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J'en conserve l'écriture

« Quel contentement me serait-ce d'ouir ainsi quelqu'un me récitant les mœurs, le visage, la contenance, les paroles communes et les fortunes de mes ancêtres ! Combien j'y serais attentif !

Vraiment, cela partirait d'une mauvaise nature, d'avoir à mépris les portraits mêmes de nos amis et prédécesseurs, la forme de leurs vêtements et de leurs armes.

J'en conserve l'écriture, le seing, des heures(1) et une épée particulière qui leur a servi, et n'ai point chassé de mon cabinet les longues gaules que mon père portait ordinairement en la main.(2)

Si toutefois ma postérité est d'autre appétit, j'aurai bien de quoi me revancher : car ils ne sauraient faire moins de conte(3) de moi que j'en ferai d'eux en ce temps-là. »

(Montaigne Essais livre II chapitre 18 Du démentir)

 

(1)Un livre d'heures, recueil de prières tirées des offices monastiques.

(2)Suit une citation de Saint Augustin comme quoi on garde les objets des parents à la mesure de l'amour qu'on a pour eux. De fait Montaigne à ce moment de sa vie est dans un trip de dévotion filiale envers papa Eyquem mort peu de temps avant. (Cf les points d'exclamation des premières phrases, signes d'un investissement émotionnel peu fréquent dans les Essais.)

C'est ainsi le moment où il décide à honorer la promesse faite à son père de traduire une certaine "Apologie de la religion chrétienne" de Raimond Sebon, dont il n'avait à la vérité rien à faire au départ. On sait que cela donnera lieu à l'un des chapitres (II,12) les plus complexes des Essais, où Montaigne va, au bout du compte, ramasser sa pensée dans la formule "Que sais-je ?".

C'est aussi le moment où, plus généralement, il mesure tout ce qu'il doit aux gens de sa lignée, qui ont travaillé dur et intelligemment pour s'élever dans la société. Jusqu'à Pierre Eyquem son père, qui a acheté la terre de Montaigne, dont son fils a pu porter le nom. Cette reconnaissance s'accompagne d'une culpabilité de ne pas être aussi bon gestionnaire du domaine qu'ils l'ont été. Et aussi de ne pas avoir réussi la carrière que son père avait rêvée pour lui dans les milieux de la haute noblesse.

(3)Conte pouvait encore à l'époque signifier l'histoire ou le compte (Montaigne joue ici sur les deux sens). Quand la culture était essentiellement orale, en racontant une histoire on donnait des repères à l'auditeur, lui permettant de mémoriser le déroulement des séquences. Ainsi le chiffre trois si fréquent dans les contes.

En lisant ce passage je me dis que Montaigne aurait apprécié d'avoir des photos, des enregistrements, des films, de ses parents. Et aussi que du coup, pour laisser trace de lui à sa postérité, à supposer qu'elle s'en soucie (cf l'ironique dernière phrase), il se serait peut être contenté de se faire photographier ou filmer. Et son œuvre de génie n'aurait jamais vu le jour.

La culture universelle l'a échappé belle ...

 

Commentaires

  • Belle fidélité à sa famille - qui me touche d'autant plus que je viens de lire "Mon père et ma mère" d'Appelfeld. La curiosité pour nos ancêtres vient souvent avec l'âge, et nous sommes bien démunis quand nous viennent trop tard les questions que nous aurions aimé poser, sans les réponses que nous aurions aimé retenir.

  • Oui je ressens cela aussi, c'est sans doute ce qui m'a incitée à relever ce passage.

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