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De très digne considération

« J'ai pris plaisir à publier en plusieurs lieux l'espérance que j'ai de Marie de Gournay le Jars, ma fille d'alliance, et certes aimée de moi beaucoup plus que paternellement, et enveloppée en ma retraite et solitude, comme l'une des meilleures parties de mon propre être.(...)

Le jugement qu'elle fit des premiers Essais(1), et femme, et en ce siècle, et si jeune, et si seule en son quartier, et la véhémence fameuse dont elle m'aima et me désira long temps sur la seule estime qu'elle en prit de moi, avant m'avoir vu, c'est un accident(2) de très digne considération. »

(Montaigne Essais livre II chapitre 17 De la présomption)

 

(1)La première publication des Essais en 1580 (livres I et II).

(2)Un événement inattendu.

 

Quelques jaloux et misogynes ont émis l'hypothèse comme quoi ce serait Marie qui aurait rajouté ces lignes après la mort de Montaigne lors de la publication du manuscrit complet des trois livres des Essais en 1592. No comment.

Ce qu'il y a de sûr c'est qu'ils ont travaillé ensemble à l'établissement du texte définitif, et qu'il lui a officiellement confié le soin de la publication. Connaissant Montaigne, il n'aurait pas fait preuve d'une telle confiance envers n'importe qui. Et c'est bien ce qu'il dit ici : cette petite Marie, ce n'est pas n'importe qui.

Et pour cause, il a trouvé en elle le fameux lecteur inclassable, improbable, dont il était question la dernière fois.

Mais en fait, quand je lis ce passage, c'est son étonnement qui m'étonne.

« Outre ce profit que je trouve d'écrire de moi, j'en espère cet autre que, s'il advient que mes humeurs plaisent et accordent à quelque honnête homme avant que je meure, il recherchera de nous joindre : je lui donne beaucoup de pays gagné (lui épargne beaucoup de chemin), car tout ce qu'une longue connaissance et familiarité lui pourrait avoir acquis en plusieurs années, il le voit en trois jours en ce registre, et plus sûrement et exactement. » (Essais III, 9 De la vanité)

Marie n'a fait que le prendre au mot. L'honnête homme, ce fut une femme.

 

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