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Le blog d'Ariane Beth

  • Le plus farfadesque

    « n°383 : Épilogue.

    Mais tandis qu'en conclusion je peins très très lentement ce sombre point d'interrogation, et me dispose encore à rappeler à mes lecteurs les vertus du bien-lire – oh quelles vertus oubliées et inconnues ! –, voici que se fait entendre autour de moi le rire le plus malicieux, le plus enjoué, le plus farfadesque : les esprits de mon livre eux-mêmes s'en prennent soudain à moi, me tirent les oreilles me rappellent à l'ordre. 

    ''Nous n'en pouvons plus – me crient-ils – assez, assez de cette musique de noir corbeau. Le clair matin ne s'étend-il pas tout autour de nous ? Ainsi qu'un vallon et un pré vert tendre, royaume de la danse ? N'y eut-il jamais meilleure heure pour être gai ? Qui nous chantera un chant, un chant du matin, assez ensoleillé, assez léger, assez ailé pour ne pas effaroucher les grillons, – pour inviter bien plutôt les grillons à chanter et danser avec nous ?

    Et mieux vaut encore une simple cornemuse rustique plutôt que ces sons mystérieux, ces cris d'oiseau de mauvais augure, ces voix de sépulcre et ces sifflements de marmotte dont vous nous avez régalés jusqu'à présent dans votre désert, monsieur l'ermite et le musicien de l'avenir ! Non ! Assez de ces sonorités ! Entonnons plutôt des airs plus agréables, et plus joyeux !''

    Est-ce cela qui vous plaît, mes impatients amis ? Très bien ! Qui aurait le cœur de vous le refuser ? Ma cornemuse attend déjà, mon gosier aussi – il se peut qu'il soit un peu enroué, il faudra vous en contenter ! En compensation nous sommes à la montagne.

    Mais ce que l'on vous fera entendre est du moins nouveau ; et si vous ne le comprenez pas, si vous comprenez le chanteur de travers, qu'importe ! C'est cela la ''malédiction du chanteur''. Vous pourrez entendre sa musique et sa mélodie d'autant plus clairement, au son du fifre d'autant mieux – danser.

    Le voulez-vous ? »

    (Friedrich Nietzsche Le Gai Savoir Cinquième livre)

     

    Assez de ces sonorités ! Est-ce voulu ou pas, en tous cas cela évoque le Nicht diese Töne qui prélude à l'hymne à la joie.

    On perçoit aussi dans ce passage conclusif, comme dans beaucoup d'autres auparavant, quelque chose de l'écriture de ce Gai Savoir en strates successives.

    Friedrich écrit quelques phrases dures et rudes, noires, abruptes. Puis il relit un peu plus tard et alors le farfadet en lui éclate de rire.

    « Oh lala c'est pas gai gai tout ça ... Allez, Friedrich, détends-toi, prends les choses plus légèrement ! Qu'importe la malédiction du chanteur, pourvu qu'il chante. Et pourvu que sa musique invite à la danse ceux qui l'entendent »

    « Oui mais (se répond Friedrich) encore faut-il qu'ils acceptent de l'entendre, non ? »

     

    Et du coup retour d'une certaine inquiétude en filigrane de la question finale.

    Et on repart pour un tour ...

     

  • Telles des fontaines ouvertes

    « n° 378 : ''Et redevenons limpides''.

    Nous, les prodigues et les riches de l'esprit, qui nous tenons au bord des routes telles des fontaines ouvertes et qui ne voulons défendre à personne de puiser en nous :

    nous ne savons pas hélas nous défendre lorsque nous le voudrions, nous ne pouvons en rien empêcher qu'on nous rende troubles, sombres, – que l'époque dans laquelle nous vivons ne jette en nous ce qu'elle a de ''plus actuel'', ses oiseaux malpropres leur fiente, les enfants leurs babioles et les voyageurs épuisés qui se reposent près de nous, leur petite et leur grande misère.

    Mais nous ferons ce que nous avons toujours fait : nous mettrons ce que l'on jette en nous tout au fond de notre profondeur – car nous sommes profonds, nous n'oublions pas – et redevenons limpides. »

    (Friedrich Nietzsche Le Gai Savoir Cinquième livre)

     

    Suite logique à la question de l'incompréhensibilité, dans le genre « la parole est à la défense ». En l'occurrence la défense consiste à renvoyer l'accusation sur l'accusateur.

    Si « nous » sommes considérés comme incompréhensibles, c'est qu'« on» a troublé notre limpidité.

    La métaphore est belle, et à bien y regarder, plutôt juste concernant la réception de l'œuvre de Nietzsche.

     

  • Comme toute vie

    « n°371 : Nous, incompréhensibles.

    Nous sommes-nous jamais plaints d'être mécompris, méconnus, pris pour d'autres, calomniés, mal entendus et pas entendus du tout. Tel est précisément notre sort (…)

    On nous prend pour d'autres – c'est un fait que nous-mêmes croissons, changeons continuellement, rejetons nos vieilles écorces, muons à chaque printemps, ne cessons de devenir plus jeunes, plus à venir, plus hauts, plus forts enfonçons toujours plus vigoureusement nos racines dans les profondeurs – dans le mal – tout en embrassant simultanément le ciel toujours plus amoureusement, plus largement, et en aspirant toujours plus avidement en nous sa lumière, de toutes nos branches et de toutes nos feuilles.

    Nous croissons comme des arbres (…) comme toute vie (…) nous ne sommes absolument plus libres de faire quoi que ce soit de séparé, d'être encore quoi que ce soit de séparé. » (Friedrich Nietzsche Le Gai Savoir Cinquième livre)

     

    Lectrice-teur, tu auras remarqué le gap entre le n°355 de ma dernière fois et ce n°371. J'avoue : j'ai sauté pas mal de pages.

    Pourquoi ? Friedrich y accumule des synthèses philosophiques d'une vertigineuse complexité. Pour en rendre compte honnêtement il faudrait des tonnes de commentaires serrés.

    Et je n'ai aucune envie de m'y lancer. En fait mon envie, là, maintenant, c'est arrêter de me prendre la tête, c'est finir vite fait cette lecture (qui a dit ouf ?), voilà c'est dit.

    Je vais donc à présent me contenter de relever, dans les derniers paragraphes de ce Gai Savoir ce qui me parle vraiment. Et si j'en dis un mot, ce sera sans ordre et sans propos (pour citer Montaigne une fois de plus).

     

    Ici qui est ce nous ? Pluriel souvent employé par Nietzsche dans l'exposition de sa philosophie, désigne-t-il des penseurs qui adhèrent à sa démarche, voire les disciples d'une nouvelle école philosophique ? En fait je crois que ce nous est plutôt un pluriel de majesté.

    Sauf que c'est la majesté d'un roi sans royaume. Friedrich sait bien qu'il n'est certes pas le « roi des cons » mais il admet être le roi des incompréhensibles.

    Mais qui accepte de se reconnaître dans ce qualificatif, avec ce qu'il implique en termes d'échec social ? Si bien que de disciples il n'aura à vrai dire que ceux qu'il donnera à son double Zarathoustra.

    Bref je crois qu'il ne dit nous que pour se sentir moins seul, ou, comme il le dit, moins séparé.