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Cruciverbiste (16) Coup de chaud

Lance l'eau du lac. Solution : canadair.

Le calembour, plus ou moins habile, fait partie de la panoplie de tout verbicruciste qui se respecte. Il abonde par exemple dans les mots croisés du Canard Enchaîné, comme dans le titre de sa Une. Souvent tiré par les cheveux, et qui me met mal à l'aise quand il joue sur le nom des gens ou une particularité physique. Ça me fait trop penser à certaines victimes de cour de récré, poursuivies de quolibets parfois vraiment méchants.

Rire du faible du malhabile du différent, façon si répandue de (se) prouver qu'on est fort, conforme aux normes sociales par où passe le pouvoir, la réussite ...

 

Mais revenons à canadair. C'est un mot que je connais depuis longtemps, mais pas tout à fait depuis ma prime enfance cependant, car les canadairs ne sont arrivés que vers le milieu des années 60.

Un mot un bruit une image : leur vrombissement, leur vol pataud de gros bourdon quand ils sont pleins d'eau, puis leur légèreté retrouvée après le largage.

Pas de canadairs hélas lors du premier incendie dont je garde mémoire.

Ce fut aux alentours de mes six ans et de la maison de mes grands parents (encore mais oui) qui était située sur les hauteurs à l'Est de Marseille. Un matin on aperçut de la fumée, lointaine d'abord, pas inquiétante, comme fondue dans le paysage.

Et puis au fil de la journée, le feu s'est rapproché, la fumée s'est épaissie, et les flammes sont apparues en haut de la ligne des collines. Elles s'y sont cantonnées un moment, puis d'un seul coup se sont mises à dévaler les pentes, à une vitesse stupéfiante.

L'odeur de plus en plus pénétrante du brûlé, la chaleur de plus en plus étouffante, le ciel qui s'obscurcissait : la bête avide se rapprochait de nous, dévorant méthodiquement la garrigue et les bosquets de pins. J'étais fascinée, paralysée.

À un moment mes grands parents ont dit : il faut partir, là, maintenant, sinon on sera bloqué. Tandis que Mémé rassemblait à la hâte les papiers, quelques vêtements, bijoux et objets de valeur, je l'ai suivie de pièce en pièce, comme un petit chien : j'avais la conviction que tant que j'étais au plus près d'elle il ne m'arriverait rien, elle me protégerait de tout.

Puis nous sommes montés dans la voiture, avec les chiens justement. Deux grands bergers allemands que la terreur, fort heureusement, incitait à faire profil bas : je ne les avais jamais vus si obéissants. Je restais calme moi aussi, imitant leur confiance animale, ne doutant pas que Pépé saurait nous conduire à distance du danger.

Ensuite, jusque tard dans la nuit, du balcon de l'appartement de mes parents, nous avons regardé le feu poursuivre sa dévoration des collines.

Je me souviens de mon désarroi en comprenant que la maison de Mémé, que j'avais toujours connue, où je me sentais si bien, pouvait être de ces pauvres choses humaines vouées à disparaître. Le feu allait l'avaler d'un coup de sa langue monstrueuse, dans une indifférence cruelle.

(La maison ne brûla pas, elle se retrouva juste au bord d'un no man's land calciné).

 

Tiens, histoire de continuer dans les catastrophes (indice) : son coup ne donne pas bonne mine (6 lettres).

 

Commentaires

  • Un tel incendie reste gravé dans la mémoire, je n'en doute pas. Souvenir de canadairs s'entraînant au lac de Sainte-Croix.
    Quant à "grisou", outre les catastrophes minières, il me fait penser à l'émouvante scène sculptée par Constantin Meunier qui me serre le cœur chaque fois que je la regarde au musée.

  • Oui, grisou, en effet ! J'avoue à ma grande honte que je ne connaissais pas Constantin Meunier. C'est chose faite grâce à vous (et j'ai vu que vous en aviez parlé dans "textes et prétextes") : c'est vrai que ses sculptures sont très émouvantes et fortes, rendant la vulnérabilité et l'humanité des personnages dans leur nudité.

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