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15/06/2016

Le cri des paons (2/8)

 

« Bonjour Mme Moricier ! On a passé une bonne nuit ? Joseph m'a dit que vous aviez mieux dormi. » Agathe, comme tout le personnel des Quatre Saisons, avait pris l'habitude de s'adresser aux pensionnaires en hurlant sur un ton enjoué.

De temps en temps, elle s'entendait parler faux. Le haut niveau sonore était nécessité par la surdité plus ou moins profonde des vieux. Mais ce ton de bonimenteur ?

On cherchait à leur vendre quoi, aux vieux gagas ? Ils n'avaient plus le choix de rien.

Alors elle reprenait doucement, avec une fraîche gentillesse, comme petite fille elle disait « Mamie, tu veux que j'aille te les chercher, tes lunettes ? » La vieille femme fit un geste vague de la tête.

Elle savait encore obscurément qu'il fallait envoyer un signe pour que les choses continuent, et que tout signe était valable, ce n'était plus une question de sens.

Agathe l'aida à gagner la salle de bain. C'était le moment le plus pénible de la journée : enlever la chemise de nuit, découvrir le corps flasque, marbré des stases violettes du sang sous la peau.

La pompe cardiaque continuait son aveugle noria, mais chaque jour avec moins de vigueur, et, de plus en plus souvent, avec des ratés, des pauses. Le sang avait beau se désépaissir, il se mettait à stagner, comme une rivière au flux sans vigueur qui finissait par se perdre dans un fatras de broussailles et de pierres.

Agathe ôta la couche souillée, nettoya avec précaution l'entre-jambes chauve et rabougri. Là se concentrait l'horreur de la décrépitude.

Cette femme avait été belle, ça se voyait encore. Finesse de la peau, moue de la bouche gardant quelque chose de fier, d'insolent presque, dessin pur du profil, un je ne sais quoi d'impérieux dans le regard absent. Ce sexe aujourd'hui humilié par la vieillesse avait dû être tellement désiré, glorifié …

La vieille souriait d'une béatitude organique, tentant de boire à petites lampées l'eau de la douche, ce qu'il fallait à tout prix empêcher pour éviter une fausse route fatale. Depuis six mois elle n'était plus nourrie qu'avec une sonde gastrique car la maladie avait atteint jusqu'au réflexe de déglutition. Deux fois, déjà, il avait fallu expurger les poumons.

« On va se faire belle aujourd'hui, Mme Moricier, votre fille va venir, vous irez faire un tour dans le jardin, voir les paons. En attendant je vous amène à la salle du club, d'accord ? »

Comme on fait aux bébés, Agathe caressa la commissure des lèvres pour obtenir un sourire réflexe en réponse à sa proposition. Mais dans sa nuit mentale, zébrée d'images télescopées surgies de zones aléatoires du passé, que pouvait bien signifier pour la vieille femme une séance au club de loisirs ?

Agathe était identifiée tantôt comme la mère, tantôt comme la sœur, toutes deux mortes. Parfois comme la fille, celle-ci étant prise pour l'infirmière.

Enfin ça c'était il y a encore quelques semaines, quand Mme Moricier produisait encore des mots un peu articulés, qu'on pouvait interpréter comme Maman, Claudine ou Christine

Ayant calé un oreiller contre le dossier du fauteuil roulant, Agathe dirigea son paquet de chair humaine vers la salle du club, où d'autres vieux attendaient sagement sous la garde d'une autre aide-soignante.

«  Ah Nathalie ! Pardon, on est un peu à la bourre !

- De toute façon tu vois Chantal est pas encore là. Étonnant, d'ailleurs, c'est pas son genre d'être en retard. Puisque t'es là, je te les laisse et je vais aux nouvelles, OK ? »

                                                                                                                           ***

24 septembre. Mémé est entrée ce matin dans la maison pour vieux, les 4 saisons ça s'appelle. On ira dimanche. Maman faisait une sale tête en revenant.  J'avais pas le choix, elle a dit. C'est clair. Mais quand même si on avait pu éviter que ce soit le jour de son anniversaire …

 

À suivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

09:34 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

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