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23/01/2013

Chapitre 6

 

Chapitre 6 : Déménager est-il bon pour la santé ?

 

A chaque bobo son placebo.

Dr Baba Spin : Même pas mal

 

Cette question ne peut être abordée que dans le cadre d'une définition rigoureuse du mot santé. Raison pour laquelle nous ferons appel une fois de plus aux compétences de notre petit ami Robert. Il affirme sans ambages, page 2307, entre santal et santiag, que la santé c'est : bon état physiologique d'un être vivant, fonctionnement régulier et harmonieux de l'organisme pendant une période assez longue (indépendamment des anomalies ou des traumatismes qui n'affectent pas les fonctions vitales).

 

Oui. Bon. Je ne sais pas en quelle forme était Bob-Art ce jour-là, mais il y a dans cette définition un je ne sais quoi de flottant, d'indécis. Un peu comme s'il voulait se couvrir, ayant eu vent de l'augmentation exponentielle des procès intentés au corps médical pour des diagnostics chevronnés mais erronés, des pronostics avérés autant qu'atterrants, des protocoles en cas d'école ou de récidive, voire pour des guérisons trop spontanées pour être honnêtes. Le moins qu'on puisse dire c'est qu'il n'insulte aucune hypothèse, balise le terrain à mort, et laisse un max de portes ouvertes.

 

Ainsi pendant une période assez longue Assez est évidemment le mot-clé de la première porte. Deux acceptions pour ce mot, premièrement en suffisance, deuxièmement moyennement. L'une comme l'autre sont insatisfaisantes pour un sujet normal (et je vous laisse imaginer ce qu'il peut en être pour un hypocondriaque). Qui viendra dire, en effet, qu'il a été en bonne santé en suffisance ou dans un temps suffisant ? « Bon voilà, j'ai eu mon comptant de bon pied bon œil, teint frais et bouche vermeille. J'en ai assez, que viennent la maladie, et l'affaiblissement, et l'incapacité et les fièvres, voire plus si affinités. » Quant à avoir la santé pour une période moyennement longue, c'est comme pour l'oral de l'ENA, la taille du pénis ou l'espérance de vie, on a tendance à préférer être au-dessus de la moyenne. C'est humain.

 

Quant à la parenthèse, dans quels abîmes de perplexité ne fait-elle pas plonger le lecteur du dico (et plongée en apnée, parce qu'après être vivant, c'est tintin pour la moindre virgule c'est pas une définition pour asthmatique ni pour gros fumeur). Personnellement pour ne prendre que mon cas propre j'aimerais que quelqu'un m'explique ce qu'est une anomalie ou un traumatisme qui n'affecte pas les fonctions vitales. D'accord je veux bien il suffit de savoir faire jouer le curseur de vitales. Il existe un « minimum vital », auquel correspondent des « minima sociaux ». Je ne sais si on définit le minimum vital en fonction des sommes disponibles pour les minima sociaux, ou l'inverse. C'est une question essentielle qui, on le voit aisément, détermine la philosophie, l'esprit de toute une société.

Raison pour laquelle, à l'instar des prétendus « responsables » politiques, nous la laisserons pendante.

 

Si on entend par fonctions vitales juste respirer, s'alimenter, avoir un organisme qui honore grosso modo son contrat de fonctionnement, alors d'accord on ne peut pas dire en rigueur de termes qu'un déménagement affecte de manière significative la santé. Dès lors que vous avez retrouvé le carton étiqueté cuisine, repéré la supérette la plus proche, vous pourrez éviter l'inanition. Et à moins d'être sadiquement enterré sous une avalanche de cartons par des déménageurs serial killers, vous continuerez à respirer normalement.

 

Des déménageurs serial killers, il en existe forcément, car tout existe en ce bas monde, mais je pense qu'ils sont assez rares, ou en tous cas que ceux qui sont dans ce cas ne serialkillent qu'en dehors des heures de travail. Voilà une affirmation gratuite direz-vous. Pas du tout. Démonstration. Tous les profilers s'accordent à dire qu'un serial killer est en demande de reconnaissance sociale, pour des raisons que l'on déniche en fouillant dans son passé. Lequel n'est pas sans rapport avec une déchetterie, plein de cochonneries inutilisables. Or un déménageur n'a aucun déficit de reconnaissance sociale, témoin la difficulté que vous avez eu à faire inclure votre déménagement dans son emploi du temps. D'autre part un serial killer assouvit par ses crimes – dixerunt toujours les profilers – un besoin exacerbé de rituel obsessionnel. Or le besoin de rituel obsessionnel est largement satisfait, dans le cas d'un déménageur, par le rangement des cartons et meubles dans le camion. Il est même probable, notre discussion m'en fait m'en aviser, que c'est pour cette raison, une raison prophylactique en somme, que la contenance du camion est toujours calculée ric-rac par rapport au volume de votre mobilier & cartons. Histoire que les tendances serialkillesques soient étouffées dans l'œuf.

 

Mais, pour revenir à la définition de Little Bob, on peut essayer de mettre un peu plus dans le concept de fonctions vitales, même sans être trop exigeant, par exemple ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Car je vous fais remarquer que la définition parle bel et bien d'un fonctionnement harmonieux desdites fonctions. Et là, pas besoin de vous faire un dessin, le moindre déménagement présente une forte incidence sur tout ou partie des éléments cités. Il y introduit de façon caractéristique les anomalies qui ne manqueront pas de provoquer les traumatismes suggérés par Bobo.

 

Nous conclurons donc que, voilà c'est comme ça, le déménagement n'est pas bon pour la santé. C'est un point sur lequel les autorités sanitaires devraient se pencher sans tarder. Une campagne de santé publique s'impose de toute urgence. Je suggère que les camions de déménagement portent désormais des bandeaux avertisseurs :

déménager peut perturber gravement votre cadre de vie ; les déménageurs réguliers s'exposent à des anomalies de la mobilité ; un déménagement vaut ½ incendie ; déménager pendant la grossesse accroît les risques de dépression post partum ; déménager réduit le luxe, provoque des luxations, pour la luxure on sait pas mais dans le doute déménagez couverts ; tout déménageur est un serial killer en puissance.

 

Bon pour le dernier, on est d'accord c'est pas entièrement vrai voir plus haut, mais dans les campagnes de prévention c'est comme ça, il faut effrayer beaucoup pour espérer obtenir une petite prise de conscience. Exactement comme on ferait par rapport aux risques du nucléaire – à supposer bien sûr que nous n'eussions pas le bonheur de vivre dans le seul pays à l'abri de tout traumatisme dans ce domaine, vu qu'aucune de nos centrales ne présente, n'a présenté ni ne présentera jamais la moindre anomalie de fonctionnement.

 

Bébert donne comme il fallait s'y attendre des citations et des exemples d'emploi du mot. J'en retiens un de chaque. La citation est de Bergson : une santé intellectuelle se manifeste par le goût de l'action, la faculté de s'adapter. Elle nous permet de conclure sans hésitation que Bergson présentait donc de bien meilleures aptitudes déménagistes, fussent-elles intellectuelles, que cette feignasse de Baudelaire avec son ordre son calme et sa volupté. Oui alors ici je vois ce qu'on va m'objecter. Si Baudelaire squattait les hamacs sous de vastes portiques que les soleils marins teignaient de mille feux (je pense qu'il devait s'agir d'un petit hôtel sympa à Maurice), ce n'était pas par feignasserie, mais bien pour soigner sa dépression spleenique.

Eh bien c'est là ou Robert est très fort, car il a prévu le hic, enfin l'objection, témoin l'exemple d'emploi qui suit. Maison de santé : maison de repos privée où l'on soigne principalement les maladies nerveuses ou mentales.

 

J'en profite pour m'adresser aux dépressifs, mélancoliques et autres serial spleeners parmi mes lecteurs. Vous avez bien sûr compris qu'il faut éviter tout déménagement, aussi nuisible à la santé psychique qu'à la santé physique. Vous voyez ici en outre que si jamais un destin contraire vous obligeait néanmoins à le faire, déménagez dans n'importe quelle maison, mais surtout pas dans une maison de santé. D'ailleurs aucun agent immobilier sain d'esprit ne mettrait dans son annonce : charmante maison de repos privée. C'est comme on dirait : charmante maison en confort déficiente, ou : charmante maison en espace limitée.

 

Cela dit, face au traumatisme que constitue un déménagement, il y a toujours des possibilités de résilience. Le concept de résilience peut être assez bien cerné en faisant une fois encore appel au spécialiste déjà convoqué, puisque nous l'avons sous la plume – enfin le clavier, je dis plume ça fait plus sympa style mon ami Pierrot – j'ai nommé Baudelaire lorsqu'il écrit : sois sage ô ma douleur et tiens-toi plus tranquille. On remarquera que la résilience, selon cette formule, ne consiste pas en une annulation de la douleur considérée, mais en sa domestication, sa transformation en animal de compagnie, en génie familier. Ainsi peut-on faire avec les traumas inhérents au déménagement.

 

Prenons comme exemple la lettre circonstanciée envoyée par l'agence de location dès réception de notre préavis de départ. Elle mettait un malin génie à détailler les « retenues locatives » envisageables suite à l'état des lieux de sortie, assorties de leur coût en euros : 6 euros par ampoule manquante, 2 euros par trou de cheville, 18 euros par rayure du plancher etc. Elle nous permit de comprendre illico que, quel que fût l'état dans lequel nous rendrions l'appartement, quel que fût son rapport avec celui dans lequel il nous avait été fourgué (dont j'épargne les détails aux âmes sensibles), tout ou partie des retenues annoncées viendraient amputer, voire liquider notre caution.

 

Ce serait alors bien le cas de parler d'une anomalie de notre santé, en particulier celle de notre compte en banque. Mais nous n'avions malheureusement plus la solution que nous eussions gagné à adopter dès notre rencontre avec cette agence de pourris, à savoir la fuite, dont Spinoza affirme à juste titre qu'elle demande parfois autant de courage que le combat, d'autant qu'il y va de notre conatus. Et dont Montaigne précise à tout autant juste titre que c'est la seule attitude envisageable devant les cons si vous ne voulez pas leur ressembler : Il est impossible de traiter de bonne foi avec un sot. Mon jugement ne se corrompt pas seulement à la main d'un maître si impétueux, mais aussi ma conscience (Essais III 8 De l'art de conférer).

 

Restait la résilience. Elle ne consisterait donc pas, d'après Charly Bod, en ce qui nous aurait fait pourtant le plus de bien, déchirer la lettre objet de notre ressentiment. Il s'agissait au contraire de la transformer en quelque chose de familier. Nous optâmes donc pour une subversion esthétique l'intégrant à notre nouvelle déco sous la forme d'un sous-verre que nous placardâmes bien en vue au-dessus de la cheminée, à côté de notre diplôme des Déménageants les Plus Cartésiens de France. Pour parfaire l'ensemble je plaçai artistiquement sur la tablette de la cheminée quelques origamis créés à partir des dernières pages rescapées de ma thèse putative sur « L'absolutisation de la relativité du concept d'ambivalence considéré dans une lecture comparative du chapitre 2 du livre III des Essais (Du repentir), et du scolie de la proposition 39 de la partie III de l'Ethique (De l'origine et de la nature des affects) ».

Alliance parfaite du yin et du yang : consistance serrée du papier, évanescence subtile du sujet. Pas à dire, nous approchions de l'esprit feng-shui.

 

Ce qui n'empêcha pas l'arrivée, au dernier jour du délai légal de deux mois, de la lettre faisant pendant à la précédente, à savoir le solde de tout compte de notre caution. Après le feng-shui, le fait-chier, c'était fatal. Le monde n'est qu'une balançoire toujours en mouvement. (Enfin dans le texte Montaigne dit une branloire pérenne, mais on sait jamais avec les lecteurs. Aussi bien y en a qui auraient fantasmé sur ses dispositions onanistes. Cela dit, c'est un sujet qui en vaut un autre. Peut être que si je l'avais choisi pour ma thèse, à l'heure qu'il est elle ferait un tabac en librairie?)

 

  • Axel, c'est la lettre de l'agence ...

  • Oui ? Ouvre-la.

  • J'aimerais mieux que ce soit toi, car je préfère quant à moi réduire l'image présente de l'affect passé négatif parce que sinon tu sais ce que c'est, crise de ...

  • Bon donne … Ah les sales cons ! Tu te rends compte, sur la caution plus le demi-mois, ils nous reversent seulement 100 euros !

  • Euh mais auraient-ils oublié que l'idée d'une chose quelconque ne peut être limitée que par une chose quelconque de même essence, et que par conséquent ...

  • Je te vais leur faire une lettre salée !

  • Oui, oui, faut pas hésiter ! Sale engeance immobilière ! Passe encore que ces rats grignotent notre compte en banque, mais il faut pas les laisser saper notre moral !

  • T'as encore l'énergie de filer la métaphore, toi, je vois : si tu la faisais, la lettre, après tout c'est toi la spécialiste de littérature ?

  • Euh oui, bien sûr … Bon, je la fais … Je la ferai … Demain. On la fera ?

 

Mais demain, comme toujours, fut un autre jour. Et puis d'autres jours autres passèrent, effaçant peu à peu le stress premier. Et la lettre fut remisée dans un coin du meuble-à-ranger-ce-qui-traîne, antichambre de la poubelle et de la déchetterie. Elle y dormit quelque temps, avant de s'imposer à nouveau et inopportunément à ma conscience lors d'une séance de ménage à fond, propice à la table rase sur le meuble-à-ranger-ce-qui-traîne.

 

  • Axel, qu'est-ce qu'on fait finalement avec la lettre de l'agence ?

  • Quelle lettre ? On n'a pas fini avec eux ?

  • Si. Non. Enfin tu sais c'est la lettre où ils disaient qu'ils nous retenaient plein de trucs sur la caution. On devait pas leur répondre ?

  • Ah oui c'est vrai. On tu avais dit que tu allais leur écrire.

  • Tu crois qu'on le fait, finalement ?

  • On toi si tu le sens. Car en ce qui concerne on moi, je laisse tomber. Pas la peine de se prendre la tête avec ça.

  • Bon. Alors je la mets en sous-verre à côté de l'autre, dans la ZHR ?

  • C'est quoi ça ?

  • Ben là, au-dessus de la cheminée, la Zone de Haute Résilience.

  • Ah oui, je finis par plus voir tous ces trucs, à force de les avoir sous les yeux.

  • C'est normal, c'est même très précisément le B A BA du plan AB, Accoutumance Baudelairienne.

  • L'ennui c'est que maintenant, je la revois cette lettre, et même je vois plus qu'elle sur le mur, et si en plus on ajoute l'autre...

  • Bon alors on passe à l'option RAS ?

  • Oui, c'est mieux, je préfère.

 

L'option RAS, Résilience Agrément Spinoziste, consista en l'occurrence à faire un usage radical de notre liberté en précipitant le trajet de la lettre depuis le meuble-à-ranger-ce-qui-traîne jusqu'à la poubelle. Une façon comme une autre d'ignorer les hommes qui par leur affects négatifs se rendent pénibles aux autres. Et ainsi de limiter la diminution de notre puissance d'être qui n'avait pas besoin de ça. Quant à la première lettre, elle rejoignit la seconde, pour une impérative raison esthétique. Les lettres ne pouvaient à la rigueur faire sens que dans une présentation en diptyque. Or qui dit diptyque dit deux. Or deux moins un égale un.

Donc voilà.

 

Je sais que cette renonciation à résister à l'engeance des RSA (Rats & Syndics d'Agences) ne fut pas très fair play envers les futurs autres locataires pigeons, je sais qu'il aurait été avisé autant qu'altruiste de porter l'affaire devant 60 millions de consommateurs. Mais comme dit Montaigne : chacun sa merde.

 

  • Oui mais Spinoza, lui, il dit pas qu'on est tous dans la même, de merde ?

  • Axel, s'il te plaît, restons positifs ...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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