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  • Les pots potes

    Relisant Le pot de terre et le pot de fer (livre V,2) je m'aperçois (comment l'avais-je oublié?) que les deux pots en question ne sont pas ennemis, ni en quelconque rivalité, mais au contraire bien copains.

    Il est vrai que je ne suis pas la seule à me méprendre.

    C'est le pot de terre contre le pot de fer : le genre de choses qu'on dit par exemple à propos du combat inégal d'une association de consommateurs contre telle malversation commerciale.

    (Le genre de choses que l'on dit souvent, donc).

     

    Cependant le fait que les pots soient amis déplace l'intérêt de la sociologie à la psychologie, et éclaire cette fable d'un jour bien plus tragique au fond.

    Après avoir ramené Nietzsche la dernière fois, je m'en vais récidiver dans le radotage avec Schopenhauer. (Mais qu'y puis-je si JLF et moi nous avons décidément les mêmes références ?)

    Cette fable c'est l'apologue des porcs-épics (cf ce blog 29-12-2016), mais en plus brutal.

    Étonnant, non ? La Fontaine perruque grand siècle, légèreté, élégance, brillance et ironie. Schopenhauer cheveu gras romantique, spleen, mine blafarde, noir bon teint …

    Et voilà que le plus pessimiste des deux n'est pas celui qu'on croit.

    Bref, comme les porcs-épics, les pots cherchent à se rapprocher. Mais pas de bol, contrairement à deux porcs-épics qui ont des défenses semblables, nos deux pots sont inégaux sur le plan de la sensibilité.

    Le pot de fer n'est pas méchant, mais il est d'un métal qui lui permet de tenir le choc en maintes circonstances. Si bien qu'il ne peut même pas concevoir que le pot de terre :

    Il lui fallait si peu,/Si peu, que la moindre chose/De son débris serait cause.

    Pot de terre/Mon cher ami/Et mon frère/Je t'ai compris (que je dirais si j'avais une perruque).

    Le pot de terre se laisse cependant entraîner dans un voyage avec l'autre, malgré son appréhension.

    Si quelque matière dure/Vous menace d'aventure,/Entre deux je passerai,/Et du coup vous sauverai,

    qu'il dit le pot de fer. Oui mais voilà

    L'un contre l'autre jetés/Au moindre hoquet (cahot) qu'ils treuvent, ils n'arrêtent pas de se heurter. Et crac ce qui devait arriver arriva.

    En cette affaire/Et d'aventure/Le pot de fer/Fut le coup dur (que je conclurais sous ma perruque).

     

    Moralité ? Dans les rapports humains, et d'autant plus qu'ils sont proches, c'est toujours le plus sensible qui paye les pots cassés.

    Moralité bis : à sa phobie le pot de terre aurait dû ajouter la paranoïa.

    Là il était blindé.

  • Bien mouchée

    «Ce n'est pas ta destinée d'être un chasse-mouches. »

    Ainsi parle à Zarathoustra je ne sais plus qui. Mais ce que je sais, c'est qu'il a vachement raison.

     

    La mouche est un animal qui suscite peu de sympathie (sauf peut être chez les araignées) (à supposer que nous parlions de sympathie pour définir nos rapports avec le steak, la quiche ou le gratin dauphinois). En général on les chasse sans état d'âme, on les écrase sans mettre de gants.

    C'est vrai : à un moment y en a marre de ces zinzins buzzant tà nos zoreilles, que les mouches nietzschéennes métaphorisent.

    Et l'on se dit : celui-là (celle-là) je te l'écraserais bien contre une vitre !

    Mais on ne le fait pas. Parce que comme Nietzsche on éprouve pour les cons et/ou méchants plus de mépris que de haine. Inutile de perdre temps et énergie avec eux.

    (Bon d'accord : et aussi parce que faire les vitres c'est fatigant).

     

    Dans La mouche et la fourmi (livre IV,3), la mouche prend la tête à la fourmi comme quoi elle est une fille de l'air et la fourmi un vil et rampant animal.

    De plus elle ne fréquente que du beau linge. La preuve ?

    La dernière main que met à sa beauté/Une femme allant en conquête,

    C'est un ajustement des mouches emprunté.

    Grande mode de l'époque en effet, du plus bel effet sur une joue rehaussée de carmin ou la peau laiteuse d'un sein.

     

    La fourmi ne se laisse pas impressionner : Vous hantez les palais ; mais on vous y maudit. Et d'un.

    Et de deux : la mouche des coquettes, OK. Mais

    Ne nomme-t-on pas aussi mouches les parasites ? (…)

    Les mouchards sont pendus.

    (Le lecteur ne manquera pas de noter qu'avec cet argumentaire joueur de mots la fourmi rejoint ma référence à Nietzsche le philosophe philologue).

    Troizio elle lui parle comme à la cigale : vas-y, fais ta belle. M'en fous je bosse pour gagner ma croûte, j'investis dans l'avenir, je mise sur le principe de réalité, moi madame.

    Résultat tu sais quoi l'hiver prochain

    Je vivrai sans mélancolie./Le soin que j'aurai pris de soin m'exemptera.

    Je vous enseignerai par là

    Ce que c'est qu'une fausse ou véritable gloire (et toc)

    Bref je vois pas pourquoi je continue à te parler :

    Ni mon grenier ni mon armoire/ Ne se remplit à babiller.

    Ce n'est pas ma destinée d'être un chasse-mouches : voilà, c'est dit. 

    Et dépêche-toi maintenant, tu vas rater le coche.

     

     

  • Thérapie

    Un lièvre en son gîte songeait

    (Car que faire en un gîte à moins que l'on ne songe?)

     

    Tout l'art de La Fontaine en deux vers. Le lièvre et les grenouilles (livre II,14) pourrait valoir par cette seule accroche.

    Mais ce texte vaut encore plus pour les gens qui ont comme moi l'honneur et l'avantage de vivre avec un soupçon de phobie (que dis-je un soupçon, une larme, un tout petit scrupule).

    Dans un profond ennui ce lièvre se plongeait : (ennui = gros gros souci)

    Cet animal est triste, et la crainte le ronge. Être un rongeur rongé : vexant, non ? « Les gens de naturel peureux/Sont, disait-il, bien malheureux ;

    Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite./Jamais un plaisir pur/

    Cette crainte maudite/ M'empêche de dormir, sinon les yeux ouverts (oui anhédonie et insomnie complètent logiquement le tableau symptomatique).

    Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle. La phrase qui tue.

    Déjà le lièvre est angoissé, déprimé, bref a du mal à se sentir bien. Et voilà qu'en plus on lui balance c'est pas bien. Il fait des histoires, il s'écoute : ça va comme ça, qu'il prenne sur lui, quoi !

    C'est ce qui s'appelle la double peine. Après on s'étonne que le lièvre reste terré dans son gîte, gisant dans son terrier.

    Ainsi raisonnait notre lièvre, et cependant faisait le guet.

    Il était douteux, inquiet :

    Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre.

    La sage cervelle ci-dessus dira qu'il jouait à se faire peur.

    Comment ne sait-elle pas que l'angoisse est un pare-excitations (lui rétorquera le lièvre qui en son gîte quand il ne songe pas lit Freud). Formuler un scénario catastrophe aide à donner forme à l'angoisse informe, prégnante.

    Mais c'est vrai que ça ne marche pas à tous coups. À un moment un léger bruit suffit à faire détaler le lièvre. Et voilà que par hasard

    Il s'en alla passer sur le bord d'un étang. Et alors pffft ! (ou vrrrt si vous préférez) Grenouilles de rentrer dans leurs grottes profondes.

    Alors le lièvre a l'illumination. C'est comme si ces grenouilles lui tendaient un miroir. Lui qui a peur peut faire peur tout pareil. Il est pas plus nul qu'un autre.

    Conclusion à chacun sa névrose tous les dégoûts sont dans la nature.

     

    Remarquons pour finir que ce n'est pas la sage cervelle qui l'a aidé. En fait, dit Freud, le meilleur médecin c'est la vie.

    Souvent une circonstance fortuite de la vraie vie (par opposition aux songeries) provoque la guérison mieux que les donneurs de leçon. Et même parfois mieux que psychanalystes (y compris lacaniens) ou philosophes (y compris spinozistes). À condition bien sûr d'en prendre acte.

    Que faire en un gîte à moins que l'on ne songe ? Faire de sa songerie une fable sans doute. Ou l'interprétation d'une fable.