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Blog - Page 4

  • P comme ... (suite suite)

    « Primitifs.

    Les gens qui s'imaginent que ''l'honnêteté est payante''. »

    « Principe.

    Règle que trop de gens confondent avec l'intérêt. »

    (Ambrose Bierce Le dictionnaire du diable)

    Comme on sait, les « primitifs » sont destinés à être balayés par la « civilisation ». La nôtre, dont les deux principes sont mercantilisme et tricherie, nous aura bientôt débarrassés de ces dinosaures qui croient à la valeur de l'honnêteté.

     

    « Privation.

    N'avoir à se plaindre de rien. »

    J'imagine que Bierce fait ici de l'ironie. Mais on peut entendre ces mots au premier degré. La grande privation prive aussi de l'énergie nécessaire à se plaindre. La force manque pour revendiquer la justice, et même pour implorer la charité.

     

    « Promesses.

    Ces belles paroles représentent le cadeau parfait que nous pouvons offrir aux pauvres. »

     

    « Promesse.

    Espèce d'incantation pour susciter un espoir qu'il faudra ensuite exorciser par un manque d'attention. »

    En effet : rajouter aux principes de notre civilisation celui d'éviter de tenir parole.

     

    « Promotion.

    Ce qui permet à un politicien de devenir cireur de chaussures. »

    Et inversement. La Boétie explique ainsi le mécanisme de la servitude volontaire. On fait allégeance à celui qui est au-dessus de soi dans la pyramide sociale, on lui ''cire les pompes'' de façon à ce qu'il vous autorise à (ou vous donne les moyens de) dominer ceux de l'étage en dessous. Qui eux-mêmes vous feront allégeance pour dominer ceux de l'étage encore au-dessous. Etc.

     

    « Providence.

    Personnage dont les mesures – même si nous sommes loin d'admettre tout ce qui se raconte – pourraient être améliorées par n'importe qui, ou presque. »

    Ça me rappelle une blague de rabbins*. Un jour de Kippour, un homme s'adresse ainsi à Dieu : Tu nous demandes de pardonner ceci, de pardonner cela. Oui mais Toi, quand vas-Tu demander pardon pour les épidémies, les guerres, la violence … ?

     

    « Prudent.

    Celui qui croit dix pour cent de ce qu'il entend, un quart de ce qu'il lit et la moitié de ce qu'il voit. »

    Prudent ? Sans doute. Réaliste, surtout.

     

    « Purgatoire.

    Espèce de prison inconfortable où sont retenues les âmes, en attendant qu'un de leurs parents obtienne leur liberté provisoire sous caution. »

    Provisoire ? Il y aurait donc moyen de pécher encore au Purgatoire ? C'est vrai que la prison favorise parfois la récidive ...

     

     

    *Citée par Delphine Horvilleur dans son magnifique livre Vivre avec nos morts (Grasset 2021)

     

  • P comme ... (suite)

    « Pierre.

    Substance communément utilisée comme matériau pour le cœur qui se compose de 98% de silice, 0,25% d'oxyde de fer, 0,25% d'alumine et 1,5% d'eau. Lorsqu'on fabrique un cœur de rédacteur en chef, il n'est pas rare qu'on oublie l'eau ; en revanche on en rajoute dans un cœur d'avocat … puis on la gèle. »

    (Ambrose Bierce Le dictionnaire du diable)

    Le genre de définition dont la dernière phrase appelle inévitablement sa transposition dans l'expérience de chacun.

     

    « Plaisir.

    Émotion suscitée par une chose favorable pour soi et funeste pour les autres. Au pluriel, le mot évoque ces artificiels remèdes à la mélancolie qui accentuent encore la tristesse ordinaire de la vie, jusqu'à l'abattement. »

    Si la première phrase joue la provocation, dans la seconde Bierce le dépressif se livre avec sincérité. C'est très juste : que de prétendus plaisirs, de prétendues fêtes, de prétendus divertissements ne sont en fait pour beaucoup que de pathétiques tentatives de (se) cacher leur état de mélancolie.

     

    « Plat.

    Un objet absurde qui contient de la nourriture sans la manger. »

    Et bel humour absurde.

     

    « Pluriels.

    Les ennuis. »

    Voir plaisir et son pluriel.

     

    « Politesse.

    S'excuser de se trouver sur le chemin d'une personne qui vous transperce d'une balle destinée à quelqu'un d'autre. »

    Sans aller jusque là, je me surprends régulièrement à dire « pardon » à la personne qui me bouscule (qui elle ne songe pas un instant à s'excuser).

     

    « Précision.

    Qualité sans intérêt, soigneusement exclue des assertions humaines. »

    Les résasociaux, friands de rumeurs buzzigènes et des fameuses autant qu'oxymoriques ''vérités alternatives'', illustrent la tragique justesse de cette définition. Pas étonnant, vu qu'ils fonctionnent précisément à l'intérêt (j'entends le fric bien sûr quoi d'autre).

    Est-ce plus étonnant, en tous cas c'est plus déprimant : la qualité de précision est de même souvent exclue des propos politiques.

    Et pire, désolation des désolations, de certains propos se prétendant scientifiques.

     

  • P comme ...

    « Pardon.

    Stratagème pour tromper la vigilance de celui qui nous a offensé et pour le prendre en flagrant délit lors d'une offense ultérieure. »

    (Ambrose Bierce Le dictionnaire du diable)

    La notion de pardon me laisse perplexe. Les deux ou trois fois dans ma vie où l'on m'a demandé pardon, je ne voyais pas en quoi la personne m'avait intentionnellement offensée ou causé du tort. En revanche les personnes qui m'ont vraiment et sciemment fait mal (directement ou en faisant mal à des êtres aimés) n'ont jamais manifesté la moindre velléité de me demander un quelconque pardon. Elles ont bien fait : je ne le leur aurais pas donné.

    Peut être au fond le cynisme de Bierce n'est-il pas déplacé. Le vrai pardon est impossible, car une véritable offense, ce qu'elle atteint en nous, c'est la confiance en autrui nécessaire à pardonner.

     

    « Parricide.

    Coup de grâce filial qui délivre quelqu'un des affres de la paternité. »

    « Père.

    Quartier-maître et intendant de la subsistance accordée par la nature afin de nous entretenir le temps que nous apprenions à vivre en prédateur. »

    Je ne sais si Bierce a eu des enfants. Mais il a de toute évidence un compte à régler de ce côté-là (cf Enfant 14 octobre). Peut être avec sa propre enfance.

     

    « Partisan.

    Adepte privé de raison. »

    Définition qui dans sa brièveté percutante va à l'essentiel.

    Mme de Staël explicite :

    « L'esprit de parti est une sorte de frénésie de l'âme qui ne tient point à la nature de son objet. C'est ne plus voir qu'une idée, lui rapporter tout, et n'apercevoir que ce qui peut s'y réunir : il y a une sorte de fatigue à l'action de comparer, de balancer, de modifier, d'excepter, dont l'esprit de parti délivre entièrement ; les violents exercices du corps, l'attaque impétueuse qui n'exige aucune retenue, donnent une sensation physique très vive et très enivrante ; il en est de même au moral de cet emportement de la pensée qui, délivrée de tous ses liens, voulant seulement aller en avant, s'élance sans réflexion aux opinions les plus extrêmes. »

    Germaine de Staël (De l'esprit de parti)

     

    « Pesantes.

    Les plaisanteries anglaises. »

    Voilà qui n'est pas très gentil. Et pas très convaincant. Pour ma part je suis sensible au british humour, qui permet de goûter un cocktail délectable d'understatement, de flegme et de fantaisie. L'humour américain ? Qu'en dire sinon qu'il est à l'humour ce que la musique militaire est à la musique ? (Je mets à part bien sûr l'humour juif représenté aux USA par des virtuoses du genre).

     

    « Peur.

    Le sens de l'absolue perversion du futur imminent. »

    On aurait été déçus que Bierce, tel qu'on commence à le connaître, ne fasse pas preuve d'un minimum de phobie et de paranoïa. Nous voilà rassurés.