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01/02/2013

Chapitre 7

 

 

 

Chapitre 7 : Un déménagement est-il indiqué en cas de suspicion de paranoïa ?

 

L'avis du sage mieux vaut en délire.

Li Fu : Ne chinoisons pas

 

Paranoïa n.f. 1 Délire systématisé avec conservation de la clarté de pensée, ou délire d'interprétation. 2 Troubles caractériels (orgueil démesuré, méfiance, susceptibilité excessive, fausseté du jugement avec tendance aux interprétations) engendrant un délire et des réactions d'agressivité.

 

Pas à dire Boby là pointe, une fois de plus, l'essentiel. On sent le spécialiste des mots autant que des choses, de la naissance de la clinique et même de son âge mûr, bref le mec qui a vécu, survécu, et même, qui sait, dans une maison de santé où il a résilié comme un malade. Il n'y manque qu'une chose, que le diligent lecteur aura su repérer (et certes il faut beaucoup de diligence pour repérer un manque) : l'habituelle citation illustrative et/ou le proverbe universellement attesté.

 

Bon, DT oblige, je suis obligée de signaler que le mot suivant sur la page, paranoïaque, nous offre tout de même, faute de proverbe, une citation, de Dali en l'occurrence.

Activité paranoïaque-critique : méthode spontanée de connaissance irrationnelle basée sur l'association interprétative-critique de phénomènes délirants. C'est fou comme le sujet y est bien cerné, j'entends le nôtre, du moins le mien.

Car cette citation de Dali m'éclaire enfin sur le caractère exact de mon ego cartésien. Descartes, Descartes, oui mais Descartes-Dali : méthode spontanée de connaissance irrationnelle. Et je conçois du même concept pourquoi j'ai éprouvé l'impérieux désir de philosopher sur le déménagement. Car s'il existe un phénomène délirant, c'est bien le déménagement. Ne dit-on pas à quelqu'un, pour lui signifier qu'il ne sait plus trop où il habite : tu déménages, mon pauvre vieux !

 

  • Mais c'est n'importe quoi, tu pousses le bouchon un peu loin, non ? Où tu es allée dénicher ça, ma pauvre Ariane ?

  • Où veux-tu, c'est dans Berty, c'est le n°2 de sa définition déménager, je te ferai dire ! T'as qu'à aller voir page 668, après y a déménageur, et après déménageur y a démence, alors si c'est pas une preuve, ça !

  • Écoute, je ne voudrais pas jouer les rabat-joie, mais tu devrais faire quelque chose pour ton addiction robertique …

  • T'es jaloux, Axel, c'est tout.

  • Pas du tout, mais tu devrais te rendre compte qu'à compulser compulsivement ton dico pour prof de lettres, tu perds le sens des réalités …

  • Quoi !!! Alors c'est la meilleure, celle-là. Si la réalité elle est pas dans le dico, elle est où, hein ? Et puis ça veut dire quoi ce petit ton méprisant « ton dico pour prof de lettres », vas-y traite-moi de bas-bleu, tant que tu y es !

  • Ce que tu es susceptible, quand même ! Je disais juste que plus personne de nos jours ne dit « tu déménages » à quelqu'un qui délire.

  • Et tu dirais quoi, toi, puisque tu es si malin ?

  • Tu délires.

  • Tu te rends compte comme tu es dépréciatif à mon égard, là ? Après tu viendras dire que je suis susceptible. Et pourquoi pas paranoïaque, tant que tu y es ? Mais bon je suis bien bête de me justifier. Comme dit Montaigne il est impossible de traiter de bonne foi avec un sot …

  • Désolé, mais là c'est toi qui es insultante.

  • C'est toi qui as commencé en me traitant de bas-bleu. Je pratique donc la légitime défense de ma puissance d'exister sous l'impulsion de mon conatus … et attention à ce que tu vas dire !

 

J'épargne au lecteur la suite de cette scène de ménage : je pense que ce simple extrait aura suffi à lui faire choisir le camp de la vérité et de la rationalité, c'est à dire le mien. Je reviens donc l'âme sereine à la définition de mon chéri Bobi.

Non mais c'est pas pour dire vous le trouvez pas un peu agressif sans raison, Axel ? Je me demande s'il lirait pas Nietzsche en cachette ? Ou pire ? Il pourrait se payer une consultation philosophique pour se calmer, se zénifier, voire se stoïciser. Pas Nietzsche. Quoique. C'est pas une blague, ça existe, les consultations philosophiques. Je ne me mêle pas de dire ce qu'il faut faire au monde, d'autres assez s'en mêlent (Essais I,28 De l'amitié) : cherchez l'erreur. « Non mais on conseille rien à la personne qui vient consulter, c'est juste pour l'aider à voir clair en elle, comme un psychanalyste », disent les consulteurs en question. Là d'accord je vois mieux : c'est juste la lutte pour les parts du MIN (marché des intellos névrosés), que la crise restreint comme tous les marchés. Vu sous cet angle, d'ailleurs, on trouvera pas bizarre que dans lesdites consultations il y ait des philosophes jamais invoqués, Marx par exemple. Bon, brisons-là, ce discours m'échauffe la bile, comme je dirais si j'étais bas-bleu. Où en étais-je ?

 

Ah oui : âme sereine, Bob, définition. Je vais me permettre de la compléter, la définition, par l'adjonction de l'axiome le plus anxiolytique, du postulat le moins timbré, du lemme le plus éminent, et surtout du Witz le plus évident que le sens commun ait produit sur la question : on n'est jamais paranoïaque sans raison. Ce qu'on peut formuler en sens inverse sans raison jamais de paranoïa. La paranoïa serait donc clairement un dommage collatéral de la raison. Par conséquent, faites table rase de la raison, votre paranoïa sera bonne pour la déchetterie. Déraisonnez, vous aurez raison de votre paranoïa. Convaincant, non ? Finalement je me demande si je pourrais pas essayer de faire auto-entrepreneuse en consultation philosophique. Faut que j'en cause à mon conseiller de Pôle Emploi.

 

En tout cas nous avons un commencement de réponse à la question qui ouvrait ce chapitre. En cas de suspicion de paranoïa, un déménagement est particulièrement indiqué, puisque, selon un raisonnement d'une logique indiscutable digne de mon Spin Doctor favori, déménager = délirer = déraisonner = être sans raison = ne pas être paranoïaque. Et même n'être jamais paranoïaque, ce qui permet d'affirmer qu'un déménagement, non content de valoir deux incendies, vaut un bon vaccin anti-paranoïa. On me dira oui d'accord, mais déménager n'est pas remboursé par la sécurité sociale, alors qu'un vaccin, normalement …

Je répondrai que sont remboursées normalement les maladies répertoriées comme normales (et donc les éventuels vaccins afférents). Or à ce jour aucune maladie mentale n'est répertoriée comme normale, pas plus la paranoïa qu'une autre, donc le vaccin ne vous sera pas remboursé. Et au moins le déménagement vous évitera la piqûre.

C'est pas normal d'accord que les maladies mentales ne soient pas classées normales, mais du point de vue de la résorption de notre déficit c'est plus sage.

 

En effet imaginons ce que ça ferait d'entreprendre de soigner aux frais de la sécu tous ceux de nos concitoyens que je ne vois comment qualifier autrement que de délirants au vu de leur confiance inébranlable, malgré les nombreux démentis de la réalité, dans la sécurité de nos centrales nucléaires. C'est bien simple, le trou de la sécu il ressemblerait à Ground Zero. Il convient donc de raison garder.

La rigueur de cette démonstration se passe de commentaires. Néanmoins, je me méfie des gens méfiants, or un calcul basique de probabilités laisse craindre qu'il s'en trouve parmi mes lecteurs, je me vois donc dans l'obligation de présenter un exemple concret de victoire sur la paranoïa, pris dans notre vie quotidienne.

 

Il serait dommageable, dit le sens unique commun, que les peuples effrayassent les gouvernements par des mouvements irrationnels tels que huelga general, mauvaise volonté électorale ou autres violences insensées. Car les gouvernants ne pourraient alors rassurer comme il se doit les Marchés à qui on doit beaucoup. Or les Marchés vivent dans la terreur continuelle, étant nécessairement paranoïaques, vu leur extrême rationalité. Alors les peuples opinent publiquement et majoritairement au sens unique commun, par élections ou sondages interposés, car ils ont le souci de la société générale. Et, sans ménager leur peine, ils s'emploient donc à rassurer les Marchés. « Ma foi ça fait toujours un peu de taf par ces temps de chômage » pensent-ils avec joie dans leur puissance d'exister ainsi augmentée.

Certes, disent avec raison les Marchés, dans le binôme hégélien pas sûr que la place de l'esclave soit la pire, car il sait, lui, à quoi s'en tenir et peut sereinement abandonner toute espérance, dans la mesure bien sûr où le maître n'a pas de flottement d'âme quant à ses ambitions dominatrices. Ce qui est le cas des Marchés dont seule la Bourse flotte, pour la bonne raison qu'en lieu et place d'âme ils ont un lingot d'or. Forcément ça flotte moins bien.

Ce qui permet d'énoncer un théorème d'éthique fondamentale : quand les marchés sont hégéliens les peuples sont spinozistes. La réciproque est naturellement indémontrable, l'ensemble des marchés spinozistes étant par définition un ensemble vide.

 

« Je vois pas bien le rapport avec le déménagement », dira le lecteur, prouvant par là qu'il est peu au fait des prix du marché de l'immobilier. Pour nous, en outre, l'effet vaccin anti paranoïa se précisa lors de la signature de l'acte d'achat de la maison au Rible où nous vivons désormais. Signature qui eut lieu fin mars chez Maître Groscaillou. Les notaires sont appelés maîtres, certes, mais pas plus que les avocats par exemple, il ne faut donc pas bloquer sur ce mot.

En tous cas Maître Groscaillou donna de l'acte une lecture rapide et sans fioritures, laissant peu de place aux possibilités d'interprétation, et par conséquent de délire de. Lecture ponctuée en outre de regards directs de par derrière ses lunettes de notaire, pour s'assurer que nous suivions et n'avions pas de questions. Regard direct s'opposant diamétralement au regard en coin, de biais, ou torve, bref au mauvais œil qu'il convient d'éviter à tout prix en cas de suspicion de paranoïa. En fait pour tout dire Maître Groscaillou ne nous parut pas antipathique à 100% (seulement à environ 10%, montant des frais exigés).

 

  • Il est passable ce notaire, non ? Dit Léna en remontant dans la voiture.

  • Au moins il se la joue pas trop notable. Et puis c'était gentil je trouve, quand il t'a félicitée « pour ce premier achat ». Un peu cérémonieux mais gentil, ai-je répondu.

  • C'est vrai.

  • Oui enfin c'était aussi un peu le message : « bravo, vous avez choisi le bon camp, celui des proprios ». Il est peut être pas hégélien ton notaire, mais enfin c'est pas Mère Térésa non plus.

  • Tu aurais eu confiance, toi, Axel, de signer un acte d'achat avec Mère Térésa ?

  • A mon avis elle devait pas être hyper cool en affaire, y a qu'à voir sa position sur les préservatifs.

  • Oui, et puis si tu cherches le fric pour les pauvres, tu peux être rapiat sans états d'âme, pour la bonne cause.

  • Tu crois qu'il a des flottements d'âme, Groscaillou ? Ah mais alors peut être que l'Ethique est au programme du cursus pour être notaire, maintenant ... Ah mais alors ça serait super parce qu'il serait peut être partant pour qu'on organise des conférences-débats ...

  • En tous cas, moi qui étais assise juste en face de lui, je peux vous dire qu'il a eu du mal à retenir un fou rire quand Damien lui a expliqué qu'il s'était trompé d'étude …

 

Ah Damien. Le meilleur vaccin anti-paranoïa qu'il nous ait été donné de rencontrer à ce jour. Quasiment un bienfaiteur de l'humanité à lui tout seul, d'une déraison si naïve et résolue, source inépuisable de joie, le Spinoza des agents immobiliers ... Euh là je me laisse peut être un peu emporter, je sais pas si j'oxymorise pas un chouïa. Quoique. Maintenant que Spinoza est au programme de la première année de droit …

(Oui je sais que peu de mes lecteurs connaissent Damien à ce jour, privilège réservé à ceux qui ont lu mon précédent ouvrage sur le rapport au monde immobilier. Mais qui sait, s'ils sont sages, il y auront droit un jour ou l'autre).

 

En tous cas il nous fut impossible de démêler la raison pour laquelle il avait tenu à nous donner rendez-vous pour un « état des lieux » à la maison des vendeurs anglais, qui n'était encore leur, actually, que pour quelques minutes (comme on dit chez les notaires) avant d'être nôtre. Peut être pour n'avoir pas l'air de toucher sa commission indûment ?

Nous trouvâmes la maison lessivée et Ophelia and Lear lessivés de même. Du moins métaphoriquement s'entend, car au sens propre il m'apparurent nettement négligés, vêtus de fringues de trois jours minimum, les cheveux gras, les ongles noirs. Bref le look déménageant, que pour notre part nous n'arborions pas encore, grâce au décalage d'agenda pour cause de préavis à l'agence. Comme quoi d'un mal peut sortir un bien. Ophelia arborait en outre un œil au beurre noir. Pourquoi ? Réponses possibles :

 

  1. Lear la bat, c'est un pervers cachant une violence abjecte sous des dehors flegmatiques et britanniques, tel Mr Hyde grimaçant sous le bon Dr Jekyll. Solution séduisante, permettant de faire bifurquer l'écriture de mon ouvrage ici présent vers celle d'un thriller haletant. Et consécutivement d'accroître le nombre de mes lecteurs potentiels. Il est probable que c'est la solution que me conseillerait un éditeur. Mais il se trouve que je n'en ai pas, ce qui me permet de respecter ma DT, et de continuer ce précis aussi cartésiennement que possible. On m'objectera que les thrillers pèchent rarement par défaut de cartésianisme, et qu'au contraire ils se présentent comme des récits d'une terrorisante logique. Pas faux. L'ennui c'est que si je choisissais cette option, mon lecteur en cours de déménagement ne pourrait plus décrocher du bouquin et vous voyez d'ici les dégâts quant au respect des délais, aux relations avec l'agence de location, l'entreprise de déménagement etc. Alors que si nous en restons au traité philosophique, seuls les accro de Spinoza ou Montaigne encourront ces désagréments. Et ils ne sont pas légion. Paraît-il. Incroyable mais vrai.

    Du moins si j'en crois un éditeur putatif qui m'a dit un jour « Montaigne et Spinoza vous savez ça n'accroche pas grand monde, par exemple moi l'Ethique j'ai jamais dépassé la définition 1 de la partie 1 sur la cause de soi, j'aime pas les auteurs bavards ». N'ayant pas encore déménagé à l'époque, j'étais encore un peu paranoïaque et je l'ai mal pris. Mais bon je suis pas là pour vous raconter ma vie.

     

  2. Ophelia a réchappé de justesse à l'agression d'un déménageur serial killer. Solution impossible, d'une part parce que nous avons démontré dans le précédent chapitre qu'aucun déménageur ne serialkille dans l'exercice de ses fonctions (un peu comme le Dr Jekyll en fait), d'autre part parce que Lear et Ophelia se sont tapé le déménagement tout seuls. Ce qui est de la folie à leur âge, nous sommes d'accord. Ils ont en effet facile dix ans de plus qu'Axel et moi. Enfin pas la somme de nos âges bien sûr, sinon ils seraient les doyens de l'humanité depuis longtemps. Je crois que la raison c'est qu'ils sont près de leurs sous.

    Là le lecteur a le choix entre deux options.

     

    L'option essentialiste, expliquant le fait par un caractère ethnique distinctif, et supposant que Lear et Ophelia ont quelque atavisme écossais. Et qu'ils sont en conséquence avares comme les Allemands sont organisés, les Italiens dragueurs, les Grecs tricheurs et les Espagnols hâbleurs.

    L'option marxiste, elle, privilégierait l'explication économique. Grâce aux efforts de Madame Thatcher et de ses successeurs, les sujets de Sa Gracieuse Majesté ont consenti de guerre lasse à la destruction de leur protection sociale, et se sont constitué une retraite par capitalisation. Laquelle, sous l'effet de la spéculation des Marchés (bénis soient-ils), s'est révélée suicidaire pour leur train de vie. On fait pas de marge sans casser de manœuvres, comme on dit dans les entreprises de BTP cotées en Bourse.

 

En fait moi j'incline à expliquer le coquard par un simple accident de déménagement, lors d'un transport de cartons de livres. Faut pas être parano à la place des autres, on a assez à faire de ce côté-là pour soi. Je parle pour moi, ça va de soi. Chacun sa merde.

 

Comme dit Montaigne.

11:34 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Je vois que Damien est le seul qui ne mérite pas d'avoir son nom changé pour respecter le secret médical... Sans doute parce que tout est déjà écrit sur son front le pauvre, c'est une dérogation extrêmement rare au secret qui n'aurait alors de raison d'être que par rapport aux analphabètes et dans ces cas là on est tranquille car ces derniers ne pourront pas te lire plus.

Écrit par : Hélène | 06/02/2013

Nul mépris, ni même la distance d'un regard clinique envers ce cher Damien. A vrai dire je crois lui ressembler un peu. Mais ce commentaire a ouvert par ailleurs un large champ à mes inquiétudes paranoïaques car il y a d'autres noms aussi que je n'ai pas changés : et si Montaigne, Spinoza, Descartes se mettaient à me reprocher les balivernes que j'écris à leur propos ? ...

Écrit par : Ariane | 11/02/2013

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