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05/12/2016

La nonne et le samouraï

 

Là où je voulais en venir, c'est à l'intérêt esthétique et philosophique de cette histoire d'heures. Elles brodent avec soin, point après point, une parole sur la trame des jours.

Cela n'est pas sans rappeler les poètes japonais composant jour après jour leurs haïkus. Façon semblable de poser un sceau sur le temps qui passe, de le valider d'un j'y suis.

La nonne, plus humble que le samouraï, ne crée pas, mais se coule dans les mots des autres.

Je ne suis pas samouraï, croyez-le si vous voulez. J'en eusse fait un piètre, n'étant pas très convaincue du rapport entre l'honneur et le sabre (oui je sais je simplifie honte à moi mais je ne ferai pas seppuku pour autant qu'on se le dise).

Cependant, à considérer les heures passées devant mon écran à faire résonner (raisonnablement ou pas) les mots de l'un ou l'autre, à broder sur le temps, n'ai-je pas quelque chose de la nonne ou du moine à son lutrin ?

La différence c'est que je me compose un livre d'heures à mon usage. Un livre d'heures profane, Dieu merci.

Même si je n'exclus pas d'y inclure des poèmes de David, ça va plutôt chercher du côté d'autres poètes et de quelques philosophes.

Par exemple à Laudes on peut se lever du bon pied, le pied poétique, en savourant son petit Rimbaud de 5h.

Mais un bon bol de philo avec Spinoza n'est pas mal non plus, histoire de commencer la journée la joie au cœur. Un petit scolie à faire fondre dans son café, comme une madeleine dans du tilleul.

« Comme la raison ne demande rien contre la nature, c'est donc elle-même qui demande que chacun s'aime soi-même, recherche son utile, ce qui lui est véritablement utile (…) et, absolument parlant, que chacun s'efforce, autant qu'il est en lui, de conserver son être. » Éthique Partie 4 scolie prop 18 (Croyez-le si vous voulez j'ai ouvert au hasard).

À vêpres, heure plus mélancolique (il en faut), où les bébés ont le blues (et le font savoir en pleurs comminatoires & non affamés - quoique) Baudelaire trouve tout naturellement sa place.

Sois sage ô ma douleur et tiens toi plus tranquille/Tu réclamais le soir il descend le voici.

Ou Apollinaire Vienne le temps sonne l'heure/Les jours s'en vont je demeure.

Ou aussi bien Nietzsche, son style philosophico-poétique, son complexe de culpabilité qui nous console du nôtre Pardonnez-moi si le soir tombe …

À complies, heure sereine et philosophique s'il en est, Montaigne sinon rien

« Que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d'elle, comme de mon jardin imparfait »

Let it be, mais pour l'heure, Dieu me refleurisse, je vais trouver encore deux trois plates-bandes par ci par là, à ratisser nonchalamment.

 

 

17:00 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

02/12/2016

Emploi du temps

 

De la cloche au couvent il n'y a qu'un pas (surtout quand menace l'arrivée d'une sorte de bedeau à la tête de l'État).

Voilà un endroit où le rapport au temps est bien encadré. Balisé par les heures. Briefons-nous avec Robert.

« Heures canoniales (fin XII° liturg rom.) celles où l'on récite les diverses parties du bréviaire, et PAR EXT ces parties elles-mêmes. Grandes heures laudes, matines, vêpres. Petites heures complies, none, prime, tierce.

Livre d'Heures ou (milieu XIII°) ELLIPT Heures recueil de dévotion renfermant les prières de l'office divin. »

Ah Robert je te reconnais bien là, vieux frère, avec ton fétichisme des dates, tes abrév ellipt. Ça c'est bien toi.

Et comme d'hab j'en apprends de belles. J'ignorais qu'il y en eût des grandes et des petites, d'heures.

Ainsi désignées I suppose selon la plus ou moins grande quantité de prières qui les composent ?

Leurs noms en tous cas canalisent en un maillage serré le flux temporel des 24 heures du jour. Prime à la 1ère heure, tierce à la 3°, none à la 9°.

(Robert a de bonnes raisons de penser que la none a fait la nonne, pourtant l'habit ne fait pas le moine, allez comprendre).

Seules laudes et complies font exception à la logique strictement horlogère.

Laudes (= louanges) se chante au début du jour. Complies (= achevées, remplies) à la fin du jour.

Laudes des monastères, babillement des bébés (si charmants mais avant-coureurs de pleurs affamés & comminatoires), chant du coq, piaillement des oiseaux, roulement du premier métro, moulinage de la benne à ordures : toutes façons de se retrouver devant une nouvelle journée à vivre, de renaître après la sorte de mort du sommeil.

Complies, douce berceuse pouce sucé, assoupissement des volatiles au creux de leurs ailes, poubelle bien ficelée posée sur le trottoir : toutes façons de refermer au mieux la journée vécue.

Les offices monastiques sont faits de mots bibliques, lus ou chantés. Pour l'essentiel des psaumes (Tehillim en hébreu = louanges) dus à la plume (ou quelque objet apte à graphier que ce soit) d'un certain David Roi.

En fait, qu'il ait été roi, rien n'est moins sûr. Il fut plus probablement, au IX° avant JC, un chef de bande dans un coin pas loin de ce qui n'était pas encore Jérusalem. Disent Finkelstein et Silberman, archéologues auteurs de La Bible dévoilée, Bayard 2002 pour la trado française (j'en ai déjà parlé cf 3-10-2014), qui ne sont pas en reste sur Robert en fait de précisions obsessionnelles & instructives.

On n'est pas sûr non plus que M. David Roi soit l'auteur de tout ou même partie de ces textes. Qu'importe les poèmes sont là, géniaux.

(Quoique assez rudes et obscurs pour certains, et consécutivement pièges du point de vue interprétatif. Mais ce n'est pas là où je voulais en venir.)

 

 

 

 

 

09:16 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

29/11/2016

Glockenspiel

Le clocher du village où je vis sonne toutes les heures, mais à sept heures, le matin et le soir, il chante.

Un carillon de notes élastiques qui semblent jouer à rebondir les unes sur les autres.

En l'écoutant je suis encore l'enfant qui s'émerveillait en ouvrant sa boîte à musique.

Aux demi-heures, le clocher ne sonne qu'un coup.

C'est solennel, austère, mélancolique.

Plusieurs coups égrènent le temps, comme on dit.

Série de choses qui tiennent ensemble, les actes et les moments qui confectionnent une existence, comme un collier de perles aux tailles, formes, couleurs variées.

Mais un seul coup c'est le temps-même.

Majestueux, sans réplique, le maître de tout.

Comparons la vie à un jour, à vingt-quatre heures : quelle heure a sonné au clocher pour mon 62ème anniversaire ?

Faisons le compte. Une règle de trois.

L'espérance de vie actuelle pour une femme est, voyons, à peu près 84 ans, c'est ça ? (Dans nos contrées privilégiées, car hélas ailleurs on espère sans doute, mais moins longtemps).

 Allez, on va dire 80, déjà pas mal. Donc 80 ans pour 24 heures. Quelle heure est-il à 62 ans ?

Il est 18h10 ou à peu près.

Déjà ou à peine ?

Mettons que ce soit l'été, car s'il faut vraiment mourir un jour, à la grande rigueur, eh bien pour ma part je me souhaite de mourir en été.

En été donc, à cette heure-là, à 18 heures un peu passées, la nuit est encore loin.

C'est l'heure douce où la chaleur desserre peu à peu son étreinte, où le soleil cesse de se prendre pour une divinité implacable du panthéon aztèque.

Et puis cela laisse encore le temps d'écouter plusieurs heures s'égrener au clocher.

Et d'entendre encore une fois chanter le carillon de sept heures du soir.

Il faudra s'appliquer à bien l'écouter, une dernière fois, le joli carillon.

Il faudra aimer l'envol de ses notes, petites bulles qui partiront se fondre à l'océan du temps.

 

 

 

 

 

 

16:15 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)