Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

10/01/2019

Un moment de fermentation

L'usure du ressort civil produit ce que Rousseau nomme un moment de fermentation, où chacun s'occupe de son rang et non du péril (qui menace l'ensemble du corps social).

On serait dans un de ces moments de fermentation que ça ne m'étonnerait pas.

Dans la plupart des États de la planète où existe encore un peuple au sens de Rousseau, c'est à dire ceux dont le fonctionnement se veut démocratique (au moins en droit sinon parfaitement en fait), on a comme l'impression que chaque parti, association, syndicat, est plus soucieux du maintien de son rang que des périls.

(Périls mineurs il est vrai, genre désastre écologique, menaces terroristes, instabilité géopolitique et économique …). Ils mettent leur énergie à rivaliser entre eux au lieu de s'allier, de coopérer en vue du bien commun (qui commence par l'évitement des maux).

Y a des jours on a envie de leur rappeler la devise d'Hippocrate primum non nocere*.

 

Et ce qui est vrai des partis à l'intérieur d'une nation l'est aussi entre nations si l'on considère des ensembles tels que l'Europe par exemple au hasard. Je sais je l'ai déjà dit.

Mais cette rivalité absurde est tellement sidérante. Et si lourde de menaces vu les ressorts incivils utilisés (genre peur haineuse des immigrés).

Quant aux (nombreux) États du monde où la tyrannie est bel et bien installée (quoique moche et mauvaise), la fermentation a déjà viré en gangrène du corps social (dont un symptôme est logiquement la corruption en termes sonnants et trébuchants, et à tous niveaux).

Mais soyons optimistes : assignés à la barbarie (cf ce mot note précédente), les habitants de tels États peuvent (re)trouver la motivation et le courage d'acquérir leur liberté.

 

Pour nous ici aujourd'hui la question est moins périlleuse mais aussi décisive : trouver les moyens de remettre en bon état de fonctionnement notre ressort civil.

Il est clair que ce n'est pas un boulot pour frimeurs ou boute-feu irresponsables, mais pour artisan(e)s patients et consciencieux.

L'ennui c'est qu'il y a foule chez les premiers et que les seconds sont bien rares.

 

* D'abord ne pas nuire.

 

 

 

 

 

09:03 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

08/01/2019

Le ressort civil

Peuples libres, souvenez-vous de cette maxime : On peut acquérir la liberté, mais on ne la recouvre jamais.

(II,8 Du peuple)

Acquérir la liberté comme la recouvrer sont pareillement des combats, mais pas contre le même type d'ennemi. Les deux actes demandent autant de force et d'engagement, mais pas du même ordre. Ils ne mobilisent pas les mêmes qualités, ne jouent pas sur les mêmes ressorts.

En effet quand la liberté est à acquérir, c'est contre un pouvoir dur, un asservissement évident. Le combat est clair, frontal. Celui d'un nous contre lui ou eux : tyran, armée etc. Un combat exogène.

Le peuple qui a vécu un tel combat, mené une telle révolution, peut croire que la liberté si chèrement acquise lui est désormais indissociable.

Mais c'est oublier qu'une fois la démocratie installée, la liberté peut être attaquée de l'intérieur, par des forces endogènes. Il ne s'agit pas d'on ne sait quel complot obscur. C'est simplement que la liberté porte en elle sa propre contradiction.

Le peuple libre est celui qui peut faire ce qu'il veut. Or, Rousseau a déjà souligné une difficulté sur ce point :

On veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujours : jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe, et c'est alors seulement qu'il paraît vouloir ce qui est mal. (II,3 Si la volonté générale peut errer)

Il y revient dans ce chapitre :

Un peuple peut se rendre libre tant qu'il n'est que barbare, mais il ne le peut plus quand le ressort civil est usé.

 

La première partie de cette phrase me paraît sibylline. Sauf peut être à lire dans le mot de barbare l'idée que pour s'opposer à la barbarie de la tyrannie, il faut une force du même ordre. Peut être pas aussi brutale, mais en tous cas aussi brute.

En d'autres termes, ce qui est décisif pour la libération d'une tyrannie est le rapport de forces. Au sens donc de loi du plus fort définie au chap 3 du livre I (cf ce prétendu droit).

(Après quoi reste le travail d'établir une vraie démocratie).

 

La seconde partie de la phrase décrit clairement l'état actuel de nos sociétés.

Cela a été amplement théorisé, la libération de l'individu a produit un individualisme qui joue le rôle d'un pharmakon. Remède à l'archaïsme des sociétés patriarcales, religieuses, totalitaires, il peut devenir un poison mortel quand le ressort civil est usé.

Le fameux ressort seul à même de faire fonctionner la double articulation qui porte tout l'enjeu politique : entre droits et devoirs du citoyen, entre intérêts individuels et intérêts collectifs. Le ressort indispensable pour maintenir la démocratie en état de marche.

 

08:48 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

06/01/2019

Une autorité d'un autre ordre

Il faudrait des Dieux pour donner des lois aux hommes. (II,7 Du législateur)

Formule commentée ainsi : dans le travail législatif Il y a mille sortes d'idées qu'il est impossible de traduire dans la langue du peuple.

Pourquoi cette impossibilité ? C'est un point de vue qui néglige les vues trop générales et les objets trop éloignés car il émane de l'individu ne goûtant d'autre plan de gouvernement que celui qui se rapporte à son intérêt particulier.

En fait Il faudrait (…) que l'esprit social qui doit être l'ouvrage de l'institution présidât à l'institution même, et que les hommes fussent avant les lois ce qu'ils doivent devenir par elles.

(Tu l'as dit JJ) (quadrature du cercle pour toute société).

Le premier point désigne une difficulté non pas exactement culturelle, mais plutôt médiatique. Il faudrait que se forme une opinion réellement publique.

Le second point souligne le risque d'aporie éthique de la démarche du contrat social (déjà relevée cf Un changement très remarquable).

Rousseau aborde ici frontalement ces difficultés pour donner cette réponse :

Ainsi le Législateur ne pouvant employer ni la force ni le raisonnement, c'est une nécessité qu'il recoure à une autorité d'un autre ordre, qui puisse entraîner sans violence et persuader sans convaincre.

Cette raison sublime qui s'élève au-dessus de la portée des hommes vulgaires est celle dont le législateur met les décisions dans la bouche des immortels, pour entraîner par l'autorité divine ceux que ne pourrait ébranler la prudence humaine, dit-il, citant Machiavel à l'appui.

Remarquons bien dans quel sens ça marche. La bouche des immortels n'est là que pour servir de canal à la raison sublime. Ce n'est pas de religion qu'il s'agit mais de l'appui d'une superstructure idéologique.

Car il ne faut pas de tout ceci conclure que la politique et la religion aient parmi nous un objet commun, mais que dans l'origine des nations l'une sert d'instrument à l'autre. (Et pas que dans l'origine, comme le prouve la géopolitique contemporaine)

(JJ développera la question au dernier chap du livre).

Robespierre* quant à lui, confronté à l'aporie notée ci-dessus, sans doute plus rousseauiste que Rousseau, cherchera un possible étai pour la vertu citoyenne dans le culte de la Raison et de l'Être Suprême.

Au total l'intérêt de ce chapitre essentiel, pivot de toute la mécanique du livre, est de désigner le paradoxe irrésolu de la loi en démocratie : transcender les intérêts particuliers sans leur être hétérogène. Poser un ordre autre, mais non aliénant.

 

*L'occasion de conseiller au lecteur le passionnant Robespierre, sous-titré l'homme qui nous divise le plus, de Marcel Gauchet (Gallimard 2018)

 

09:36 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)