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15/10/2017

Le maître des horloges

On conte qu'un serpent voisin d'un horloger

(C'était pour l'horloger un mauvais voisinage)

Clair. Horloger ou pas, ça fait pas envie. On me dira y a des serpents inoffensifs, ça dépend si c'est une couleuvre ou une vipère.

Ouais c'est vite dit. Perso j'aimerais pas, enfilant mes pantoufles, sentir un machin grouiller sous ma plante de pied. Ah ! Vous voyez !

Cherchant à manger/ N'y rencontra pour tout potage

Qu'une lime d'acier qu'il se mit à ronger.

C'est là où le serpent a dû regretter de ne pas avoir squatté plutôt au voisinage d'une fromagerie. Qui dit fromage dit souris qui dit souris dit miam miam. Soit dit en se mettant dans la peau du serpent naturellement.

Moi bouffer des souris je ne le ferai qu'en dernière extrémité genre retranchement dans galerie souterraine pour cause d'apocalypse nucléaire.

 

Cette lime lui dit, sans se mettre en colère : (...)

Tu te prends à plus dur que toi,/Petit serpent à tête folle (…)

Tu te romprais toutes tes dents.

Bon. Qu'une lime parle, pas de problème on est dans une fable : rien de plus cohérent avec le cahier des charges conte, imaginaire et merveilleux.

Mais qu'elle soit aussi zen, alors ça c'est un scoop.

Petit serpent à tête folle : limite maternel, non ? N'abuse pas des sucreries, mon petit chou, attention aux caries. Les limes je me les figurais jusqu'ici un peu plus mordantes.

Quoique. La seule que je fréquente vraiment c'est ma lime à ongles, et il est vrai qu'elle est du genre à arrondir les angles.

(Mais peut être n'est-ce qu'un vernis et devrais-je me méfier).

Tu te romprais toutes tes dents./ Je ne crains que celles du temps.

Et philosophe avec ça, cette lime ! Du coup à ce moment de la fable on se demande un peu où ça va, où La Fontaine veut en venir (et avant lui Ésope et Mathurin Régnier) (comment je sais les sources de La Fontaine ? C'est en note dans mon bouquin pour chaque fable).

 

Ceci s'adresse à vous, esprits du dernier ordre,

Qui n'étant bons à rien, cherchez sur tout à mordre (sur tout quoi?)

Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages

Sur tant de beaux ouvrages ?/Ils sont pour vous d'airain, d'acier, de diamant.

Ah pigé. Le serpent c'est la criticature (langue de vipère, c'est cohérent). Et l'horloger un auteur qui construit une mécanique textuelle aussi précise que précieuse, aussi élégante que solide.

Mais vous voyez, vous, à qui La Fontaine peut bien faire allusion ?

 

PS : il s'agit de la fable Le serpent et la lime (livre v,16)

09:26 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

13/10/2017

Exegi monumentum ...

À ceux d'entre vous, lecteurs, qui par le plus grand des hasards seraient de ces hypersensibles écorchés-vifs semblables au pot de terre, voici de quoi penser et vous panser avec la fable intitulée Parole de Socrate (livre IV,17).

Socrate un jour faisant bâtir,

Chacun censurait son ouvrage.

Ce dernier mot suggère le propos réel de La Fontaine derrière le récit. La baraque à Socrate il en a rien à cirer.

Pour Phèdre chez qui il a trouvé l'histoire je sais pas, mais pour lui l'ouvrage en question c'est son oeuvre, ses écrits, en butte à toutes sortes de remarques plus ou moins pertinentes (cf Le bénéfice du doute)

C'est logique : les critiques qui vous atteignent ne peuvent être que celles qui portent sur vos lieux d'investissement. Je ne parle pas d'investissement immobilier (quoique) mais bien d'investissement psychique.

En l'occurrence les critiques sur la maison de Socrate sont ambiguës. "Chacun" le débine, certes, mais avec un argument béton possiblement positif : dans tous ses aspects la maison est indigne d'un tel personnage.

Ambiguïté = verre à moitié vide ou à moitié plein.

Socrate a alors le choix de son interprétation.

Verre à moitié vide : ta maison est un trou à rat, mon pauvre Socrate !

Verre à moitié plein : une maison si petite ne correspond pas à ton standing. N'oublie pas que t'es en première place dans le who's who des philosophes.

Philosophe, oui, et pas moins psychologue, habile on le sait à accoucher la vérité, Socrate détecte derrière le compliment de façade un vice caché. Lequel ? Jalousie, bêtise, conformisme ? Peu importe à vrai dire.

La maison est petite, c'est exact. C'est qu'elle est destinée à recevoir des vrais amis.

Et vous savez quoi ? Côté petitesse et étroitesse, la maison elle est pas la seule, chers amis. Du coup pour des gens comme vous elle est encore bien trop grande.

(Quand il s'y met Socrate il a pas peur de balancer).

 

Le bon Socrate avec raison

De trouver pour ceux-là trop grande sa maison.

Chacun se dit ami ; mais fou qui s'y repose :

Rien n'est plus commun que ce nom,

Rien n'est plus rare que la chose.

 

Y a des jours où La Fontaine est un peu amer.

Et y a des jours on n'est pas si loin de le comprendre.

 

PS : mon titre vient d'une phrase d'Horace (euh, je crois, en tous cas d'un grand poète latin) exegi monumentum aere perennius = j'ai construit un monument plus durable que l'airain. 

 

 

 

 

09:26 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

10/10/2017

Les pots potes

Relisant Le pot de terre et le pot de fer (livre V,2) je m'aperçois (comment l'avais-je oublié?) que les deux pots en question ne sont pas ennemis, ni en quelconque rivalité, mais au contraire bien copains.

Il est vrai que je ne suis pas la seule à me méprendre.

C'est le pot de terre contre le pot de fer : le genre de choses qu'on dit par exemple à propos du combat inégal d'une association de consommateurs contre telle malversation commerciale.

(Le genre de choses que l'on dit souvent, donc).

 

Cependant le fait que les pots soient amis déplace l'intérêt de la sociologie à la psychologie, et éclaire cette fable d'un jour bien plus tragique au fond.

Après avoir ramené Nietzsche la dernière fois, je m'en vais récidiver dans le radotage avec Schopenhauer. (Mais qu'y puis-je si JLF et moi nous avons décidément les mêmes références ?)

Cette fable c'est l'apologue des porcs-épics (cf ce blog 29-12-2016), mais en plus brutal.

Étonnant, non ? La Fontaine perruque grand siècle, légèreté, élégance, brillance et ironie. Schopenhauer cheveu gras romantique, spleen, mine blafarde, noir bon teint …

Et voilà que le plus pessimiste des deux n'est pas celui qu'on croit.

Bref, comme les porcs-épics, les pots cherchent à se rapprocher. Mais pas de bol, contrairement à deux porcs-épics qui ont des défenses semblables, nos deux pots sont inégaux sur le plan de la sensibilité.

Le pot de fer n'est pas méchant, mais il est d'un métal qui lui permet de tenir le choc en maintes circonstances. Si bien qu'il ne peut même pas concevoir que le pot de terre :

Il lui fallait si peu,/Si peu, que la moindre chose/De son débris serait cause.

Pot de terre/Mon cher ami/Et mon frère/Je t'ai compris (que je dirais si j'avais une perruque).

Le pot de terre se laisse cependant entraîner dans un voyage avec l'autre, malgré son appréhension.

Si quelque matière dure/Vous menace d'aventure,/Entre deux je passerai,/Et du coup vous sauverai,

qu'il dit le pot de fer. Oui mais voilà

L'un contre l'autre jetés/Au moindre hoquet (cahot) qu'ils treuvent, ils n'arrêtent pas de se heurter. Et crac ce qui devait arriver arriva.

En cette affaire/Et d'aventure/Le pot de fer/Fut le coup dur (que je conclurais sous ma perruque).

 

Moralité ? Dans les rapports humains, et d'autant plus qu'ils sont proches, c'est toujours le plus sensible qui paye les pots cassés.

Moralité bis : à sa phobie le pot de terre aurait dû ajouter la paranoïa.

Là il était blindé.

09:35 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)