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29/09/2013

Les mots et les chausses


Si j'étais de ceux à qui le monde peut devoir louange, je l'en quitterais et qu'il me payât d'avance (…) Quel que je sois, je le veux être ailleurs qu'en papier. (…) J'ai mis tous mes efforts à former ma vie. Voilà mon métier et mon ouvrage. Je suis moins faiseur de livres que de nulle autre besogne. J'ai désiré de la suffisance pour le service de mes commodités présentes et essentielles, non pour faire magasin et réserve à mes héritiers. Qui a de la valeur, si le fasse paraître en ses mœurs, en ses propos ordinaires, à traiter l'amour ou des querelles, au jeu, au lit, à la table, à la conduite de ses affaires et économie de sa maison. Ceux que je vois faire des bons livres sous de méchantes chausses, eussent premièrement fait leurs chausses, s'ils m'eussent cru. Demandez à un Spartiate s'il aime mieux être bon rhétoricien que bon soldat ; non pas moi que bon cuisinier, si je n'avais qui m'en servît.

(Essais II,37 De la ressemblance des enfants aux pères)

 

Ces phrases ont pour contexte une parenthèse adressée à Mme de Duras en tant que future lectrice. Il s'y produit logiquement ce débat entre l'homme présent et l'auteur « postéritable ». L'estime escomptée de la postérité est un salaire dont on ne pourra jamais jouir, en réalité. La gloire posthume est monnaie de singe. Ne contente que ce qui est au comptant. Rien ne vaut la « vraie vie ».

 

Et dans la vraie vie, les idées et le savoir abstrait, aussi justes soient-ils, n'opèrent pas directement. Une pensée n'est pas bornée par un corps ni un corps par une pensée, comme dit notre ami Spin. La praxis est reine, c'est dans les mille et un fils du tissu concret de la réalité quotidienne, les fuseaux à démêler, dira M. des Essais ailleurs (I,26), que se jouent ses commodités essentielles. Car quelle que soit leur gravité, même minime, les emmerdes quotidiens ont une incidence souvent forte sur les variations de joie et de tristesse qui nous meuvent (comme dit encore l'ami Spin, que décidément j'aime à mettre à toutes les sauces – à chacun sa cuisine).

 

Or côté praxis et démêlage des embrouillaminis de la réalité, y a pas photo entre ceux qui ont appris à faire de leurs mains, et plus généralement à procéder sur le réel, et ceux qui ne savent que travailler du ciboulot. On me dira que ce n'est pas incompatible et on aura bien raison. A vrai dire c'est le pied quand on allie les deux. Mais c'est bien rare, à un bon niveau j'entends. Car si grosso modo la philo est à la portée de tout le monde, c'est une autre paire de manches avec la plomberie, l'électricité ou la mécanique auto, telle est mon expérience ...

 

Montaigne affirme ici, comme ailleurs celle de l'écuyer face au logicien, sa préférence pour la compétence du cuisinier face à celle du rhétoricien. C'est que l'un nourrit, l'autre pas nécessairement. Que sont en général plus goûteuses en bouche les réalisations de l'un que les mots abstraits de l'autre. Cependant, petit feinteux comme toujours (ambitieuse subtilité) Montaigne décale son propos par la chute si je n'avais qui m'en servît. A rhétoricien rhétoricien et demi.

 

Quant à la remarque sur les chausses comme symbole de la vie concrète opposée à la vie disons de l'esprit symbolisée elle par la production des livres, elle me suggère le rapprochement avec le proverbe l'habit ne fait pas le moine. L'apparence extérieure peut souvent être masque, mensonge au service de toutes les tartuferies, c'est pas faux. Mais on peut faire également la remarque que l'habitus de chacun, même dans le paramètre relativement futile de la vêture, entretient avec sa personnalité une relation intime, y compris à travers ses manœuvres de déguisement.

 

Le style, le choix des mots sont de l'écrivain à la fois le vêtement et le corps, l'être. Ici mélange savoureux made in Montaigne entre profondeur et légèreté ironique. Et c'est à ajuster être et écriture qu'il travaille dans son livre d'essais. Ou peut être faut-il dire d'essayages.

Cette difforme liberté de se présenter à deux endroits, et les actions d'une façon, les discours de l'autre, sont loisibles à ceux qui disent les choses ; mais elle ne le peut être à ceux qui se disent eux mêmes, comme je fais ; il faut que j'aille de la plume comme des pieds. (III,9)

 

Au fait, à propos de choix des mots, mon ciboulot qui a le goût des questions zoiseuses me propose celle-ci : pourquoi ici chausses pour désigner la vêture ? Pourquoi pas manteau, bottes, gants, chapeau ?

 

 

 

 

12:01 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

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