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Ni nom ni rang entre nous

« Et puis, pour qui écrivez-vous ?

Les savants à qui touche la juridiction livresque, ne connaissent autre prix que de la doctrine(1), et n'avouent autre procéder(2) en nos esprits que celui de l'érudition et de l'art(3) : si vous avez pris l'un des Scipions pour l'autre, que vous reste-t-il à dire qui vaille ? Qui ignore Aristote, selon eux s'ignore quand et quand(4) soi-même.

Les âmes communes et populaires ne voient pas la grâce d'un discours hautain et délié(5). Or ces deux espèces occupent le monde.

La tierce, à qui vous tombez en partage, des âmes réglées et fortes d'elles-mêmes est si rare, que justement elle n'a ni nom, ni rang entre nous : c'est à demi temps perdu d'aspirer et de s'efforcer à lui plaire. »

(Montaigne Essais livre II chapitre 17 De la présomption)

 

(1)Un savoir purement universitaire ou scolaire (en un sens péjoratif).

(2)Ne considèrent comme valable d'autre méthode que.

(3)Au sens ici de qu'on appellerait bagage culturel.

(4)Tout autant.

(5)Qui a de la hauteur (de vue) et qui prend ses distances avec le sens commun, les idées reçues. Disons les pensées qui « volent haut ».

 

Montaigne, via son lectorat supposé (espéré) fait ici son portrait en creux : il est de ces âmes fortes et réglées d'elles-mêmes. L'accent est sur d'elles-mêmes. Il revendique une autonomie (intellectuelle comme éthique) émanant de sa seule singularité.

Par conséquent le portrait-robot de son lecteur, de sa lectrice, est impossible à tracer. Il peut être universitaire, autodidacte, cultivé ou pas, compliqué ou simple, ce n'est pas la question.

La question est juste de venir à lui tel(le) qu'on est. Juste parce que c'est lui. (On en verra un exemple la prochaine fois).

 

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