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17/04/2017

Seuil critique

 

« Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. »

 

Un proverbe bien représentatif de la tendance du sens commun à enfoncer des portes ouvertes.

Personnellement je vote pour lui décerner un La Palice d'honneur lors du prochain Festival du Café du Commerce.

Mais ayant l'esprit ouvert, je veux bien entrer dans le débat. Et admettre qu'il se peut que la porte soit à double fond.

 

Cas 1. On entend « il faut » au sens moral. Le proverbe (se référant probablement à Kant ou Kierkegaard) attire l'attention sur la nécessité de la décision éthique.

Ouvrir ou fermer la porte, il faut choisir.

(Remarque. Ainsi s'entend généralement le proverbe, comme en témoignent des textes fort divers) :

 

Consigne impérative à tous collaborateurs  (excepté personnel open space) : il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, sous peine de la prendre vite fait.

 

Règlement de copropriété.

Article 1 : il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée.

Article 2 : mais fermée c'est mieux, avec ce qui traîne dans le quartier.

 

Il est écrit « il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée ».

Un temps pour ouvrir la porte, un temps pour fermer la porte. Mais quand viennent les courants d'air ils l'ouvrent et la claquent à leur guise.

Car le vent souffle où il veut. Et tout est vanité sous le ciel.

 

Cas 2. On entend « il faut » comme une constatation (= il faut bien, c'est comme ça on n'y peut rien, c'est la vie voilà, fatalitas, anankê tout ça tout ça).

Mais c'est pas simple pour autant.

 

2a) on comprend « ou » au sens disjonctif du principe aristotélicien de non-contradiction. Il trace une ligne de démarcation entre états incompatibles de la porte.

Ce qui est ouvert n'est pas fermé, et ce qui est fermé n'est pas ouvert. Genre il faut que cela soit ou de la prose ou des vers.

(Remarque. Dans ce cas cela me donne raison : ce proverbe parle pour ne rien dire. Mais je dis ça je dis rien, poursuivons.)

 

2b) on donne à « ou » un sens potentiellement inclusif. On débouche alors sur l'affirmation d'un paradoxe : le caractère de la porte est d'être à la fois ouverte et fermée.

Et voilà que le concept de porte s'en trouve radicalement déplacé.

Et, par contiguïté logique, ceux de mur et de frontière également.

(Remarque. Peut être faudrait-il informer les responsables politiques et le conseil de sécurité de l'ONU de cette acception possible du proverbe ?)

 

09:28 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (1)

15/04/2017

Retiens le jour

 

« À chaque jour suffit sa peine. »

 

Un autre proverbe considérant l'entropie de la vie.

Si émouvant dans sa simplicité. La platitude s'y sublime en humilité, le bon sens lapaliste en pragmatisme sans phrases.

Pour ma part je ne le suis guère, sans phrases (ah ça oui on te le fait pas dire, direz-vous).

Pragmatique non plus d'ailleurs, ce qui n'est peut être pas sans rapport, mais bon c'est pas le sujet.

En l'occurrence me reviennent les mots d'Aragon (bien phraseur aussi dans le genre, mais de temps en temps faut reconnaître qu'il nous dégote des pierres précieuses belles comme les beaux yeux de sa blonde) :

« j'entends leurs pas j'entends leurs voix

qui disent des choses banales

comme on en dit le soir chez soi. »

 

Le soir chez soi. On s'est posé un instant, la tête vide, le corps abandonné, le regard perdu.

Las des luttes quotidiennes. Invisibles, si banales et indispensables pourtant.

Et puis un murmure émerge de sa non-pensée, de son absence à soi : à chaque jour suffit sa peine.

Un peu ragaillardi, on poursuit parfois il fera jour demain

Et l'on finit, sur fond de musique hollywoodienne, par proclamer avec Scarlett O'Hara Demain est un autre jour.

 

Demain l'on retrouvera bien sûr les soucis que l'on porte sans cesse avec soi.

Demain à nouveau il faudra leur faire face. Mais il sera temps demain.

Pour aujourd'hui il suffit. Et l'on fait taire l'angoisse et on laisse se refaire ses forces.

Tout un art stoïcien de la patience alliée à la persévérance.

 

Le sens commun ajoutera, histoire de nous remonter complètement le moral : les jours se suivent et ne se ressemblent pas.

Et c'est vrai. Y a pas que les jours stoïciens, y a les jours carpe diem.

Les bons jours où l'on se lève du bon pied sous un soleil spinoziste.

 

Les jours où l'on a envie de suivre le conseil de l'ami des Essais :

« Il faut retenir à tout nos dents et nos griffes l'usage des plaisirs de la vie, que les ans nous arrachent des poings, les uns après les autres. »

Livre I chap 39 De la solitude

 

 

08:54 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

13/04/2017

Ni potiches ni godiches

 

« Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se brise. »

 

Visiblement le proverbeur est comme nous tous, en tous cas comme moi : y a des jours il a pas un moral d'acier.

Le proverbeur, ou sans doute plutôt la proverbeuse, cruche étant du féminin. Comme moi aussi, décidément.

Notons cependant que ce proverbe, qui s'enlise dans l'aquabonisme, ne renonce pas pour autant à sa capacité métaphoristique (et toc).

C'est tellement bien trouvé, cette image de la répétitive corvée d'eau, pour dire l'entropie de la vie qui vous use.

 

Quoique. Je dis métaphore. Mais le proverbe peut se prendre d'abord et tout simplement au pied de la lettre, et la cruche fragile par son anse d'argile.

Car les corvées répétitives d'entretien de la vie, pompant l'énergie au détriment d'actions plus gratifiantes et créatrices, c'est pour qui les trois quarts du temps sur les trois quarts de la planète (et je prends la fourchette basse), hein ?

Comme le disait fort justement Maman Simone de Beauvoir, qui n'était pas trop cruche et qu'en avait dans le carafon.

 

Salut et sororité, à vous toutes les cruches usées.

Et plus encore salut à vous les cruches vraiment brisées. Brisées dans les affres des guerres et des famines, des viols, des humiliations.

Cruches lointaines et cruches proches.

Cruches ébréchées, cruches hébétées, cruches épouvantées.

Oui cruches brisées, et souvent sans un murmure.

Mais cruches bienfaisantes, vivifiantes comme l'eau que vous transportez.

Salut à vous.

 

J'ai plus de chance : ces terribles brisures me sont épargnées. Je ne suis qu'une cruche comme il en est tant, que l'entropie de la vie use un peu chaque jour.

Mais qui ne renonce pas à son destin de cruche, qui est de chercher un chemin vers des sources d'eau douce.

Vers les jaillissements en arabesques d'une belle fontaine baroque.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

09:33 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)