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16/01/2019

Dans le despotisme ou dans l'anarchie

Ensuite Rousseau développe les difficultés rencontrées par un gouvernement.

Si le Souverain veut gouverner, ou si le magistrat veut donner des lois, ou si les sujets refusent d'obéir, le désordre succède à la règle, la force et la volonté n'agissent plus de concert, et l'État dissous tombe ainsi dans le despotisme ou dans l'anarchie.

(III,1 Du Gouvernement en général)

 

Pour bien interpréter cette phrase il faut repréciser ses termes.

Le Souverain est le corps social en tant qu'il rend présente la volonté générale (et nulle autre, ni celle d'un individu ni d'un groupe).

Le magistrat est l'homme ou le corps chargé d'administrer l'exercice légitime de la puissance exécutive.

Les sujets forment l'État, le corps social en tant que simple collection d'individus. Ils ne sont donc le Souverain que s'ils se conforment à la volonté générale (et à nulle autre).

C'est lorsque la volonté générale n'arrive plus à se constituer que guettent les deux dangers mortels de la démocratie, le despotisme et l'anarchie.

Deux symptômes apparemment opposés, mais ils signalent la même impuissance à faire cause commune de manière légitime, en faisant jouer le ressort civil inhérent au contrat social.

Dans le despotisme la divergence d'intérêts et opinions est supposée se résoudre par fusion dans la personne du despote. L'état c'est moi, j'incarne le peuple.

Monarchies absolues de l'Ancien Régime, totalitarismes fascistes ou prétendus communistes, autocraties post-coloniales (avec l'appui direct ou indirect des puissances colonisatrices), le despotisme a rarement été éclairé.

Il revient, toujours aussi sombre, opaque, sous la forme des démocraties illibérales (oxymore scandaleux) en Europe ou ailleurs. Il est un des versants de la pente populiste.

L'autre versant est la tendance anarchique qui prospère sur la crise de la démocratie par représentation et le rejet plus général de toute médiation. (Car la médiation est frustration : ce n'est pas tout, tout de suite).

Une crise démocratique certes bien explicable par la médiocrité d'une partie du personnel politique et par le jeu pavlovien de l'alternance dite démocratique entre partis (tu gouvernes je m'oppose, je gouverne tu t'opposes).

Mais il ne faudrait pas jeter le bébé Marianne avec l'eau sale du marigot.

Le concept de démocratie directe peut être perverti en rejet de toute médiation, en l'expression brute d'opinions qui se juxtaposent sans chercher à s'articuler. Alors les affects épidermiques invalident le débat rationnel, étayé sur les faits, argumenté. Il est la seule voie pourtant pour reconstruire du collectif.

Je veux pas casser l'ambiance, mais vaudrait mieux pas trop tarder à se mettre au (difficile OK) travail qui consiste à construire la volonté générale. Perso je ne suis tentée ni par le despotisme ni par l'anarchie. 

 

09:37 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

14/01/2019

Un corps intermédiaire

Dans une note au début du livre III, Bruno Bernardi rappelle la logique qui structure le Contrat social. Je le cite :

"R., recourant à la métaphore démiurgique de la création du corps politique comme être artificiel, avait déjà noté (CS II,6 cf supra Par une inspiration subite) « Par le pacte social nous avons donné l'existence et la vie au corps politique : il s'agit maintenant de lui donner le mouvement et la volonté par la législation. »

La volonté, pour se mettre en œuvre, doit disposer d'une force d'exécution. C'est le gouvernement.

Sous ce regard, la démarche est limpide : livre I, venue à l'existence du corps politique (le contrat ou pacte d'association) ; livre II, manifestation de cette existence comme volonté (la souveraineté ou volonté générale) ; livre III, exécution de cette volonté (le gouvernement)."

Ouf. Merci Monsieur Bernardi. Ça fait du bien une bonne petite synthèse d'étape dans un parcours qui n'est pas exactement une promenade de santé …

 

Bref en ce début du livre III la question est :

Qu'est-ce donc que le Gouvernement ?

Un corps intermédiaire établi entre les sujets et le Souverain pour leur mutuelle correspondance, chargé de l'exécution des lois, et du maintien de la liberté, tant civile que politique. (III,1 Du Gouvernement en général)

Toute la subtilité de l'affaire, c'est que, si l'on a bien suivi (et on a bien suivi), les sujets et le Souverain sont les mêmes, mais considérés sous deux angles différents.

Les sujets sont une collection disparate d'individus, le Souverain ces mêmes individus agrégés en un être collectif, le peuple contractuel (né du contrat social).

Le Gouvernement a pour fonction de maintenir l'énergie de liaison du Souverain, du corps social.

Il doit donc constamment catalyser la transformation de l'individu (avec ses besoins et désirs personnels) en citoyen (participant des besoins et désirs de l'ensemble du corps) (qui incluent certains des siens, mais pas tous) (c'est là où le bât blesse).

Une transformation qui ne peut naturellement jamais être achevée, et qui doit prendre des modalités diverses au gré des différentes forces centrifuges risquant de désagréger le Souverain.

Les besoins et désirs de l'individu « au naturel » et du citoyen sont fortement liés, interdépendants : c'est en cela-même que réside la pertinence du Contrat (cf supra Un engagement réciproque).

Mais voilà : ils ne sont pas superposables en tout et pour tout. On l'a déjà dit, l'intérêt de tous n'est pas la somme arithmétique des intérêts de chacun, mais leur somme intégrale (voir supra Ôtez les plus et les moins).

Mettre en œuvre au mieux et au maximum la mutuelle correspondance entre chacun avec ses intérêts propres et les responsables de l'intérêt de tous, telle est la tâche complexe et ardue du Gouvernement.

 

 

08:49 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

12/01/2019

Deux objets principaux

Si l'on recherche en quoi consiste précisément (...) la fin de tout système de législation, on trouvera (…) ces deux objets principaux, la liberté et l'égalité.

À l'égard de l'égalité, il ne faut pas entendre par ce mot que les degrés de puissance et de richesse soient absolument les mêmes, mais que, quant à la puissance, elle soit toujours au-dessous de toute violence et ne s'exerce jamais qu'en vertu du rang et des lois, et quant à la richesse, que nul citoyen ne soit assez opulent pour pouvoir en acheter un autre, et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre.

C'est précisément parce que la force des choses tend toujours à détruire l'égalité, que la force de la législation doit toujours tendre à la maintenir.

(II,11 Des divers systèmes de législation)

 

Parmi les philosophes des Lumières inspirateurs de la Révolution française, c'est Rousseau qui a le mieux vu et formulé le lien indissoluble entre liberté et égalité.

En particulier en ce qui est le schibboleth de la vision politique de gauche : l'égalité en droit et en fait est la condition sine qua non d'une réelle liberté.

Dans son argumentation, on dirait qu'il répond ici par avance à Tocqueville. On connaît la méfiance de celui-ci envers la passion de l'égalité, qui serait le ver dans le fruit démocratique, pourrissant par l'envie le lien social si elle manque trop, limitant le progrès économique si elle progresse trop.

Une belle aubaine idéologique pour de prétendus libéraux. (Tocqueville lui l'était authentiquement). 

Rousseau formule clairement l'impossibilité de la dissociation de ces deux valeurs, elles n'existent vraiment qu'ensemble.

Il n'est de société réellement libérale (et tout simplement viable) que celle qui refuse que l'inégalité tue la citoyenneté. 

Certes ce n'est pas pour autant qu'on va donner quitus à quelques horreurs historiques. Égalité que de crimes on a commis en ton nom, par exemple dans des régimes prétendus communistes.

Dans la dernière phrase il faut souligner tend toujours, doit toujours tendre. L'endiguement de l'entropie sociale est le travail jamais achevé de la loi. Il faut imaginer le Législateur en Sisyphe.

 

Liberté, égalité : et la fraternité dans tout ça ?

Pour nous, on se le demande, hein ? 

Pour Rousseau elle est notre horizon évident d'êtres humains, indispensable à notre survie. Et à ce titre elle passe par ce qui fait l'humain avant tout pour lui : la raison.

 

 

 

 

 

 

 

 

08:59 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)