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28/10/2017

I believe I can fly

Le message de La laitière et le pot au lait (livre VII,10) est très simple : faut pas rêver.

 

C'est vrai quoi : Perrette aurait dû choisir la sécurité et le réalisme. Plutôt que perdre son temps à envisager un concept chimérique d'entreprise agricole bio intégrée et à taille humaine, elle aurait mieux fait de s'inscrire direct au pôle-emploi local.

Elle aurait postulé à la ferme des 1000 vaches pour un poste où épanouir sa créativité en management bovin, satisfaire son aspiration au travail en équipe, mettre en œuvre ses connaissances et compétences acquises durant son cursus de formation.

Le tout pour une rémunération attractive et des perspectives de carrière alléchantes.

 

Au début de la fable cependant, elle fait plaisir à voir, la petite Perrette, bien dans sa peau et ses pompes, dans la belle énergie d'une jeunesse que l'expérience n'a pas encore alourdie

Légère et court vêtue, elle allait à grands pas,/Ayant mis ce jour-là pour être plus agile,/Cotillon simple et souliers plats.

Si optimiste, si confiante en la vie et en elle-même :

« Il m'est, disait-elle, facile/D'élever des poulets autour de ma maison :

Le renard sera bien habile,/S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon. »

On n'a qu'une envie, c'est qu'elle réussisse. Mais le narrateur l'attend au tournant.

La Fontaine est-il en cette affaire saisi du sadisme inconscient des soignants et éducateurs (et moralistes) ?

(Ach Ariane, ich allais le sagen). (Ja ich weiss, Papa Sigmund, aber ich adore parlieren à votre Platz).

Ou peut être JLF fait-il preuve ici (ce n'est pas incompatible) d'une ironique auto-dérision envers ses propres rêves et ambitions ?

Son Perrette c'est moi en quelque sorte.

 

Quoi qu'il en soit, toute à l'image de son futur veau gambadant, elle est gagnée par l'euphorie (aurait-elle fumé certaine herbe du pré, dûment prohibée pourtant par un édit du Roy?) 

Perrette là-dessus, saute aussi, transportée.

Le lait tombe. Et elle aussi, de haut. Reste plus à la pauvre fille qu'à aller s'excuser à son mari,/En grand danger d'être battue.

Bref la voici à tous points de vue fracassée tout pareil que Rimbaud par la rugueuse réalité.

Cette mésaventure aura-t-elle définitivement coupé les ailes à la petite Perrette ? J'aime à croire au contraire qu'elle saura rebondir. Grâce à son conseiller de pôle-emploi, naturellement.

Il lui dira « Bon vous avez eu quelques accidents dans votre parcours professionnel, mais vous savez, être une héroïne de La Fontaine, c'est pas donné à tout le monde : c'est le grand plus de votre CV ».

Et c'est là qu'elle boira du petit lait, Perrette.

09:04 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

25/10/2017

Le roi l'âne ou moi

Le monde n'a jamais manqué de charlatans.

Cette science de tout temps

Fut en professeurs très fertile.

D'après Robert le mot charlatan vient de l'italien parler avec emphase.

En fait le côté fallacieux du discours charlatanesque est sa prétention performative. Le charlatan veut faire croire qu'il suffit qu'il dise pour que cela soit.

Ça marche d'autant mieux quand il est mythomane, et croit lui-même à son discours. Ce qui arrive assez souvent.

Excepté dans le domaine économique ou politique, où le charlatan est plutôt cynique que mythomane (mais y a des cumulards).

 

La charlatan de la fable éponyme (livre VI,19) se vante d'avoir une méthode infaillible pour rendre disert un badaud,/Un manant, un rustre, un lourdaud.

Autrement dit il fait commerce d'une panacée anti-bourrins.

Justement, le prince du lieu en a un, de bourrin :

« J'ai, dit-il, dans mon écurie/Un fort beau roussin d'Arcadie (= un âne)

J'en voudrais faire un orateur.

- Sire, vous pouvez tout », reprit d'abord notre homme.

Oui ça c'est le ba ba des démagogues et autres charlatans : dire aux gens ce qu'ils ont envie d'entendre. L'étonnant en revanche c'est que le prince veuille former son âne à la rhétorique.

Quoique. Quoi de mieux qu'un âne pour embobiner des veaux ?

Bref le prince propose un marché : il donne au mec certaine somme et dix ans pour mettre son âne sur les bancs (de l'université, pour sa thèse).

Et si ça ne marche pas, l'homme doit être pendu.

Le charlatan n'est pas dissuadé pour autant de toper là. Il ferait donc partie de la catégorie des charlatans mythomanes ?

J'imagine que le prince ne s'était pas moqué de lui côté fric, parce que ça suscite les jalousies. Quelqu'un des courtisans le raille méchamment. (Mais avec beaucoup d'esprit et de drôlerie). (C'est le bon côté d'être un personnage de génial styliste).

 

Avec la réponse du charlatan tout à coup la fable bascule, quittant le registre de satire sociale.

L'autre reprit : « Avant l'affaire/Le roi, l'âne, ou moi, nous mourrons. »

Un polar politique ?

Le charlatanisme en couverture d'un espion infiltré à la cour au service d'une puissance ennemie, dans le but d'instaurer la dictature des ânes et/ou des charlatans ?

Que nenni. Avec cette histoire d'âne, foin de satire sociale ou polar politique : tout ceci était considération existentielle.

Il avait raison. C'est folie/De compter sur dix ans de vie.

Soyez bien buvants, bien mangeants:/Nous devons à la mort de trois l'un en dix ans.

 

Ainsi le charlatan s'est révélé philosophe. Ce qui est moins fréquent que l'inverse.

Et je ne veux nommer personne.

09:34 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (1)

21/10/2017

Toucher le fond

La fortune et le jeune enfant (livre V,11) présente un scénario étrangement raccord avec L'enfant et le maître d'école (cf Le bébé avec l'eau du bain).

Un gamin encore dans ses classes n'a rien trouvé de mieux que de s'allonger pour piquer un petit roupillon sur le bord d'un puits très profond.

Dans ses classes, il n'y est donc pas vraiment. À moins bien entendu que ses parents bobo l'aient inscrit dans un établissement à la pédagogie innovante proposant dans son cursus l'option école buissonnière.

(Auquel cas il est au contraire en plein bachotage).

 

Cette répétition de scénario interroge néanmoins le lecteur.

À moins bien entendu qu'il ait fait l'impasse sur l'option empreinte archaïque et création du cursus auteurs classiques et imprégnation freudienne.

(Mais qui ferait une chose pareille ?) (Pas moi en tous cas).

Penchons-nous donc sur l'inconscient caché au fond du puits : et si la Fontaine était tombé au bouillon un jour de sa prime enfance et en ait conçu un trauma indélébile ? Jusqu'à un autre jour (ou était-ce une nuit ?) où l'indélébile à l'encre de son encrier se trouva dilué.

Phénomène classique de sublimation par création artistique. Convaincant, non ?

Sauf que j'en vois venir qui ont pris l'option facultative arguties lacaniennes. Et là à tous les coups ils vont nous y diluer en plus leur grain de sel.

Là quand ? Y où ?

Ben dans l'encrier de La Fontaine : faut suivre, les enfants, sinon vous serez noyés vite fait !

« La fixation de l'Imaginaire sur la molécule H2O n'est pas à rapporter au Réel, quelle qu'en la soit la modalité puisarde ou fluviale, mais s'interprète au plan Symbolique comme la tentative de liquider l'oedipe par la submersion du Nom du Père. Limpide, non ? »

(ouais mais alors du coup on se demande pourquoi Montaigne s'est pas lancé dans le trek himalayen).

 

On s'égare pas un peu, là ? Et à part ça la fable elle raconte quoi ?

Quelle fable ? Ah oui pardon.

Donc le gamin dort sur le rebord du puits. Tombera tombera pas ? La Fortune, qui elle tombe toujours à pic, passe par là et le réveille en douceur pour lui éviter la chute.

Puis lui fait la leçon, mais dans un style nettement plus pédagogie innovante que le maître d'école de l'autre fable.

Soyez une autre fois plus sage, je vous prie.

Si vous fussiez tombé, l'on s'en fût pris à moi ;/Cependant c'était votre faute.

Pour moi, j'approuve son propos, dit JLF.

Est-on sot, étourdi (…) on pense en être quitte en accusant son sort.

Bref la Fortune a toujours tort.

 

Tout ça pour ça ? C'était bien la peine qu'on se décarcasse à descendre explorer les tréfonds de ce puits … Hou hou, là-haut, y a quelqu'un ? Allô ? ... Ah c'est bien ma veine ...

09:31 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)