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04/07/2015

"Les yeux du lecteur"

Une fois le projet d'écriture commencé, le narrateur Marcel fait comme nous faisons tous : il cherche à tester son écrit auprès de lecteurs témoins.

 

« Bientôt je pus montrer quelques esquisses. Personne n'y comprit rien. »

Ah ah je te vois sourire, lecteur, un sourire qui dit « je l'avais bien dit ». Je te devine en outre rassuré sur ton jugement : bon je suis pas le seul.

« Même ceux qui furent favorables à ma perception des vérités que je voulais ensuite graver dans le temple, me félicitèrent de les avoir découvertes 'au microscope', quand je m'étais au contraire servi d'un télescope pour apercevoir des choses très petites en effet, mais parce qu'elles étaient situées à une grande distance, et qui étaient chacune un monde. »

 

Traduction. Pas mal ce truc Marcel, subtil, beaucoup de finesse, c'est tout toi. Juste : c'est un peu trop vu par le petit bout de la lorgnette, non ? Mais t'inquiète ça fera un roman sympa à déguster autour d'une tasse de thé avec une ou deux madeleines. Oui aussi, mais lisons :

« Une grande distance » : les souvenirs sont à des années lumière, sauf que la lumière il faut la rallumer, ils sont perdus dans les ténèbres (cf 21 juin) du temps passé. Le microscope est un instrument pour entomologiste des passions (là ses potes n'ont pas tort), et le narrateur se livre en effet à une entomologie, avec la même joie ambiguë que celle de Spinoza devant les araignées. Mais son véritable instrument est bien le télescope.

(On va laisser de côté l'association plus ou moins freudienne que suggère la métaphore - encore que Marcel, ici comme à d'autres reprises dans l'œuvre, n'hésite pas si je puis dire à nous tendre la perche). Pour retrouver le temps et la vie perdue dans les années-ténèbres, Proust se fait astrophysicien. Naviguant par la mémoire dans l'espace-temps, ajustant mot à mot la mise au point du télescope sur l'infini, c'est à dire sur l'éternité. Le temps re-trouvé.

 

Et aux lecteurs, eux, nous, il adresse cette réponse du berger à la bergère, aussi profonde qu'ironique, aussi humble que fière.

« Mais pour en revenir à moi-même, je pensais plus modestement à mon livre, et ce serait même inexact que de dire en pensant à ceux qui le liraient, à mes lecteurs. Car ils ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs mais les propres lecteurs d'eux-mêmes, mon livre n'étant qu'une sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur l'opticien de Combray ; mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes. De sorte que je ne leur demanderais pas de me louer ou de me dénigrer, mais seulement si c'est bien ça, si les mots qu'ils lisent en eux-mêmes sont bien ceux que j'ai écrits (les divergences possibles à cet égard ne devant pas, du reste, provenir toujours de ce que je me serais trompé, mais quelquefois de ce que les yeux du lecteur ne seraient pas ceux à qui mon livre conviendrait pour bien lire en soi-même). »

C'est qu'il faut pas trop le chercher, Marcel. 

11:37 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

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