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On me surprit ignorant

« Je suis né et nourri(1) aux champs et parmi le labourage ; j'ai des affaires et du ménage en main, depuis que ceux qui me devançaient en la possession des biens que je jouis m'ont quitté leur place.

Or je ne sais compter ni à get(2) ni à plume ; la plupart de nos monnaies, je ne les connais pas ; ni ne sais la différence de l'un grain à l'autre, ni en la terre, ni au grenier, si elle n'est pas trop apparente ; ni à peine celle d'entre les choux ni les laitues de mon jardin.(3)

Je n'entends pas seulement le nom des premiers outils du ménage, ni les plus grossiers principes de l'agriculture, et que les enfants savent ; moins aux arts mécaniques, en la trafique et en la connaissance des marchandises, diversité et nature des fruits, de vins, de viandes ; ni à dresser un oiseau, ni à médiciner un cheval ou un chien.

Et puisqu'il me faut faire la honte tout entière, il n'y a pas un mois qu'on me surprit ignorant de quoi le levain servait à faire le pain, et (ce) que c'était que faire cuver un vin.

On conjectura anciennement à Athènes une aptitude à la mathématique en celui à qui on voyait ingénieusement agencer et fagotter une charge de broussailles. Vraiment on tirerait de moi une bien contraire conclusion : car, qu'on me donne tout l'apprêt d'une cuisine, et me voilà à la faim.(4)

(Montaigne Essais livre II chapitre 17 De la présomption)

 

(1)Élevé.

(2)Avec des jetons. À plume = en notant les opérations sur le papier.

(3)Mais alors dans sa phrase si belle Que la mort me trouve plantant mes choux mais nonchalant d'elle comme de mon jardin imparfait (I,20 Que philosopher c'est apprendre à mourir) aussi bien il s'agit de laitues ? Que la mort me trouve plantant mes salades ça sonnait moins bien c'est vrai.

(4)S'il fallait faire mon repas moi-même, je resterais sur ma faim. « Demandez à un Spartiate s'il aime mieux être bon rhétoricien que bon soldat ; non pas moi, que bon cuisinier, si je n'avais qui m'en servît. » (II,37 De la ressemblance des enfants aux pères)

 

Considérations fréquentes dans les Essais : la vraie vie, la rugueuse réalité, j'y suis inapte. Et chaque fois je me demande : le regrette-t-il sincèrement, ou est-ce pêche aux compliments « allons vous avez tellement d'autres points forts » ?

Les deux, je crois bien.

 

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