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17/11/2017

Le narcisse et la rose

Il n'est pas égoïste, pour une rose rouge, de vouloir être une rose rouge, mais elle se montrerait affreusement égoïste en exigeant que toutes les fleurs du jardin soient des roses, et des roses rouges.

Oscar Wilde (L'âme humaine).

 

Ou : Portrait de l'artiste en rose rouge. Étonnant, non ? Vu le bonhomme, on aurait plutôt attendu un narcisse. (Mais ne débinons pas un coreligionnaire)

(C'est le personnage de Woody Allen dans Scoop qui dit : je suis né dans le judaïsme, mais je me suis converti au narcissisme).

Quoi qu'il en soit, que m'évoque cette rose rouge ?

Pas la passion à laquelle on l'associe le plus souvent. Non pas tant que la nonchalante désinvolture affichée par Wilde soit incompatible avec la passion (au contraire c'est plutôt un improbable très possible).

Pas la passion, mais une émotion tout aussi intense : la beauté.

La beauté est cette chose qui ne peut que nous inspirer une gratitude infinie. Car elle nous offre la joie d'admirer.

Qui peut contempler une rose, caresser ses pétales, respirer son parfum, sans s'extasier, et se sentir allégé de tout, de soi ? (Fût-il adepte fervent du narcissisme). Plus rien n'existe qu'elle à cet instant.

Et aussi bref qu'il soit, il ouvre sur quelque chose d'absolu.

Oui je sais. La notion d'absolu est un fléau ravageur aux mains des religions, des pouvoirs. Mais c'est qu'elle y est dévoyée en totalitarisme de l'ego.

Que ce soit l'ego d'un führer quelconque ou (pire peut être) l'ego collectif d'un ensemble humain stupidement imbu de soi, de sa terre, ses traditions, ses morts … L'ego des vrais égoïstes, quoi.

L'égoïsme n'est pas de vivre comme on le souhaite, c'est d'exiger que les autres vivent comme on le souhaite. (L'âme humaine)

Mais soit, remplaçons absolu (absolutum = dé-lié) par incomparable. La beauté est incomparable, voilà.

Pour la simple raison qu'on la rencontre dans une relation profondément personnelle, unique. Comme la vérité, l'amour et autres bêtises. « Par Saint-Ex, dira le lecteur, cette histoire de rose et de rencontre unique, ça me rappelle quelque chose, mais quoi ? »

Tiens c'est vrai, mais j'ai pas fait exprès. (Mon côté fleur bleue, sans doute).

Juste je voulais dire que cette rose est un excellent antidote au narcissisme des petites différences (ou même des plus grandes).

Mais cessons les balivernes, et posons les vraies questions.

Oscar le dandy portait-il une rose à la boutonnière ?

Peut être préférait-il le classique oeillet ? Ou encore, dans son art de l'improbable, osa-t-il quelquefois l'orchidée, par exemple un catleya qui n'était pas encore proustien ?

 

10:07 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

14/11/2017

Improbable

Je ne suis que trop conscient du fait que nous sommes nés à une époque où seuls les gens assommants sont pris au sérieux, et je vis dans la terreur de ne pas être incompris.

Oscar Wilde (Le Critique en tant qu'artiste)

 

Si Wilde s'est appliqué à une chose, c'est bien à ne pas être pris au sérieux. Cela ne veut pas dire, quoi qu'il en dise ici, qu'il n'ait pas souhaité être compris. En réalité il aurait voulu être pris juste pour qui il était. Comme tout le monde, finalement.

Quoique. Tout le monde : pas vraiment. Gageons que les menteurs, manipulateurs, oppresseurs, violents, etc. bref disons les « méchants » ne tiennent pas, eux, à être pris pour ce qu'ils sont. (Et tout ça finit par faire du monde).

Je vis la terreur de ne pas être incompris est une phrase non sérieuse sans doute, mais profondément sincère sous le joke. Wilde voulait échapper à l'assignation à une case, échapper même à une quelconque définition.

On devrait toujours être légèrement improbable. (Sentences philosophiques à l'usage de la jeunesse)

S'efforcer à l'improbabilité suppose un certain rapport à ses contradictions. Il s'agit non seulement de les assumer, mais d'en faire sa carte de visite.

Ce que fit Oscar Wilde dans sa grave légèreté (ou sa gravité légère), sa gaieté teintée d'inquiétude, sa pudeur masquée sous les provocations.

L'improbable est un moteur de son œuvre. Le bon mot, dans la recherche d'une chute, d'un décalage, d'un paradoxe, peut être considéré comme le principe directeur de son esthétique d'auteur.

Ce fut également son activité principale, autant dans la conversation en société (ce qui en a été recueilli par ses amis constitue en quelque sorte son œuvre orale) que dans son travail d'écriture.

D'ailleurs, dans le théâtre ou les nouvelles, ses personnages passent aussi le plus clair de leur temps en conversations parfois tendres parfois cruelles, toujours spirituelles.

Joignons-nous donc pour un moment à cette conversation.

Les citations à suivre proviennent d'un recueil de ses aphorismes. Certains issus de conférences, de lettres ou de conversations. D'autres mis dans la bouche de ses personnages.

Il est clair d'après ce qui précède que chez Wilde les deux modalités (réelle et fictionnelle) ne peuvent que s'équivaloir et doivent être prises exactement de la même manière.

Au sérieux. Ou pas.

 

 

 

09:33 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

11/11/2017

Dieu, table ou cuvette

Le statuaire et la statue de Jupiter (livre IX,6) est écrit en quatrains d'octosyllabes. Une forme très régulière, ce qui est rare dans le recueil.

J'aime bien. Pour une fois se caler sur un truc répétitif ça repose.

Entendons-nous je n'ai rien contre le jeu avec le rythme, si caractéristique de l'écriture des Fables. Mais les formes régulières c'est sympa aussi, et d'ailleurs JLF y est aussi habile que dans le reste.

Petite confidence : je n'ai pas de sympathie particulière pour l'homme La Fontaine. Le message des fables, leur morale si l'on veut, pas renversante d'originalité, me laisse également assez froide (je l'ai déjà dit).

En revanche c'est une délectation de savourer le style, la manière. Et c'est vraiment l'essentiel.

Car, pour terminer sur les confidences, je n'arrive pas à trouver bon fond à un texte dès lors qu'il contient des vices de forme. (Alors que l'inverse ça passe) (Entendons-nous par vices de fond, c'est à dire de contenu, je n'entends pas des choses horribles et réprouvées par la loi, mais juste une pensée qui casse pas trois pattes à un canard, ou un raisonnement bancal, ce genre de choses)

(Réfléchissez-y : le vice de forme ça craint vraiment, c'est pas idiot vous verrez) (Et réfléchissez encore vous verrez c'est souvent pareil pour les gens)

(Comprenez bien : quand je dis forme parlant des gens je ne signifie pas leur physique, mais leur comportement, leur manière ou pas de savoir mettre les formes).

Bref c'est un statuaire qui ambitionne la sculpture d'un bloc de marbre :

Sera-t-il dieu, table, ou cuvette ?

Pour moi cuvette sans hésitation. Faire la vaisselle dans un évier de marbre : élégant non ? Mais une table en marbre bof, et puis va la déménager. Quant à un dieu, quelle utilité ?

Pourtant le sculpteur, lubie d'artiste (dixit JLF, je subodore plutôt un mécène institutionnel dans le coup), choisit le dieu, et tant qu'à faire le top : Jupiter.

L'artisan exprima si bien/Le caractère de l'idole

Qu'on trouva qu'il ne manquait rien/A Jupiter que la parole.

(C'est pas comme le nôtre, hein ?)

Devant la statue si convaincante, on le vit frémir le premier/Et redouter son propre ouvrage.

JLF enchaîne sur le thème : voilà bien l'erreur païenne de l'artiste. Il fabrique ses dieux, puis oublie que c'est pour de semblant, bref se prend à son propre jeu.

Il était enfant en ceci :

Les enfants n'ont l'âme occupée/Que du continuel souci

Qu'on ne fâche point leur poupée. (Tiens revoilà Schopenhauer cf ce blog 26-12-16).

Chacun tourne en réalité/Autant qu'il peut ses propres songes :

L'homme est de glace aux vérités,/Il est de feu pour les mensonges.

(Illustration de ce que je disais : belle sentence, idée banale).

J'ajouterais bien un truc. Si l'on prend ses désirs pour la réalité, c'est histoire de s'épargner la fatigue de la comprendre et le courage de la changer.

L'artiste n'a pas davantage de force devant la rugosité du monde, mais il arrive au moins à faire quelque chose de son désir.

Telle est l'efficacité de la sublimation artistique. Déjà c'est bien pour l'artiste lui-même. Pygmalion devint l'amant/De la Vénus dont il fut le père.

Mais surtout les créations artistiques ne sont pas les choses les moins utiles au monde et à la vie, comparées aux autres agitations des hommes.

Et à la plupart de leurs productions.

10:05 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)