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28/06/2014

"Des mots de gueule"

Lorsqu'on est plongé dans un bain de langue étrangère, on se sent d'abord ballotté dans un ressac phonique assez indifférencié. Peu à peu on saisit des récurrences de termes, auxquels on s'agrippe comme à autant de bouées. Et puis on perçoit aussi, surtout, la mélodie affective de la parole, comme en barbotant on se trouve parfois enveloppé d'un courant plus froid ou plus chaud. Voilà une métaphore que j'ai vraiment trop laissé filer, non ? Y a pas que Pantagruel et consorts qui dérivent dans cette histoire. Eux c'est au Nord, moi un peu plus à l'Ouest.

Bref revenons au texte. Donc ils ne captent rien aux mots en train de dégeler, « excepté un assez grosset, lequel, ayant frère Jean échauffé entre ses mains fit un bruit tel que font les châtaignes jetées en la braise sans être entomées, lorsqu'elles s'éclatent, et nous fit tous de peur tressaillir. »

C'est la force de l'affect éprouvé lors du dégel (ici tressaillement de peur, mais ce pourrait être un affect d'autre couleur) qui va provoquer ce qu'on ne peut nommer autrement qu'une interprétation.

« C'était, dit frère Jean, un coup de faucon en son temps ». Ce que frère Jean ressent ici, c'est que l'affect présent vibre sur la fréquence du trauma passé. Transfert réussi qui ouvre la possibilité d'interpréter.

 

Quant au contenu-même de son interprétation, il a le don de dégeler en moi certain souvenir de ma jeunesse follement studieuse, et d'entendre mon prof de khâgne à la barbe marxiste articuler avec gourmandise : fau-con = faux-con = cul. Et de fait tout est dit. Le son grosset semblable à celui d'un pet est bien celui de toutes les armes à feu, telles les kalach qui pétaradent ici et là de nos jours leur diarrhée de violence dégueulasse. Et les teneurs de kalach ne produisent ce bruit de faux con que parce qu'ils en sont des vrais. Et à quoi se reconnaît un vrai con ? Entre autres et de façon caractéristique, à son mépris haineux et angoissé des femmes, porteuses précisément de cet attribut avec lequel Brassens a « toujours fait bon ménage », en bon rabelaisien. Je ne me souviens plus si le prof alla jusque là dans son interprétation, son propos était plutôt d'insister sur la parole du corps et d'en bas, histoire de nous éviter les erreurs d'un intellectualisme désincarné, et je ne saurais trop l'en remercier.

 

Pour conclure revenons à nos « mots de gueule », gueule au singulier. L'interprétation est réussie, c'est à dire pas nécessairement évidente ou logique, mais agissante, si, parmi les mots gelés de nos symptômes, il en est qui, dégelant dans le climat serein d'un divan bien tempéré, laissent sortir la voix d'une vérité perdue jusqu'alors dans la profondeur de nos entrailles.

C'est pourquoi le titre du chap 56 du Quart-Livre est, tout simplement, le résumé du processus analytique :

 

« Comment, entre les paroles gelées, Pantagruel trouva des mots de gueule ».

10:46 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

24/06/2014

"Nous y vîmes des mots"

« Lors nous jeta sur le tillac pleines mains de paroles gelées, et semblaient dragées perlées de diverses couleurs. Nous y vîmes des mots de gueule, des mots de sinople, des mots d'azur, des mots de sable, des mots dorés. Lesquels, être quelque peu échauffés entre nos mains, fondaient comme neiges, et les oyons réellement. Mais ne les entendions, car c'était langage étranger ». Rabelais Quart-Livre chap 56 (suite)

 

« Les mots de nos discours quotidiens ne sont que magie décolorée », avons-nous lu dans Freud (cf note Avant tout le mot). Ici comme en tellement d'endroits de son œuvre, Rabelais magicien rend aux mots leurs couleurs. Il les désigne en termes d'héraldique. L'héraldique, langage symbolique, construit des blasons dont les couleurs et les éléments codifiés délivrent un message. Le sinople, c'est vert, plus exactement des diagonales vertes descendant de gauche à droite (dit Robert qui d'autre). Sable (qui vient du mot zibeline) c'est le noir. Doré parle de lui-même. Avec azur c'est clair, on dira les mots bleus. Quant à gueules, au pluriel, il s'agit du rouge. Rabelais le met ici au singulier, y a-t-il une raison ?

Les mots gelés sont donc jetés sur le pont par poignées, au hasard de leur saisie, comme sont déroulées sur le divan les « libres associations », colorées elles aussi : azur pour le blues, sable pour le deuil, sinople pour l'espoir, doré pour tout ce qui brille ou qu'on voudrait voir briller, mais oui j'y vais aussi de mes associations, en héraldiste sauvage. Et gueule alors ? Pour les coups de gueule quand on voit rouge ? Why not. Mais poursuivons.

 

Une fois échauffés, replacés dans les conditions de la fièvre d'où ils sont nés, les mots sont entendus « réellement ». Voilà une mention qui ne manque pas d'accrocher toute oreille lacanienne qui se respecte, et de suggérer à la tête qui supporte ladite oreille de chercher dans les alentours textuels les acolytes habituels de réel en terre de Lacanie, à savoir imaginaire et symbolique. L'imaginaire est au premier plan depuis le début, avec la fascination de ces paroles belles comme des pierres précieuses, avec aussi le cinéma que se font les voyageurs à propos des angoissants bruits de bataille. Quant à la voie du symbolique, elle s'ouvre par le choix rabelaisien de noter la perception de la couleur des mots en langage héraldique, de les inclure dans un système de signification.

 

Oui mais « nous ne les entendions (comprenions) pas, car c'était langage étranger ». Le signifiant n'est pas le seul congelé, sous la forme des dragées de couleur, le signifié l'est aussi. On ne sait pas ce que ces mots veulent dire.

 

Et la petite troupe reste là, désemparée devant ce message venu du passé traumatique, suffisamment fascinant et émouvant pour avoir suscité son désir de déchiffrement, mais qui reste incompréhensible faute de parler la bonne langue. 

18:56 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

20/06/2014

"Lors gelèrent les paroles"

 

Au chapitre 56 du Quart-Livre de Rabelais, Pantagruel et ses compagnons sont en galère sur un bateau. Je ne sais plus pourquoi ni où ils sont censés aller, disons qu'ils errarent parce qu'humanum est. « Au confin de la mer glaciale » où ils sont rendus, ils entendent tout à coup « paroles et cris des hommes et femmes, chaplis des masses, heurts des harnais, hennissements des chevaux et tout autre effroi de combat ». Angoisse. Ne seraient-ils pas attaqués par des pirates ?

Le pilote du navire les rassure alors : il s'agit des bruits et paroles provenant d'une « grosse et félonne bataille », paroles congelées, quoique dans le feu de l'action, sous l'effet de la rigueur du climat. Et « à cette heure, advenante la sérénité et la tempérie du bon temps, elles fondent et sont ouies ».

Pantagruel ne se contente pas d'être rassuré. « En pourrions-nous voir quelqu'une ? Me souvient avoir lu qu'en l'orée de la montagne sur laquelle Moïse reçut la loi des Juifs, le peuple voyait les voix sensiblement ».

 

Arrêtons-nous un peu ici avant de poursuivre la lecture. Chers lecteurs, vous avez compris j'imagine le rapport avec ma note précédente, ou plus exactement votre inconscient l'a plus ou moins perçu, non ? Non ?

Alors voici comment je lis ce passage dans le contexte freudien qui nous occupe, enfin qui m'occupe moi. (Mais bien sûr il y a mille autres lectures à faire de cet extraordinaire passage).

1° La grosse et félonne bataille au confin de la mer glaciale = un moment de telle exacerbation du conflit névrotique que le psychisme s'en trouve débordé. C'est ce qu'on appelle un traumatisme. Il a pour effet de congeler le souvenir des affects, images, paroles : ils ne peuvent donc pas s'insérer avec fluidité dans le cours de l'histoire du sujet. Ils restent là sous forme de blocs erratiques de sympômes affleurants, menaçants, incompréhensibles.

 

2° Le rapprochement qui vient à Pantagruel avec le moment de réception du Décalogue ? En bas de la montagne où Moïse reçoit les paroles, le peuple ne les perçoit que sous forme sensible, l'image d'éclairs, le son du tonnerre. Il les perçoit en symptômes de la Présence en train de délivrer son message. Il attend que Moïse, « sujet supposé savoir » dirait Lacan, vienne les donner à lire et à interpréter. Pantagruel, en demandant à « voir » (c'est à dire à voir de près, à observer) les mots qui sont encore gelés, place ainsi toute la petite troupe dans la situation d'une analyse.

 

 

Ensuite il y a, en analyse comme en religion, deux options : l'option cléricale où le sujet supposé savoir (c'est à dire juste son support) s'identifie au savoir (conçu comme pouvoir) et balance sauvagement « son » interprétation et/ou ses injonctions. Mais il y a aussi l'option de n'être que le moyen, l'outil, de l'interprétation que le sujet se donnera à soi-même.

11:56 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)