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  • (2/14) Un sot abrégé

    « Tout abrégé sur un bon livre est un sot abrégé » (Essais III,8 De l'art de conférer)

    Montaigne a bien raison : il est sans intérêt de résumer un bon livre. Surtout s'agissant du travail aussi précis que nuancé de Rosanvallon (Le siècle du populisme), on perd trop de choses. Va lire ce livre, lectrice-teur. Ces quelques notes juste pour t'y inciter.

    Le populisme est à voir comme une réponse à de bonnes questions révélant un réel désir démocratique. Mais ce désir est dévoyé* (par des manipulations volontaires et/ou par un déficit d'analyse de la réalité).

    Malgré l'évidence des dégâts et menaces du populisme, il ne s'agit donc pas de faire la morale, dit Rosanvallon. Ce qui est en jeu (chez les citoyens sincères, pas chez leurs manipulateurs) n'est pas forcément une mauvaise volonté, une méchanceté.

    En outre morale et politique étant d'ordre différent, on ne peut que les gérer chacune à son niveau, respecter un principe de subsidiarité en quelque sorte.

    L'indignation envers les nuisances du populisme est légitime, mais ne pas faire l'erreur des opposants républicains à Napoléon III qui n'ont pas eu, dit Rosanvallon dans une remarquable formule, l'intelligence de leur indignation.

    Oui il faut se faire intelligent, travailler à comprendre (en soi et les autres) les termes du désir dévoyé de démocratie, pour y chercher des réponses plus pertinentes, adéquates, plus justes en justesse et justice, que les simplismes populistes.

    C'est un travail d'expertise collective. Il passe par la mise à disposition fraternelle (fraternité de la devise républicaine) de compétences culturelles (savoirs, aptitude analytique, argumentative) au service de toute la société, dont chacun est participant dans la même légitimité (égalité de la devise républicaine), même si les modalités de participation diffèrent.

    D'ailleurs Rosanvallon affirme que le débat doit se nourrir aussi au premier chef de récits de vie (Idée du Parlement des invisibles).

     

    Dans ma lecture j'ai ainsi été sensible à ce fil rouge : la démocratie n'existe que dans un débat qui ne doit jamais cesser, concerner toute la société, s'inscrire dans des modalités garantissant l'égalité et la liberté, se donner les moyens (sans cesse ajustables et révisables) de sa concrétisation.

    La démocratie est incompatible avec l'idéalisme, l'immobilisme. Démocratie et fin de l'histoire : une contradictio in terminis.

    Ni avènement marxiste de la société sans classes, ni TINA du néo-libéralisme.

    Ni davantage règne du peuple essentialisé, anhistorique, ethnicisé, anti-universel, ce peuple fantasmé du populisme, dont un leader s'autoproclame l'incarnation.

    La démocratie, comme le peuple citoyen, n'existent qu'en works in progress.

     

     

    *Idée qui m'évoque la phrase de Rousseau « On veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujours : jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe, et c'est alors seulement qu'il paraît vouloir ce qui est mal » (Du Contrat social III,3 Si la volonté générale peut errer)

  • (1/14) De l'art de conférer

    Lectrice, lecteur, une fois de plus j'ai envie de relire avec toi un peu de Montaigne. Ouvrons donc le chapitre 8 du livre III des Essais, qui s'intitule De l'art de conférer.

    Je précise d'abord : ce que Montaigne entend par « conférer » correspond à converser et/ou débattre.

    À quoi sert de conférer d'une question, d'un problème ? À bien des choses en somme.

     

    D'abord simplement au plaisir de l'échange lui-même.

    Cela suppose que les participants fassent preuve de certaines qualités. Deux sont sine qua non : être de bon caractère (ou pas trop mauvais), et être prêt à apprendre en général, et apprendre de ses interlocuteurs en particulier.

     

    Ensuite le débat sert à progresser dans la connaissance de la question qui en fait le sujet. Voire à tout découvrir de la question, de son domaine.

    Ce peut être de manière gratuite et désintéressée, pour le plaisir de satisfaire sa curiosité intellectuelle.

    Ce peut être de façon plus pragmatique, pour acquérir des connaissances dans le cadre d'une situation d'apprentissage, d'examen (ce qui n'exclut pas nécessairement le plaisir).

    Ce peut être aussi parce qu'on a une décision à prendre, pour soi-même ou pour un groupe quel qu'il soit. Et jusqu'à la prise de décision d'ordre politique.

     

    C'est ce dernier cas surtout qui m'a donné l'idée de relire De l'art de conférer.

    Non que Montaigne y traite du mode politique de la conférence. Il ne le mentionne qu'en passant, allusivement. D'autres passages des Essais sont plus explicites et prolixes sur le sujet (avec parfois le récit de ses expériences personnelles).

    On peut pourtant glaner dans ces pages matière à réflexion sur la qualité d'un bon débat.

     

    Les conditions et la qualité du débat public, voilà une question vitale pour la démocratie. Ce n'est pas un scoop, mais j'ai vraiment réalisé à quel point en lisant le dernier livre de Pierre Rosanvallon Le siècle du populisme (Seuil 2020).

     

    J'en dirai un mot la prochaine fois, en guise de prologue à notre petit parcours dans le chapitre des Essais.