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04/11/2017

Rendors-toi

L'homme qui court après la Fortune, et l'homme qui l'attend dans son lit (livre VII,12) est d'après mes sources de l'invention de La Fontaine.

Qui ne court après la Fortune ?

Je voudrais être un lieu d'où je pusse aisément

Contempler (leur) foule importune(...)

Fidèles courtisans d'un volage fantôme.

Pauvres gens, je les plains, car on a pour les fous /Plus de pitié que de courroux.

JLF fut-il du nombre des soupirants de cette inconstante ? Sans doute, mais en se comportant comme dans ses autres relations amoureuses : la passion n'était pas son genre.

Il fit une carrière « administrative », et plutôt que de courir la Fortune pour son compte, il a épousé celle de ses protecteurs et mécènes, pour le meilleur et pour le pire. On connaît sa fidélité à Fouquet tombé en disgrâce.

Bref, tout comme la chauve-souris est à la fois souris et oiseau (cf Réversible), La Fontaine fut ambitieux et sage à la fois. Si bien qu'il faut le voir comme une synthèse des deux personnages de sa fable.

Deux amis en un bourg établi(s) mènent une vie suffisamment confortable. Mais l'un d'eux a plus d'ambition et suggère d'aller voir ailleurs si la Fortune y est.

Cherchez, dit l'autre ami (…)/Contentez-vous ; suivez votre humeur inquiète (…)

Je fais vœu cependant/De dormir en vous attendant.

L'ambitieux, ou, si l'on veut, l'avare s'en va donc.

Bien vu, ça. Le fric par le pouvoir ou le pouvoir par le fric : même combat.

Un sondage auprès de patrons d'entreprises, d'institutions (églises, partis, syndicats), ou d'hommes politiques, nous le confirmerait aisément.

(A condition de garantir l'anonymat des réponses bien entendu).

L'ambitieux s'en va donc à la cour, un lieu que devait (devrait) la déesse bizarre/Fréquenter sur tout autre.

Il la voit en effet squatter chez plein d'autres courtisans, mais chez lui non.

Qu'à cela ne tienne, il se rabat sur l'option avarice, autrement dit se lance dans le commerce, l'import-export à grande échelle. C'est sympa, il voit du pays. Mais nulle trace de Fortune.

Et tout le fruit/Qu'il tira de ses longs voyage,/Ce fut cette leçon

que pour le même prix il aurait mieux fait de rester tranquille chez lui.

En raisonnant de cette sorte,/Et contre la Fortune ayant pris ce conseil,

Il la trouve assise à la porte/De son ami plongé dans un profond sommeil.

 

Une morale à l'inverse de celle du Laboureur et ses enfants (livre V,9), mais qui rejoint la sagesse du psaume 127.

En vain vous avancez votre lever, retardez votre repos, mangez le pain des idoles. C'est ainsi : à son bien-aimé en sommeil Il donne. (v.2)

Et même pour finir lui donne le repos éternel (soit dit sans casser l'ambiance).

 

09:47 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

01/11/2017

Pigeonnés

Les vautours et les pigeons (livre VII,8) présente une situation qui ne nous est pas tout à fait étrangère.

Le peuple vautour,/Au bec retors, à la tranchante serre,

Pour un chien mort se fit, dit-on, la guerre.

Il plut du sang ; je n'exagère point.

T'inquiète, on te croit sur parole : les guerres entre vautours retors, entre faucons qui le sont pour de vrai, on sait ce que ça donne.

Ce que ça prend, surtout, car le moins qu'on puisse dire c'est que dans ces cas-là le chien mort fait des petits. Maint chef périt, maint héros expira.

Euh non je voulais pas parler des états-majors, où globalement la guerre reste vivable, mais bien des troufions de base, et plus encore des civils innocents comme on dit.

Tout élément remplit de citoyens/Le vaste enclos qu'ont les royaumes sombres.

Oui voilà.

Après on fait quoi ? On peut jouer les autruches, poser en colombe sur le drapeau de l'ONU juste pour le selfie. Après nous le Déluge.

Ou bien on peut se conscientiser, se dire on est tous concernés, homo sum nil humanum mihi alienum ce genre de choses.

Cette fureur mit la compassion/Dans les esprits d'une autre nation

Au col changeant, au cœur tendre et fidèle.

Il s'agit des pigeons, que La Fontaine apprécie particulièrement.

(Il ne visitait pas Venise apparemment, quant au nettoyage de son rebord de fenêtre sans doute qu'il le sous-traitait à quelque accorte servante).

Ambassadeurs par le peuple pigeon/Furent choisis, et si bien travaillèrent,

Que les vautours alors plus ne se chamaillèrent.

Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. On va pouvoir se lancer dans la reconstruction, buseness as usual (diront les buses), show must go on (diront les paons).

Sauf que le peuple vautour lance vite fait un plan de nettoyage ethnique sur ces saletés de pigeons, en fit un ample carnage,/En dépeupla les bourgades, les champs.

Après quoi en guise de morale à la fable on a droit à du Machiavel pour les nuls.

Tenez toujours divisés les méchants:

La sûreté du reste de la terre/Dépend de là.

Semez entre eux la guerre,/Ou vous n'aurez avec eux nulle paix.

Ouais ... Ça eut marché, je veux bien (et encore faut le dire vite). Mais pas besoin d'être un aigle pour comprendre que cette stratégie a depuis longtemps du plomb dans l'aile.

D'ailleurs JLF conclut en ce sens moi vous savez je dis ça je dis rien : Ceci soit dit en passant. Je me tais.

Et comme je n'ai hélas pas de solution anti-vautours, ben j'ai plus qu'à me taire pareil.

09:41 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

28/10/2017

I believe I can fly

Le message de La laitière et le pot au lait (livre VII,10) est très simple : faut pas rêver.

 

C'est vrai quoi : Perrette aurait dû choisir la sécurité et le réalisme. Plutôt que perdre son temps à envisager un concept chimérique d'entreprise agricole bio intégrée et à taille humaine, elle aurait mieux fait de s'inscrire direct au pôle-emploi local.

Elle aurait postulé à la ferme des 1000 vaches pour un poste où épanouir sa créativité en management bovin, satisfaire son aspiration au travail en équipe, mettre en œuvre ses connaissances et compétences acquises durant son cursus de formation.

Le tout pour une rémunération attractive et des perspectives de carrière alléchantes.

 

Au début de la fable cependant, elle fait plaisir à voir, la petite Perrette, bien dans sa peau et ses pompes, dans la belle énergie d'une jeunesse que l'expérience n'a pas encore alourdie

Légère et court vêtue, elle allait à grands pas,/Ayant mis ce jour-là pour être plus agile,/Cotillon simple et souliers plats.

Si optimiste, si confiante en la vie et en elle-même :

« Il m'est, disait-elle, facile/D'élever des poulets autour de ma maison :

Le renard sera bien habile,/S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon. »

On n'a qu'une envie, c'est qu'elle réussisse. Mais le narrateur l'attend au tournant.

La Fontaine est-il en cette affaire saisi du sadisme inconscient des soignants et éducateurs (et moralistes) ?

(Ach Ariane, ich allais le sagen). (Ja ich weiss, Papa Sigmund, aber ich adore parlieren à votre Platz).

Ou peut être JLF fait-il preuve ici (ce n'est pas incompatible) d'une ironique auto-dérision envers ses propres rêves et ambitions ?

Son Perrette c'est moi en quelque sorte.

 

Quoi qu'il en soit, toute à l'image de son futur veau gambadant, elle est gagnée par l'euphorie (aurait-elle fumé certaine herbe du pré, dûment prohibée pourtant par un édit du Roy?) 

Perrette là-dessus, saute aussi, transportée.

Le lait tombe. Et elle aussi, de haut. Reste plus à la pauvre fille qu'à aller s'excuser à son mari,/En grand danger d'être battue.

Bref la voici à tous points de vue fracassée tout pareil que Rimbaud par la rugueuse réalité.

Cette mésaventure aura-t-elle définitivement coupé les ailes à la petite Perrette ? J'aime à croire au contraire qu'elle saura rebondir. Grâce à son conseiller de pôle-emploi, naturellement.

Il lui dira « Bon vous avez eu quelques accidents dans votre parcours professionnel, mais vous savez, être une héroïne de La Fontaine, c'est pas donné à tout le monde : c'est le grand plus de votre CV ».

Et c'est là qu'elle boira du petit lait, Perrette.

09:04 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)