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Le blog d'Ariane Beth - Page 364

  • Conseil d'amie

     

    « Les amis se disent sincères ; ce sont les ennemis qui le sont. Aussi devrait-on, pour apprendre à se connaître soi-même, prendre leur blâme comme on prendrait une médecine amère. »

    Schopenhauer (Aphorismes sur la sagesse dans la vie)

     

    Mmouais … T'es sûr, Arthur ? Je sais bien que t'as pas eu trop d'amis dans ta vie, mais quand même sur ce coup-là, je me demande si tu te goures pas un peu.

    Implicitement cette affirmation laisse en effet entendre que la haine serait plus clairvoyante que l'amour, l'antipathie que la sympathie.

    Certes il y a des amis prétendus (ou même sincères) qui à force de flagorneries stupides (et intéressées souvent, par exemple dans le cas des courtisans en politique) ont un effet débilitant sur la lucidité.

    Mais cela confère-t-il pour autant certificat de sincérité aux ennemis ? Hein ?

    Euh bon, je vois pas pourquoi je me lance là-dedans, je suis pas là pour faire une dissert thèse antithèse synthèse. En plus vu le mépris de Schopenhauer pour Hegel, il le prendrait mal.

    Et j'ai pas envie de m'en faire un ennemi.

    En fait ce qui ressort de plus clair de cette pensée, c'est le masochisme de notre pauvre ami Arthur, son amertume.

    Amer : oui, voilà un mot qui lui convient. D'où lui vient donc cette défiance affirmée envers son prochain ? En général pour déceler l'origine de l'amer faut la chercher, la mère (ou le père). Est-ce le cas, j'en sais trop rien.

    Mais à le lire on ressent qu'il a vécu dans le sentiment d'une sorte de disgrâce. Peut être aurait-il bien voulu, tel le Jacky de Brel, être une heure, une heure seulement, être une heure rien qu'une heure durant, beau ...

    Beau et con à la fois ? Pas jusque là quand même. Il avait conscience du charme de l'intelligence, de l'éblouissement produit par l'art de libérer le rayonnement d'une pensée comme on lance la fusée d'un feu d'artifice.

    Cette histoire de médicament amer m'évoque surtout quelqu'un de moins cynique avec ses amis. Sauf quand ils étaient médecins.

    « Au demeurant j'honore les médecins. Ce n'est pas à eux que j'en veux, c'est à leur art, et ne leur donne pas grand blâme de faire profit de notre sottise, car la plupart du monde fait ainsi.

    Je donne grande autorité à mes désirs et propensions. Je n'aime point à guérir le mal par le mal ; je hais les remèdes qui importunent plus que la maladie. Puisqu'on est au hasard de se tromper, hasardons-nous plutôt à la suite du plaisir. »

    Essais II,37 (De la ressemblance des enfants aux pères).

    Prescription conclusive : si votre dose de Schopenhauer passe mal, y ajouter une lichette de Montaigne.

     

  • La politesse du porc-épic

     

    « Par une froide journée d'hiver, un troupeau de porcs-épics s'était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s'éloigner les uns des autres. Quand le besoin de se réchauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de façon qu'ils étaient ballottés de çà et de là, jusqu'à ce qu'ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendît la situation supportable.

    Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur propre intérieur, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses qualités repoussantes et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu'ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c'est la politesse et les belles manières.

    Par ce moyen, le besoin de chauffage mutuel n'est, à la vérité, satisfait qu'à moitié, mais en revanche on ne ressent pas la blessure des piquants. Celui-là cependant qui possède beaucoup de calorique propre, préfère rester en dehors de la société pour n'éprouver ni ne causer de peine. »

    Schopenhauer. (Parerga et paralipomena)

     

    L'homme est un animal politique et le porc-épic a le sens civique. Il pratique la politesse de l'élastique. Mais si le porc-épic est mélancolique, là y a un hic.

    Car ce loustic illogique ne recherche l'autre porc-épic que s'il n'est pas trop mal dans sa peau qui pique.

    Mais que la glaciation vienne à nouveau le saisir, il s'éloigne et s'isole.

    Autre différence avec un porc-épic typique : des piquants, le mélancolique en porte aussi et surtout à l'intérieur. Il est hypersensible à la moindre piqûre venue de l'autre qui vient raviver la blessure des piquants internes.

    Un écorché vif (sic).

    Quand la réalité se fait polémique, chacun se replie instinctivement. Mais si à l'intérieur ça pique aussi, la situation du porc-épic devient fort épique.

    Dans ce cas pas de panique, y a un truc qui tombe à pic. A défaut de chauffage électrique, c'est le calorique propre qui évite de transir de froid dans sa solitude.

    Il arrive parfois que le calorique produise un rayonnement mirifique, capable de réchauffer des colonies entières de porcs-épics.

    Le calorique héroïque et poétique d'un porc-épic fort chic type nommé Friedric.

    « Dans le coin ensoleillé de mon mont des oliviers je chante et me moque de toute compassion. Ainsi chantait Zarathoustra.»

     

     

     

     

     

  • Lot de consolation

     

    « Je cause parfois avec les hommes comme l'enfant avec sa poupée. Elle sait très bien que sa poupée ne l'entend pas, mais elle se procure, par une agréable auto-suggestion consciente, la joie de la conversation. »

    Schopenhauer (Parerga et paralipomena)

     

    Remarquons le « elle ». Schopenhauer, dans son préjugé, considère-t-il que pour jouer à la poupée il faut être une fille ? Ou le préjugé est-il plutôt celui du traducteur ?

    Je n'ai pas le texte allemand, mais il y a fort à parier qu'il s'agit du mot « Kind », qui est neutre. S'appliquant pareillement à garçons et filles.

    C'est beau, ce texte, mais c'est triste, non ? Schopenhauer en petit enfant esseulé qui n'aurait pas trouvé d'amis parmi les autres enfants, pour partager ses jeux. Trop différent d'eux, trop timide, trop renfermé en lui-même.

    Peut être aussi, comme le dit à Julien Sorel son mentor au séminaire, pas assez médiocre pour eux. On comprend pourquoi Nietzsche s'est senti aussi proche de Schopenhauer.

    C'est triste. Ou pas ? Il n'y a pas que les enfants solitaires qui jouent à la poupée.

    Au contraire chez l'enfant dans une voie habituelle de socialisation, jouer à la poupée (ou à ses déclinaisons nounoursiennes et autres) c'est anticiper sa vie relationnelle d'adulte. S'y entraîner sans risque, à l'aide de ce que le psychanalyste anglais Donald Winnicott nomme un objet transitif (ou transitionnel).

    Un objet qui fait exister un lieu de transition entre la subjectivité du monde intérieur de l'enfant et l'objectivité du monde réel. En passant par ce lieu-là, l'enfant peut se risquer chaque jour un peu plus vers le monde des autres, car il sait pouvoir battre en retraite facilement vers la sécurité de son monde à lui.

    Plus poétiquement, disons que la poupée est comme une matriochka : à l'intérieur il y a tous les visages, les répondants qu'offriront peu à peu à l'enfant les relations réelles avec ses semblables.

    (Métaphore formulée il vous en souvient par le héros de Cédric Klapisch à la fin des Poupées russes. Lui l'applique aux relations amoureuses, mais c'est valable pour tous les répondants que l'on cherche dans le monde).

    Sauf que Schopenhauer a eu beau les chercher, les visages, les répondants, il ne les a pas trouvés. Ou si peu. Et bien tard.

    Il a eu beau tenter de parler aux hommes de sa philosophie, longtemps il ne les a pas intéressés. Alors il est revenu à sa poupée, son lot de consolation.

     

    « Ma philosophie ne m'a rien apporté, mais elle m'a beaucoup épargné. »

    (Aphorismes sur la sagesse dans la vie)