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  • Petit dico (12) Biodiversité

    « Je ne mets au-dessus d'un grand politique que celui qui néglige de le devenir, et qui se persuade de plus en plus que le monde ne mérite point qu'on s'en occupe. »

    La Bruyère Les Caractères (Des jugements 75)

     

    Le monde ne mérite point qu'on s'en occupe. C'est vrai : plus le monde est immonde, laid, inhumain, brutal et surtout si bête, plus on a tendance à se sentir Alceste. Déjà bien beau qu'on arrive à se protéger, à éviter la contamination de laideur et de connerie.

    Avec un soupçon de morgue, peut être. Car on hésite à se l'avouer, mais ce qu'on pense au fond ne serait-ce pas : le monde ne mérite pas que quelqu'un de mon mérite s'en occupe.

    Montaigne dit en gros : déléguons le boulot aux pourris, ils savent faire. Oui pourrir encore plus, ils sauront c'est sûr. (Et Montaigne n'était sérieux qu'à demi, comme souvent).

     

    Le monde ne mérite point qu'on s'en occupe. Scrogneugneu. Na. Voilà.

    Oui OK. Et après tu fais quoi ? Tu te suicides tout de suite ou tu attends le prochain accident nucléaire, le prochain attentat terroriste, le prochain cyclone dévastateur, planqué dans ton bunker splendidement isolé ?

    Dans un temps que les moins de 60 ans ne peuvent même pas imaginer, on disait (quand on était de gauche) : si tu t'occupes pas de politique, la politique s'occupera de toi.

    Persistant faut croire dans la gaucherie, je le pense toujours. Vous êtes embarqués il faut parier dirait Pascal.

    L'ennui c'est que La Bruyère n'a pas totalement tort (c'est pourquoi je lui rends hommage par un euphémisme, figure de style fort prisée à son époque).

    Vu le comportement requis (accommodement éthique, déni de la réalité au profit d'un discours que l'on fantasme performatif etc.) pour grimper dans un parti quel qu'il soit, pour se faire bien voir des médias, bref tout ce qui fait aujourd'hui la carrière politique, on ne peut qu'acquiescer : si le petit politique abonde, le grand politique lui n'existe guère (ou alors à l'état de chef d'œuvre inconnu).

    Reste une réalité : l'homme est un animal politique c'est incontournable, comme disait ce bon vieil Aristote.

    Soit. Choisissons donc notre totem. Laissons coqs et paons de basse-cour rivaliser dans leurs parades, hyènes et lions se disputer toutes sortes de charognes. Regardons du côté de petites bêtes actives et coopératives, comme les fourmis, les abeilles.

    Et dépêchons-nous tant qu'il en reste : il paraît que dans un avenir proche, l'insectitude sera essentiellement représentée par les mouches, moustiques et autres cafards.

    Cela dit, faut voir le bon côté : on ne peut rêver meilleur vivier de politiques potentiels.

     

     

  • Petit dico (11) Inutile

    « Si l'on faisait une sérieuse attention à tout ce qui se dit de froid, de vain et de puéril dans les entretiens ordinaires, l'on aurait honte de parler et d'écouter, et l'on se condamnerait peut être à un silence perpétuel, qui serait une chose pire dans le commerce que les discours inutiles.

    Il faut donc s'accommoder à tous les esprits, permettre comme un mal nécessaire le récit des fausses nouvelles, les vagues réflexions sur le gouvernement présent ou sur l'intérêt des princes, le débit des beaux sentiments, et qui reviennent toujours les mêmes ; il faut laisser Aronce parler proverbe, et Mélinde parler de soi, de ses vapeurs, de ses migraines et de ses insomnies. »

    La Bruyère. Les Caractères (De la société et de la conversation 5)

     

    Quand La Bruyère s'érige en arbitre du goût, ça craint : sa normativité oscille entre le déplaisant et le ridicule. Exemple :

    « Il y a dans l'art un point de perfection, comme de bonté ou de maturité dans la nature. Celui qui le sent et l'aime a le goût parfait (suivez mon regard) ; celui qui ne sent pas, et qui aime en deçà ou au-delà (et quand on dépasse les bornes y a plus d'limites j'vous l'dis scrogneugneu) a le goût défectueux (défectueux !!). Il y a donc (voilà un donc vite hasardé) un bon et mauvais goût, et l'on dispute des goûts avec fondement. » (Des ouvrages de l'esprit n°10)

    En tant que moraliste, heureusement, il sait faire preuve de scepticisme, comme ici.

    Ce n'est pas un hasard. Il a beaucoup lu Montaigne, et nombre d'endroits dans Les Caractères « rencontrent » les Essais : réminiscences, allusions. Il y a même un pastiche explicite (De la société 30).

    Il y a ici une anti-misanthropie aussi nette que non-dupe. Les conversations courantes ont rarement la saveur d'un expresso, c'est souvent de l'allongé fadasse. Il faut pourtant s'en contenter les trois quarts du temps.

    Ces trois quarts sont-ils pour autant du temps perdu ? Non, dit La Bruyère. Car tout vides, tout insignifiants qu'ils soient, ces blablas permettent de rester en prise sur l'échange avec l'autre (nommé ici le commerce). Et l'essentiel est là. Alors, au mal nécessaire comme au mal nécessaire.

    Cela dit chacun aura bien sûr sa conception des discours inutiles. Entendre Mélinde parler de soi et ses vapeurs n'est pas inutile pour un interlocuteur psy branché hypocondrie et narcissisme. Ni pour le lecteur d'Oscar Wilde qui goûtera l'ironie de cet aphorisme :

    « J'ai horreur des gens qui parlent d'eux, comme vous, lorsqu'on a, comme moi, envie de parler de soi. » (La fusée remarquable)

    Mais quand même je ne peux m'empêcher de penser aux tombereaux d'inanités vomis sur le net. Non seulement leur utilité pour le commerce reste à démontrer (commerce au sens XVII° bien sûr, au sens googuélien pas besoin d'être analyste financier), mais leur nocivité a de quoi inquiéter les intelligences (ce qu'il reste en elles de non artificiel bien sûr), bref entretenir migraines et insomnies.

    Voici un discours bien négatif, inutilement alarmiste, me mettant moi aussi sous le coup de l'accusation de scrogneugnisme ? Soit : je plaide coupable, et pour ma défense je vais alléguer de mon discours la totale et constante inutilité.

     

  • Petit dico (10) Ineptie

    La volupté est qualité peu ambitieuse, d'accord. Sauf que j'ai beau ne pas avoir d'ambition à leur sujet, je ne peux m'empêcher de trouver de plus en plus dérisoires ces choses que j'écris. Peut être parce que le plaisir n'y est pas vraiment non plus. J'éprouve au contraire un sentiment de vanitas vanitatum dont la page blanche de la dernière fois était un évident symptôme (n'aura pas manqué de noter le lecteur psychologue).

    Précision (inutile j'espère mais bon) : ceci n'est pas tentative de fishing for compliments, la grosse ficelle c'est pas mon truc (le petit fil de pêche invisible je dis pas).

    Dérisoire ? Plus exactement : déplacé. Ou comme disent les anglo-saxons : inappropriate.

    C'est à dire « pas ce qu'il faut ». Inadéquat dira Spinoza, inepte dira Montaigne.

     

    « Oui mais je te rappelle ce que dit le même Montaigne En un temps où le méchamment faire est si commun, de ne faire qu'inutilement il est comme louable.* 

    -Quoi ? C'est toi qui dis ça, Surmoi ? » (car c'est bien lui qui vient de s'immiscer une fois de plus dans mes pensées). « Tu as décidé de réfrener ta pulsion culpabilisatrice ?

    -Te moque pas s'il te plaît.

    -Parce que toi tu te gênes ?

    -S'il m'arrive (fort rarement), de (très légèrement) persifler, c'est dans un but purement éducatif, genre ironie socratique tu vois.

    -C'est pour ton bien, oui je connais, c'est ton genre de phrase ça.

    -Mais oui, parfaitement. Et si pour ton bien il faut que tu en passes par un inconfort temporaire, j'assume. Le principe de réalité est la continuation …

    -Oui OK OK c'est bon j'aurai pas le dernier mot avec toi.

    -N'empêche avoue : elle t'a pas fait du bien la citation de Montaigne ? 

    -Oui mais faudrait pas que ça soit un alibi …

    -Tu te sens capable d'agir efficacement contre tout ce qui va mal ?

    -Non mais, prendre ma part …

    -Oui en faisant juste ce que tu sais faire. C'est pas grand chose, c'est inepte inadéquat d'accord. C'est peu mais c'est tout ce que tu peux : l'éthique est qualité peu ambitieuse. »

     

    Ah ouais sympa. On aura tout vu : Surmoi qui me remonte le moral. Vous savez quoi ? J'ai l'impression qu'il évolue en sens contraire de mes articulations : la vieillesse l'assouplit.

     

    *Essais III, 9 De la vanité