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28/02/2015

Mélancolie

« Le soir est venu. Pardonnez-moi que le soir soit venu ! »

(Ainsi parlait Zarathoustra. Le chant de la danse)

 

Spontanément on a envie de répondre : mais voyons Zara, tu n'y es pour rien si le soir est venu ! Quelle mouche te pique ? Vieille tendance à prendre sur toi toute la misère du monde ? Poussée de mégalomanie galopante ?

 

Et puis vous revient une phrase de Freud dans l'essai Deuil et mélancolie : « L'ombre de l'objet tomba sur le moi.»

Les affects suscités par un deuil, dit ce texte, sont complexes : manque, sentiment de solitude, absence d'investissement dans la réalité. Quant à l'objet perdu (être humain ou valeur abstraite), on le magnifie, glorifie, bonifie (sur le thème ce sont les meilleurs qui s'en vont), et on se juge soi, mauvais : coupable de n'avoir pas été à la hauteur pour lui, ou à sa hauteur. Au bout d'un certain temps, ces affects s'estompent et s'apaisent. Le deuil est accompli. Le deuil normal est celui qui a une fin.

Mais, dit Freud, dans la mélancolie il en va autrement, les affects de deuil ne cessent pas d'imprégner la vie psychique : la mélancolie se présente comme « un deuil qui ne passe pas ». Pourquoi ? Pourquoi l'épreuve de réalité (qui oblige à admettre que le mort comme on dit est bien mort) ne peut-elle jouer son rôle ?

Réponse de Freud, précautionneuse, présentée comme une hypothèse de travail (Michel O. si tu me lis ...) : à la perte ou l'abandon de son objet d'amour, le sujet « futur mélancolique » réagit en incorporant l'objet à son propre psychisme. Il tente ainsi d'annuler la perte. Mais il y a un hic : en conservant l'objet perdu en lui, c'est aussi la violence de cette perte qu'il intègre. Ainsi il intègre à la fois la consolation de garder l'objet et le désir de le punir de son abandon.

Bref le ver est dans le fruit, l'ennemi dans la place. C'est le côté cheval de Troie des « solutions » névrotiques, qui sont made in ambivalence.

La mélancolie grave débouche ainsi logiquement sur le suicide, qui accomplit sur soi la punition de l'objet. Une façon radicale d'en finir avec ce que Freud nomme les combats ambivalentiels, d'éliminer la tension constante qui, de façon si caractéristique, « pompe l'énergie » des mélancoliques.

De manière plus atténuée, ce phénomène de « deuil intégré » orientera la personnalité vers ce qu'on appelle un tempérament bipolaire, où alternent phases dépressives (je vis en faisant le mort) et maniaques (je vis dans l'euphorie d'être libéré du deuil).

 

Dans le genre bipolaire Zarathoustra se pose là, on l'a déjà dit. L'intérêt de ce discours (plus exactement de la succession des trois dont il est le pivot : chant de la nuit, chant de la danse, chant de la tombe) est de donner à voir le travail de cette bipolarité, l'interprétation que Zarathoustra (et son créateur) s'en donne, et surtout son issue. 

10:45 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

26/02/2015

Vol de nuit

« C'est la nuit : le moment où parlent plus haut toutes les fontaines jaillissantes. Et mon âme aussi est fontaine jaillissante. »

(Ainsi parlait Zarathoustra. Le chant de la nuit)

 

L'écriture de Nietzsche est avant tout poétique. J'entends le mot au sens technique de la linguistique. Voyez ce que je veux dire ? Non ? Bon, petit dépoussiérage. Le langage se construit sur la combinaison de fonctions.

La fonction phatique établit la communication entre interlocuteurs.

« - Allô ? Je voudrais parler à Zara – Zara, oui, c'est moi ... »

La fonction expressive permet comme son nom l'indique l'expression personnelle des interlocuteurs, autrement dit rend compte de leur subjectivité.

« - Ah enfin ! Ben dis donc t'es pas facile à joindre ! - C'est que si tu savais le boulot que j'ai ! D'ailleurs je suis crevé … »

La fonction référentielle envisage le contenu « objectif » de la communication, la place dans un contexte élargi.

« - Ah oui t'es toujours dans l'écriture de ton bouquin ? De quoi ça cause déjà ? - Ben … La liberté, la vérité, le monde comme il va ou pas … - De la philo en quelque sorte ? - Ouais disons-le comme ça. »

La fonction conative (du latin effort) utilise la communication comme moyen d'action sur l'interlocuteur. (Voire de pression, on dit aussi impressive).

« - Super … Au fait je t'appelais surtout pour … - Tu le liras mon bouquin ? - Oui, bien sûr. Alors dis-moi tu as pensé à ce que je t'ai demandé ? »

(cf aussi le Dites de la note « Avec des yeux qui voient »)

La fonction poétique est centrée sur la langue elle-même, développant ses potentialités créatrices.

« - Tu t'es demandé ce que j'en ai pensé de ta demande ? - ?? - Pensé-demandé, demandé-pensé, danse des mots ... - Oui, tour de passe-passe, quoi. Mais revenons à ma demande. - Demande ou commande ? »

 

Ce dialogue pris sur le vif montre que la fonction poétique n'est pas vraiment au service de l'aspect utilitaire de la communication. En revanche elle ne peut que favoriser décalage, prise de distance, bref questionnement. Raison pour laquelle le philosophe, s'il ne veut pas se payer de mots, doit être attentif à leur poésie, leur capacité à parler d'eux-mêmes. Ainsi fit Nietzsche. Ensuite, vous savez ce que c'est : de l'attention à la fonction poétique à la création poétique elle-même, il n'y a qu'un saut de danseur. C'est ainsi que Zarathoustra pense en chorégraphe inventif. Entrechats, pas chassés, pirouettes : il y faut des muscles, du souffle, il ne faut pas craindre le vertige.

Dans certains discours, comme ce nocturne, Zarathoustra réalise même le rêve de tout danseur d'échapper à l'esprit de pesanteur et s'envole dans la poésie pure ...

Eh bien lecteur, Dieu me nouréïévise si je ne t'ai pas donné envie de lire Chant de nuit !

09:32 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

24/02/2015

Dans le droit fil

« Ils sont adroits, ils ont des doigts habiles ; que peut ma simplicité contre leur complexité ? Leurs doigts s'entendent à tout filer et nouer et tisser ; ils tricotent les chaussettes de l'esprit. »

(Ainsi parlait Zarathoustra. Des érudits)

 

1 Après les sages (14-02), au tour des érudits. Ils tricotent les chaussettes de l'esprit : si c'est pas une métaphore filée, ça ! Et surtout très réussie. La métaphore, faisant se répondre des réalités de domaines différents, est d'autant plus parlante que les domaines semblent éloignés. Ainsi le rapprochement est tout à fait inattendu, il crée un effet de surprise. En même temps la surprise s'accompagne d'une sorte de sentiment d'évidence : « Mais c'est pourtant vrai ! Oui, c'est exactement ça ! » La métaphore réussie est une révélation. C'est pourquoi il arrive que quelques mots d'un poème ou autre écrit bouleversent un cœur et révolutionnent une vie.

 

2 Simplicité traduit Einfalt : mot à mot le fait d'être tout d'une pièce (Falte = pli). Idée que Nietzsche renforce en soulignant le possessif. C'est tout moi, tel qu'en moi-même : zéro triche.

 

3 Les érudits, experts, ceux qui explorent à fond un sujet, ont nécessairement du mal à admettre la simplicité. Lorsqu'ils sont « sages illustres », c'est un manque à gagner : comment écrire et vendre un bouquin, monnayer des cours, des conférences, sur une pensée qui, si elle est simple, invalide de ce fait commentaires et exégèses ? Et puis, qu'on pense illustre ou pas, c'est surtout une remise en cause existentielle : si l'auteur se donne comme simple, donc directement accessible, à quoi sert tout cela ? Si tout un chacun peut trouver un accès de plain-pied, à quoi bon nous fatiguer à grimper la montagne par sa face escarpée ?

 

4 « Comment escaladerai-je le mieux cette montagne ? » Continue de monter et n'y pense pas ! (Le Gai savoir)

Nietzsche attend un lecteur qui comme lui se veuille einfältig. Le mot veut dire aussi « niais, simplet ». Un lecteur qui « marche », donc. De préférence pieds nus, pas besoin de mettre des chaussettes. Et pas davantage de prendre des gants.

 

5 Ici je n'exclus pas, chers lecteurs, que vous vienne la pertinente remarque : qu'y a-t-il dans ce blog sinon filage, nouage et décorticage, bref complicatude ? Le 1 ci-dessus par exemple ? Ou encore la note précédente ?

 

6 Je ne peux qu'acquiescer, tout en ajoutant : telle est, je le crains, ma simplicité. En tous cas ma façon de marcher.

 

 

10:32 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)