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21/10/2017

Toucher le fond

La fortune et le jeune enfant (livre V,11) présente un scénario étrangement raccord avec L'enfant et le maître d'école (cf Le bébé avec l'eau du bain).

Un gamin encore dans ses classes n'a rien trouvé de mieux que de s'allonger pour piquer un petit roupillon sur le bord d'un puits très profond.

Dans ses classes, il n'y est donc pas vraiment. À moins bien entendu que ses parents bobo l'aient inscrit dans un établissement à la pédagogie innovante proposant dans son cursus l'option école buissonnière.

(Auquel cas il est au contraire en plein bachotage).

 

Cette répétition de scénario interroge néanmoins le lecteur.

À moins bien entendu qu'il ait fait l'impasse sur l'option empreinte archaïque et création du cursus auteurs classiques et imprégnation freudienne.

(Mais qui ferait une chose pareille ?) (Pas moi en tous cas).

Penchons-nous donc sur l'inconscient caché au fond du puits : et si la Fontaine était tombé au bouillon un jour de sa prime enfance et en ait conçu un trauma indélébile ? Jusqu'à un autre jour (ou était-ce une nuit ?) où l'indélébile à l'encre de son encrier se trouva dilué.

Phénomène classique de sublimation par création artistique. Convaincant, non ?

Sauf que j'en vois venir qui ont pris l'option facultative arguties lacaniennes. Et là à tous les coups ils vont nous y diluer en plus leur grain de sel.

Là quand ? Y où ?

Ben dans l'encrier de La Fontaine : faut suivre, les enfants, sinon vous serez noyés vite fait !

« La fixation de l'Imaginaire sur la molécule H2O n'est pas à rapporter au Réel, quelle qu'en la soit la modalité puisarde ou fluviale, mais s'interprète au plan Symbolique comme la tentative de liquider l'oedipe par la submersion du Nom du Père. Limpide, non ? »

(ouais mais alors du coup on se demande pourquoi Montaigne s'est pas lancé dans le trek himalayen).

 

On s'égare pas un peu, là ? Et à part ça la fable elle raconte quoi ?

Quelle fable ? Ah oui pardon.

Donc le gamin dort sur le rebord du puits. Tombera tombera pas ? La Fortune, qui elle tombe toujours à pic, passe par là et le réveille en douceur pour lui éviter la chute.

Puis lui fait la leçon, mais dans un style nettement plus pédagogie innovante que le maître d'école de l'autre fable.

Soyez une autre fois plus sage, je vous prie.

Si vous fussiez tombé, l'on s'en fût pris à moi ;/Cependant c'était votre faute.

Pour moi, j'approuve son propos, dit JLF.

Est-on sot, étourdi (…) on pense en être quitte en accusant son sort.

Bref la Fortune a toujours tort.

 

Tout ça pour ça ? C'était bien la peine qu'on se décarcasse à descendre explorer les tréfonds de ce puits … Hou hou, là-haut, y a quelqu'un ? Allô ? ... Ah c'est bien ma veine ...

09:31 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

18/10/2017

Fabuleux

Où est le pouvoir des fables ? Pas dans leur morale banale, qui flirte avec les propos du café du commerce, chasse sur les terres de Monsieur de la Palice.

Hélas on voit que de tout temps/Les petits ont pâti des sottises des grands (Les deux taureaux et une grenouille II,4).

Tu m'étonnes !

Selon que vous serez puissant ou misérable/Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. (Les animaux malades de la peste VII,1).

Objection ? - Non non, Votre Honneur !

Il était expérimenté,/Et savait que la méfiance/Est mère de sûreté. (Le chat et un vieux rat III,18).

Sûr. Quoique ?

La ruse la mieux ourdie/Peut nuire à son inventeur,/Et souvent la perfidie/Retourne sur son auteur. (La grenouille et le rat IV,11).

Pas faux non plus.

Bref rien de nouveau sous le soleil. Et pas d'apport déterminant de contenu chez La Fontaine par rapport à ses devanciers, Phèdre Ésope et autres.

« Fabulistes, philosophes, moralistes ont dit ce qu'il y avait à dire sur le plan éthique. Alors si l'homme ne progresse pas en humanité, c'est qu'il doit être décidément inéducable. » dit-il en substance.

JLF n'est certes pas le seul en son siècle à ne pas briller par son optimisme, de Pascal à Racine en passant par Molière ou La Rochefoucauld. (On peut pas briller sur tous les plans) (Mais c'est pas une excuse.)

 

Alors pourquoi écrire ? Vous, La Fontaine, pourquoi écrivez-vous ?

Le monde est vieux, dit-on, je le crois ; cependant

Il le faut amuser encor comme un enfant. (Le pouvoir des fables livre VIII,4)

Verrons-nous là une pure et simple incitation au divertissement ?

La fable en question dit une chose plus complexe et plus forte.

Dans Athène autrefois, peuple vain et léger,/Un orateur, voyant sa patrie en danger se lance dans un discours politique hyper bien construit, avec argumentaire béton, style flamboyant. Tout le monde s'en fout.

Alors il se met à raconter un conte pour enfants, une histoire de Cérès, d'anguille et d'hirondelle. Et d'un coup tout le monde est suspendu à ses lèvres, mieux, participe comme à Guignol :

Et Cérès, que fit-elle ?

Ce qu'elle fit ? Un prompt courroux/L'anima d'abord contre vous.

Et là il se met à bien les casser sur le thème : vous vous sentez pas un peu minables, non, de vous intéresser aux faits et gestes de ces personnages fictifs plutôt qu'à la menace bien réelle qui pèse sur notre cité ?

À ce reproche l'assemblée,/Par l'apologue réveillée,/Se donne entière à l'orateur :

Un trait de fable en eut l'honneur.

 

La fable a donc frayé passage à la vérité, en un détour paradoxal.

Peut être aussi le moment de récréation a-t-il eu pour effet de réactiver les forces psychiques des citoyens, les rendant aptes à regarder en face la dure réalité.

Du bon usage des fables, donc. L'ennui c'est que les gens qui fabulent, ça ne manque pas.

Mais les grands fabulistes ...

09:18 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

15/10/2017

Le maître des horloges

On conte qu'un serpent voisin d'un horloger

(C'était pour l'horloger un mauvais voisinage)

Clair. Horloger ou pas, ça fait pas envie. On me dira y a des serpents inoffensifs, ça dépend si c'est une couleuvre ou une vipère.

Ouais c'est vite dit. Perso j'aimerais pas, enfilant mes pantoufles, sentir un machin grouiller sous ma plante de pied. Ah ! Vous voyez !

Cherchant à manger/ N'y rencontra pour tout potage

Qu'une lime d'acier qu'il se mit à ronger.

C'est là où le serpent a dû regretter de ne pas avoir squatté plutôt au voisinage d'une fromagerie. Qui dit fromage dit souris qui dit souris dit miam miam. Soit dit en se mettant dans la peau du serpent naturellement.

Moi bouffer des souris je ne le ferai qu'en dernière extrémité genre retranchement dans galerie souterraine pour cause d'apocalypse nucléaire.

 

Cette lime lui dit, sans se mettre en colère : (...)

Tu te prends à plus dur que toi,/Petit serpent à tête folle (…)

Tu te romprais toutes tes dents.

Bon. Qu'une lime parle, pas de problème on est dans une fable : rien de plus cohérent avec le cahier des charges conte, imaginaire et merveilleux.

Mais qu'elle soit aussi zen, alors ça c'est un scoop.

Petit serpent à tête folle : limite maternel, non ? N'abuse pas des sucreries, mon petit chou, attention aux caries. Les limes je me les figurais jusqu'ici un peu plus mordantes.

Quoique. La seule que je fréquente vraiment c'est ma lime à ongles, et il est vrai qu'elle est du genre à arrondir les angles.

(Mais peut être n'est-ce qu'un vernis et devrais-je me méfier).

Tu te romprais toutes tes dents./ Je ne crains que celles du temps.

Et philosophe avec ça, cette lime ! Du coup à ce moment de la fable on se demande un peu où ça va, où La Fontaine veut en venir (et avant lui Ésope et Mathurin Régnier) (comment je sais les sources de La Fontaine ? C'est en note dans mon bouquin pour chaque fable).

 

Ceci s'adresse à vous, esprits du dernier ordre,

Qui n'étant bons à rien, cherchez sur tout à mordre (sur tout quoi?)

Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages

Sur tant de beaux ouvrages ?/Ils sont pour vous d'airain, d'acier, de diamant.

Ah pigé. Le serpent c'est la criticature (langue de vipère, c'est cohérent). Et l'horloger un auteur qui construit une mécanique textuelle aussi précise que précieuse, aussi élégante que solide.

Mais vous voyez, vous, à qui La Fontaine peut bien faire allusion ?

 

PS : il s'agit de la fable Le serpent et la lime (livre v,16)

09:26 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)