Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Blog - Page 11

  • Se désintéresser

    « Erreur d'une psychologie de détail. Les hommes qui se cherchent, qui s'analysent. Pour se connaître, s'affirmer. La psychologie est action – non réflexion sur soi-même. On se détermine au long de sa vie. Se connaître parfaitement, c'est mourir. »

    (Camus Carnets mai 1937)

     

    Je ne suis pas sûre de comprendre ce qu'il entend par psychologie de détail. Sans doute l'idée de s'observer à la loupe, d'éplucher chaque millimètre carré de sa petite personne. On sent en tous cas l'agacement envers ce genre d'attitude, qui n'est pas sans évoquer la mode actuelle du développement personnel : bien personnel oui souvent, narcissique en fait.

    Pour ma part, toute portée que je sois sur l'analyse psychologique, autant la mienne que celle des autres (que je leur épargne je vous rassure, même si elle est positive, ils sont assez grands pour la faire par eux-mêmes s'ils le veulent), je souscris à La psychologie est action : sa valeur, son authenticité se juge à ses fruits.

    Freud d'ailleurs assigne clairement comme but à la psychanalyse de permettre de (re)devenir capable d'aimer et de travailler.

     

    On se détermine au long de sa vie : conception existentialiste, de l'ordre du sartrien l'existence précède l'essence.

     

    « (Projet de préface pour ''L'Envers et l'Endroit'').Tels qu'ils sont présentés, ces essais, pour beaucoup sont informes. Ce qui ne vient pas d'un mépris commode à l'égard de la forme – mais seulement d'une insuffisante maturité. Pour ceux qui prendront ces pages pour ce qu'elles sont vraiment : des essais, la seule chose qu'on puisse leur demander, c'est de suivre leur progression. De la première à la dernière, peut être y sentira-t-on une démarche sourde qui en fait l'unité, j'aurais envie de dire qui les légitime, si la justification ne me paraissait pas vaine et si je ne savais pas qu'on préfère toujours à un homme l'idée qu'on se fait de lui. »

    Montaignien, non ?

     

    « Écrire, c'est se désintéresser. Un certain renoncement en art. Réécrire. L'effort qui apporte toujours un gain, quel qu'il soit. Question de paresse pour ceux qui ne réussissent pas. »

    Je m'arrête d'abord sur la dernière phrase : malgré les apparences, je pense que c'est une phrase très généreuse, la phrase d'un homme d'immense talent qui suppose aux autres un talent semblable. Humilité des vrais génies, qui ne se voient pas autrement que comme des gens qui travaillent. (Et c'est vrai que dans le genre bosseur, Camus se posait là).

    Écrire, c'est se désintéresser boucle la boucle avec la première citation.

    Avancer dans la création, qui est action, suppose de ne pas s'attarder aux étapes de la recherche, ni aux choses abouties. Ne pas se laisser fasciner, tel Narcisse par son reflet, par chaque détail de son « moi, créateur ». Aller d'essai en essai. Et ainsi, pour autant que se connaître parfaitement, c'est mourir, on restera vivant.

     

     

  • Celui qui se dédouble

    « Ce qui fait le prix du voyage, c'est la peur. C'est qu'à un certain moment, si loin de notre pays, de notre langue (un journal français devient d'un prix inestimable. Et ces heures du soir dans les cafés où l'on cherche à toucher du coude d'autres hommes), une vague peur nous saisit, et un désir instinctif de regagner l'abri des vieilles habitudes. C'est le plus clair apport du voyage. (…)

    C'est pourquoi il ne faut pas dire qu'on voyage pour son plaisir. Il n'y a pas de plaisir à voyager. J'y verrais plutôt une ascèse. »

    (Camus Carnets 1936)

     

    Cette histoire de désarroi lorsque l'on quitte l'abri des vieilles habitudes, ça me parle. Je me dis souvent que j'ai dû être escargot dans une autre vie : « jamais sans ma coquille où je peux me réfugier à la moindre alarme. »

    En parlant d'ascèse, Camus fait entendre aussi que cette coquille n'est pas seulement matérielle, que l'on peut s'abriter dans sinon des certitudes, du moins des procédures de pensée et des modes d'être qui rassurent. Et c'est de cela qu'un vrai voyage peut déloger (et la distance réelle de son chez-soi ne fait rien à l'affaire).

    Ajoutons que l'ascèse, l'auteur du Mythe de Sisyphe ne la dissociera pas nécessairement du bonheur. (Voir la dernière phrase de cet essai, bien connue, ressassée même, mais toujours aussi percutante).

     

    « Tous les contacts = culte du Moi ? Non. Culte du moi présuppose amateurisme ou optimisme. Deux foutaises. Non pas choisir sa vie, mais l'étendre.

    Attention : Kierkegaard, l'origine de nos maux, c'est la comparaison.

    S'engager à fond. Ensuite, accepter avec une égale force le oui et le non. » (mai 36)

     

    « Et les voilà qui meuglent : je suis immoraliste. Traduction : j'ai besoin de me donner une morale. Avoue-le donc, imbécile. Moi aussi. »

     

    « Intellectuel ? Oui. Et ne jamais renier. Intellectuel = celui qui se dédouble. Ça me plaît. Je suis content d'être les deux*. ''Si ça peut s'unir ?'' Question pratique. Il faut s'y mettre. ''Je méprise l'intelligence'' signifie en réalité : ''je ne peux supporter mes doutes.''

    Je préfère tenir les yeux ouverts. »

     

     

    *Les deux : imbécile et intellectuel à la fois (c'est ce que je comprends).

     

  • Retrouver les contacts

    « Après-midi de janvier. Mais le froid reste au fond de l'air. Partout une pellicule de soleil qui craquerait sous l'ongle mais qui revêt toute chose d'un éternel sourire. Qui suis-je et que puis-je faire – sinon entrer dans le jeu des feuillages et de la lumière. Être ce rayon de soleil où ma cigarette se consume, cette douceur et cette passion discrète qui respire dans l'air. Si j'essaie de m'atteindre, c'est tout au fond de cette lumière. (…)

    Tout à l'heure, d'autres choses et les hommes me reprendront. Mais laissez-moi découper cette minute dans l'étoffe du temps, comme d'autres laissent une fleur entre les pages. (…) La vie est courte et c'est péché que de perdre son temps. Je perds mon temps pendant tout le jour et les autres disent que je suis très actif. Aujourd'hui c'est une halte et mon cœur s'en va à la rencontre de lui-même. »

    (Camus Carnets Janvier 36)

     

    En lisant ça on se dit qu'en plus de ses œuvres philosophique et romanesque, Camus aurait pu créer une œuvre poétique tout aussi magistrale.

    On voit aussi combien la pensée naît de l'attention aux sensations. Décidément le soleil de janvier inspire les philosophes, car ce passage m'évoque le début du quatrième livre du Gai savoir écrit en janvier 1882 à Gênes.

    « Je veux apprendre toujours plus à voir dans la nécessité des choses le beau : je serai ainsi l'un de ceux qui embellissent les choses. Amor fati : que ce soit dorénavant mon amour ! (…) En somme toute, en grand : je veux même, en toutes circonstances, n'être plus qu'un homme qui dit oui ! »

     

    Si j'essaie de m'atteindre, c'est tout au fond de cette lumière : là c'est à Schopenhauer que l'on pense. Si l'on cultive ce qu'il appelle l'objectité, voir le monde et les choses tels qu'ils se présentent, vraiment les voir, on fait aussi l'expérience, dit-il, de se voir soi-même dans l'œil unique du monde.

     

    « Ne pas se séparer du monde. On ne rate pas sa vie lorsqu'on la met dans la lumière. Tout mon effort, dans toutes les positions, les malheurs, les désillusions, c'est de retrouver les contacts. Et même dans cette tristesse en moi quel désir d'aimer et quelle ivresse à la seule vue d'une colline dans l'air du soir. Contacts avec le vrai, la nature d'abord, et puis l'art de ceux qui ont compris, et mon art si j'en suis capable. (…) L'essentiel : ne pas se perdre, et ne pas perdre ce qui, de soi, dort dans le monde. » (Mai 1936)

     

    Le mot de contact revient souvent sous sa plume. La manière dont il le développe ici, en particulier dans la belle dernière phrase, m'évoque ceci : (Spinoza Éthique part.5)

    « Amor dei intellectualis, l'amour intellectuel de l'esprit envers dieu* est l'amour-même de dieu dont dieu s'aime lui-même (…) De là suit que dieu, en tant qu'il s'aime lui-même, aime les hommes, et par conséquent, que l'amour de dieu envers les hommes et l'amour intellectuel de l'esprit envers dieu est une seule et même chose. » (prop 36 et corollaire)

    « Que cet amour se rapporte à dieu ou bien à l'esprit (mentem), c'est à bon droit qu'on peut l'appeler satisfaction de l'âme (animi acquiescentia), laquelle en vérité ne se distingue pas de ce qu'on appelle gloire dans les livres sacrés (…) Par là s'éclaire pour nous comment et de quelle façon notre esprit suit de la nature divine selon l'essence et l'existence et dépend continuellement de dieu ; et j'ai pensé qu'il valait la peine de le noter ici pour montrer par cet exemple toute la force de la connaissance des choses singulières que j'ai appelée intuitive ou du troisième genre. » (scolie prop 36)

     

    Ces phrases de Camus éclairent ainsi (un peu) pour moi ce concept de connaissance du troisième genre qui, toute intuitive que la dise Spinoza, ne me paraît pas si immédiate que ça. (Faut que je travaille mes contacts, sans doute).

     

    *Rappelons que pour Spinoza Dieu c'est autrement dit la nature (deus sive natura). On peut donc dans ses phrases remplacer un mot par l'autre, sachant que son concept de nature est très large, englobant à la fois les éléments concrets (réalisés) de la nature (y compris l'être humain) et les lois de son fonctionnement (les logiciels de réalisation).