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27/09/2020

(14/21) Bon conseil

À la fin tu es las de ce monde ancien dit Apollinaire (Zone. In Alcools. 1913).

Cette phrase me vient souvent à l'esprit en ce moment.

 

Je sais Montaigne n'approuverait pas ce propos désabusé autant que défaitiste. Mais enfin Ariane je ne te l'apprends pas (me dirait-il)

« Qui vit jamais vieillesse qui ne louât le temps passé et ne blamât le présent, chargeant le monde et les mœurs des hommes de sa misère et de son chagrin ? »

(Essais II,13 De juger de la mort d'autrui)

 

D'accord alors disons qu'en fait la vraie fin c'est plutôt quand on est las de son ancienneté dans ce monde.

Euh, bon : là c'est Spinoza me conseillerait de remuscler mon acquiescentia in me ipsa.

 

Mais Freud me comprendrait mieux j'en suis sûre.

Pour une raison simple. Montaigne est mort à 60 ans pas tout à fait, Spinoza à 45, ce gamin (je les vois désormais un peu comme des petits frères, ça me fait rire).

Mais Freud lui s'est fait vieux, atteignant un âge que sans doute je n'atteindrai pas.

 

Sauf que, c'est vrai, même vieux et las, il a su conserver des intérêts et des activités, tenu par le désir de continuer à penser, à écrire (ne manquerait-il pas de me faire remarquer).

OK OK. Je dois me rendre à leur raisons, rester au diapason de leur raison.

Toute lassitude qu'il me cause, le monde dans lequel je vis est le mien.

 

Je m'avise que le lecteur-trice va trouver que je ne me mouche pas du coude en convoquant à mon usage ces grands exemples.

Pour ma défense, indulgent lecteur, sache que je ne fais que suivre un conseil avisé :

« Présentez-vous toujours en l'imagination Caton, Phocion et Aristides en la présence desquels les fols mêmes cacheraient leurs fautes, et établissez-les contrerôleurs (vérificateurs) de toutes vos actions »

(Essais I,39 De la solitude)

 

Phocion, Aristides, ces deux-là je sais même pas qui c'est, et je m'en fiche comme de l'an quarante : qu'ils pensent ce qu'ils veulent. Et Caton pareil.

Mais Monsieur des Essais, Monsieur de l'Éthique et ce cher Papa Freud : là ça mérite que je fasse gaffe.

 

09:11 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

24/09/2020

(13/21) L'ombre de ton chien

 

« J'ai donné un nom à ma douleur et je l'appelle chien. »

(Le Gai savoir 312)

 

Nietzsche émouvant dans sa fragilité et son humilité.

Aucune théâtralisation, aucun exhibitionnisme de sa douleur.

Pas de lutte non plus, juste la notation de sa présence d'animal de compagnie.

Il l'a apprivoisée, dressée, il en est le maître, mais un maître compréhensif, amical.

Cette phrase m'évoque l'énigmatique toile de Goya intitulée Le Chien. Je crois qu'elle dit la même chose.

 

Le vieillissement aussi peut se voir comme un animal de compagnie.

À vos côtés se tient désormais un vieux chien moche, perclus, ralenti, au regard amati. Il s'est mis à vous suivre comme votre ombre.

 

C'est qu'en fait, il l'est, votre ombre. Il fut le jeune chiot jouant d'un rien, il fut le chien agile et endurant qui vous accompagnait dans vos plus longues courses. Il fut le chien de garde qui montrait les dents devant les menaces.

Aujourd'hui c'est ce vieux clébard fatigué aux pattes amollies et aux griffes usées. Il est toujours votre ombre. C'est juste que vous êtes devenu l'ombre de vous-même.

 

Je n'ai rien contre les chiens.

(Enfin (presque) plus rien : ma phobie canine s'estompe. Je ne sais d'où elle était venue, je ne sais pourquoi elle s'en va. Qu'importe pourvu qu'elle me lâche).

Je n'ai rien contre les chiens, mais si je devais donner un nom à mon vieillissement, je l'appellerais plutôt escargot.

Mais non, pas pour la lenteur (ni pour la bave, quand même j'en suis pas là).

 

Pour la coquille où l'on peut se réfugier.

 

08:16 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)

21/09/2020

(12/21) En repos et à part

« Dernièrement (...) je me retirai chez moi, délibéré autant que je pourrai, ne me mêler d'autre chose que de passer en repos et à part ce peu qui me reste de vie ... » (Montaigne Essais I,8 De l'oisiveté)

 

Ce passage de Montaigne me revient souvent ces temps-ci, depuis qu'il s'est imposé à moi lors de l'épisode confinement au printemps dernier*.

 

Passer en repos et à part ce peu qui me reste de vie. En repos je l'entends au sens fort. Montaigne à mon avis ne parle pas ici de souffler un peu, genre faire un break. Il s'agit de cesser toute agitation.

Non seulement au plan de l'agir réel, mais plus encore au plan psychique.

Il vise un état semblable au calme plat d'une mer étale, quand le navire est en panne. C'est désagréable quand on a une route à faire, un port à atteindre (éventuellement une course à gagner).

Or précisément ce n'est plus le cas. Plus assez de vie devant soi pour se lancer dans un tour du monde, ou même dans de plus modestes navigations.

On a franchi une ligne (la dead line c'est le cas de le dire).

 

Freud définit le principe de plaisir (de façon contre-intuitive pour notre sens commun) comme la tendance psychique à rechercher la perturbation nulle. Autrement dit à supprimer la tension qui va avec le désir.

Le franchissement de ligne dont je parle, c'est de se sentir peu à peu délivré(e), simplement, en douceur, non du vouloir, mais de ses tensions.

 

À part. Une vie retirée, à l'écart. Une vie où se défont les liaisons qui sont le fait de la libido (Freud encore cf fin de Malaise dans la culture).

Ce n'est pas qu'on n'a plus de relations, c'est juste qu'elles se vivent dans une distance croissante, réelle souvent, mais plus encore psychologique.

 

Passer en repos et à part ce peu qu'il me reste de vie n'est pas a priori un propos positif, dynamique. Montaigne le présente pourtant comme un projet : délibéré autant que je pourrai, résolu autant que possible.

Ce qu'il vise, c'est se ménager pour la fin du parcours un chemin tranquille.

Arrive un âge où il n'y a plus d'enjeu à repousser le calme plat du plaisir. Plus d'en-je. Plus besoin de se projeter pour exister. Arrive un âge où l'existence consiste au seul être-là.

 

La suite de la citation (mais je trouve qu'au rebours, faisant le cheval échappé …) montre cependant que Montaigne n'est pas encore à cet âge.

Pour moi je crois que je commence à m'en approcher.

 

*cf Du virus (5/8) 17 mai 2020

 

08:41 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)