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30/05/2016

La journée des talents (4/8)

 

 

« Il faut afficher un communiqué à la grille, ça évitera la multiplication des coups de fil. C’est un fait il ne faut pas se faire d’illusions, la police et un mort au collège, la presse va s’empresser. Enfin c’est un fait que je veux dire. Je vous demande en priorité vous les enseignants de vous abstenir de tout commentaire. C’est un fait que pour l’instant il n’y a que des hypothèses. »

Adrien Léners, principal du collège, a réuni le noyau de la communauté éducative pour une cellule de crise. Benoît Marchand le gestionnaire, ayant le soin de briefer de son côté le personnel administratif et de service.

« Oui en l’absence de certitude autre qu’hypothétique, c’est exact comme le souligne M. le Principal : il convient de rester prudents, voire prudemment pragmatiques. » Alain Petitgarçon ponctue sa péremptoire affirmation d’un mordillement de sa moustache.

« On vient de te dire que ceux qui n’ont rien à dire ferment leur gueule. » marmonne Geneviève Wassong en allumant sa troisième cigarette.

« Oui, Madame Wassong ? C’est un fait que s’il vous était possible de ne pas fumer dans la salle de réunion. Vous souhaitez intervenir dans le débat ?

- Surtout pas, Monsieur.

- Et surtout tu éteins pas ta clope : pour une fois qu’on peut faire chier en même temps Léners, la Poitrail et Grosbeauf, surtout, ne pas s’en priver. »

C’est Jérémy Touron qui lui a murmuré ce conseil entre ses dents, non sans cesser d’affecter la plus grande attention au discours du principal.

«Quel esprit de sacrifice ! Tu es prêt à risquer une récidive de ton cancer du poumon ? »

La première fois que Jérémy, un matin, avait annoncé qu’il devait passer un scanner, ses collègues s’étaient employés à calmer son angoisse, gardant pour son absence le partage de leurs inquiétudes. Peu après, il les informa d’une raideur à la nuque qui pourrait bien signaler un début de méningite.

La semaine suivante une courbature à la cuisse lui fit envisager le surgissement des premiers symptômes de la sclérose en plaques. Depuis, l’ajout des différentes touches propres à composer un tableau raffiné d’hypocondrie est devenu entre ses collègues un sujet de pari (Tu vas voir aujourd’hui il se tape un mélanome, avec les beaux jours qui arrivent ...).

Le noyau éducatif a droit à un monologue pontifiant constituant l’apport habituel de l’infirmière à la communauté pédagogique.

« … Blabla priorité … blabla choc émotionnel ... élèves blabla ... angoisse … enseignants ... blabla notre culpabilité ... inconsciemment blabla …

- Oui, c’est un fait que bien sûr, Madame Poitrail, mais il faudrait maintenant avancer la réunion …

- Naturellement, M. le Principal. Je fais une note d’information pour les enseignants avec mes consignes de façon à éviter les erreurs grossières ...

- Si vous avez une suggestion, Monsieur Touron, c’est un fait qu’il vaudrait mieux en faire part à toute l’assemblée …

- Non, rien d’important. Je me disais qu’en tant qu’enseignants nous devions humblement reconnaître notre incapacité totale à prendre en compte sans grossières erreurs la psychologie des adolescents. »

Anaïs Poitrail pince ses lèvres minces.

 

Hélène a cessé d’écouter. Elle essaie, avec une application maniaque, de se représenter l’image que Martin Piolet lui a décrite : Augustin Duras affaissé sur lui-même, les mains crispées sur le sac en plastique qui lui emprisonnait la tête.

« Pauv' gosse, il était plutôt grand, hein ? Là, c’était terrible, tout plié qu’il était. Il nous en a fait baver, le Duras, mais là, pauv' gosse, j’aurais voulu lui dire comme d’habitude : arrête ton char, et qu’il se relève, pauv' gosse... »

Elle, ce soir-là, devant le corps allongé sur le drap blanc, elle avait pensé : qu'elle est petite, qu'elle est frêle, pourquoi ils lui ont mis cette chemise trop large ? Et la pâleur sur le visage aux yeux fermés. C’est vrai, pouvoir dire ça : relève-toi, ma chérie. 

Et que ses yeux se rouvrent, et revoir son regard de miel, une fois encore.

Hélène sait que désormais l’image de cet autre adolescent viendra rejoindre dans ses insomnies celle de son enfant qui, un soir de solitude et d’angoisse, avait choisi de ne jamais avoir vingt ans.

 

« … la regrettable montée statistique du suicide des jeunes. J’ai proposé au Conseil d’Établissement notre participation au projet pilote lancé par la cellule santé du Rectorat ... 

- Peut être c'est un fait tout ceci n’est plus à l’ordre je veux dire du jour. Le commandant Bondil s’oriente vers un meurtre. Il va mener ses interrogatoires c'est un fait que je veux dire l'enquête sur le passé de chacun ».

Moustache mordillée, regard en coin.

Difficile de savoir si derrière les lunettes noires le regard de loup a cillé.

 

À suivre.

 

 

 

 

 

 

09:04 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

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