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27/09/2017

Le bénéfice du doute

Le mot-clé pour apprécier la fable Le loup plaidant contre le renard par devant le singe (livre II,3) est contradiction.

Il apparaît dans le post-scriptum bien agacé de JLF envers d'insuffisants lecteurs (dirait Montaigne) :

Quelques personnes de bon sens (on devine les guillemets : ce sont en réalité des conformistes, ni humour ni imagination) ont cru que l'impossibilité et la contradiction qui est dans le jugement de ce singe est une chose à censurer (en bons passifs agressifs qu'ils sont) ; mais je ne m'en suis servi qu'après Phèdre (bande d'incultes), et c'est en cela que consiste le bon mot, à mon avis (apprenez donc à lire entre les lignes, bande de bourrins).

La Fontaine est contrarié.

Car il rencontre, au lieu d'une critique éclairée, une contradiction stupide. Se peut-il qu'on ne perçoive pas le sens et le rôle du contradictoire, du paradoxal, de l'ambigu, dans cette histoire ?

Eh oh lecteur : c'est en cela que consiste le bon mot, je te ferai dire !

 

Bon mot fait dresser toute oreille freudienne qui se respecte. Voir Le mot d'esprit dans son rapport avec l'inconscient (cf ce blog début juillet 2014. Le temps passe …)

De fait cette fable est étonnamment raccord avec la fameuse histoire juive du chaudron percé. Un homme a emprunté un chaudron à son voisin et le lui rend percé. Comme l'autre proteste :

1) meuh non c'est pas percé (facile à réfuter par simple vérification)

2) il était déjà percé (= c'est pas moi c'est un autre – toi peut être ? Plus difficile à réfuter car demande enquête et démonstration)

3) chaudron quel chaudron je t'ai rien emprunté (réfutable ou pas ? Ce sera parole contre parole devant un éventuel juge).

 

Dans la fable, loup et renard se contredisent devant le juge-singe à propos d'un vol que le narrateur qualifie d'emblée de prétendu (étape 3 du chaudron).

Comment savoir qui ment ? Au fur et à mesure de l'interrogatoire ça devient de plus en plus embrouillé. Parole contre parole, chacun souffle le faux et le vrai, et vice versa. Une chatte n'y retrouverait pas ses petits.

D'abord interdit, le singe, instruit de leur malice, donc exactement 3 fois plus malin que chacun d'eux (à malin malin et demi, donc 2 malins = 2x1,5 = 3) décide de les condamner tous deux, l'un pour fausse accusation et l'autre pour le vol en question.

(Et du coup palpe l'amende des deux côtés. Malin on vous dit).

Contradictoire ce jugement ? Sur qui et quoi porte-t-il en fait ? Qui est juge qui est partie ? Loup, renard, singe, narrateur, JLF, lecteur bourrin, lecteur malin ?

La fable s'achève avec cette phrase où se diffracte le double sens :

Le juge prétendait qu'à tort et à travers

On ne saurait manquer condamnant un pervers.

Quoi de plus pervers que l'écriture, que la parole ? Mais à elles on est bien obligé de laisser le bénéfice du doute, sinon pas de communication possible.

 

09:05 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

23/09/2017

Le bébé avec l'eau du bain

Un jeune enfant dans l'eau se laissa choir en badinant sur les bords de la Seine.

Il se raccroche à un saule dont le branchage, après Dieu, le sauva. (Joli, non ? JLF manie l'implicite desprogien comme personne).

Un vieux maître d'école passant par là, le gamin l'appelle à l'aide. Le prof se lance alors dans une diatribe à contre temps : ce gamin est trop con, je plains ses parents qui doivent non seulement le supporter mais tenter de l'éduquer.

Et puis que fait Anne Hidalgo pour protéger les bords de Seine, hein ? (À moins que ce ne soit ailleurs qu'à Paris dans l'île de France, auquel cas au temps pour moi c'est à Valérie Pécresse qu'on doit s'en prendre).

Bref ce genre de choses.

Je vous rassure il finit par sortir l'enfant de ce mauvais pas.

 

Ouf ! Imaginez : le gamin se noie, résultat le mec est accusé de non-assistance à personne en danger, résultat la famille réclame des dommages et intérêts pour la perte affective (OK il était con mais c'était leur môme quand même), résultat l'avocat du prof contre attaque en se retournant contre la mairie de Paris (ou la Région Île de France) qui a négligé de mettre des garde-corps sur la promenade des bords de Seine.

On n'était pas sorti de la guinguette. Et à tous les coups on dépassait le format fable.

 

La Fontaine se contente de ceci :

Je blâme ici plus de gens qu'on ne pense (et on pense aux mêmes tu crois ?)

Tout babillard, tout censeur, tout pédant (c'est ça : le genre qui parle pour ne rien dire en se grisant de mots, trouve que les autres ne font jamais comme il faudrait car y a que Lui Soi-Même qui sache, et fait la leçon à tout propos)

En toute affaire ils ne font que songer

Aux moyens d'exercer leur langue (et de ramener leur fraise).

Hé ! mon ami, tire-moi de danger

Tu feras après ta harangue (moi, une fois hors d'eau, aussi sec je me barre pour ne pas être submergé sous tes discours ineptes).

 

Sauf que tu sais quoi, mon cher La Fontaine, ton petit imprudent a eu de la chance dans sa malchance. Car la plupart de ces schnocks passifs-agressifs ne savent faire rien d'autre que ça : haranguer, censurer, pontifier.

Sots aux remontrances vaines, ils mettent toute leur vanité (et y a de quoi faire) à en remontrer aux autres.

Mais pour ce qui est d'agir ? Aider ? Faire leur part du boulot ?

Risquent pas.

Z'auraient trop peur qu'on découvre qu'ils sont beaucoup plus incompétents et stupides que ceux qu'ils passent leur temps à critiquer.

Ils préfèrent laisser le gamin se noyer. Bien fait pour ce p'tit con, qu'ils diront.

 

PS : la fable c'est L'enfant et le maître d'école. (livre I,19)

 

10:06 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

20/09/2017

Vider son sac

La fable intitulée La besace (livre I,7) ne parle pas, comme ce titre pourrait le laisser supposer, de la nécessité d'y mettre quelques réserves et autres vivres pour subsister jusqu'à la saison prochaine.

 

Jupiter (pas lui, l'autre) s'adresse à tout ce qui respire : si dans son composé quelqu'un trouve à redire, il entreprendra la réforme nécessaire. Au sens propre : il changera la forme de l'animal en question.

Une sorte de chirurgie esthétique, à la foudre plutôt qu'au laser (moins précis mais plus radical).

Venez, singe, parlez le premier, et pour cause.

Et pour cause : vexant, non ? Ça a l'air de dire toi mon pote t'es vraiment un phénix de la mochitude.

(Perso c'est pas question esthétique, mais j'avoue ressentir un certain malaise face à un singe. Encore un coup de l'unheimlich sans doute : si proche et si autre, le singe produit en moi une sensation de familiarité dissonante)

(Mais bon c'est pas le sujet)

(Bref).

Le singe répond « pas de problème moi ça va mon portrait jusqu'ici ne m'a rien reproché. Mais t'as vu l'ours alors le pauvre ! J'aimerais trop pas être lui, genre mal dégrossi gros bourrin. »

L'ours ? Il se trouve très bien. « Mais alors l'éléphant misère ! Une masse informe et sans beauté. »

Après quoi l'éléphant trouve la baleine trop grosse, et la fourmi le ciron (microbe version 17°s) trop minus.

Bref, enchaîne le narrateur, tout ça pour dire que chez nous les humains ça marche de même, lynx envers nos pareils et taupes envers nous. Pourquoi ?

Nous sommes des besaciers à deux poches : pour nos défauts la poche de derrière, (qu'on ne voit donc jamais – sauf dans le miroir que tend la fable) et celle de devant pour les défauts d'autrui.

 

Voilà pour la morale. Ça casse pas trois pattes à un canard on est d'accord.

Mais l'intérêt de cette fable réside dans un joli cadeau à notre imaginaire enfantin.

Le texte en effet, avec toute la brillance de plume qui caractérise JLF, semble jouer à tortiller une baudruche pour lui donner différentes formes.

Du singe à l'ours, de l'ours à l'éléphant, de l'éléphant à la baleine, de la baleine à la fourmi …

Jeu de la baudruche évolutive m'évoquant une métaphore assez semblable chez Montaigne :

Notre monde n'est formé qu'à l'ostentation : les hommes ne s'enflent que de vent, et se manient à bonds, comme les ballons.

Essais III,12 (De la physionomie)

 

 

09:07 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)