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Le blog d'Ariane Beth - Page 362

  • Luciole on the earth ...

    « Les religions sont comme les vers luisants : pour briller, il leur faut l'obscurité. » Schopenhauer (Parerga et paralipomena)

     

    Voilà un aphorisme fort réussi, et qui se passe de commentaires. Mais on se refait pas : comment m'empêcher d'en dire deux ou trois trucs ?

    C'est vraiment une jolie trouvaille, aussi poétique qu'ironique, cette image des vers luisants.

    Évocation de célébrations nocturnes, lumignons en procession, bougies allumées pour Hanouka, Pâques ou Noël, cierges tremblotants dans la pénombre des nefs.

    Car les religions souscrivent à la phrase de Schopenhauer, sauf que leur vision est à l'inverse. Elles affirment que la lumière est de leur côté.

    La lumière a brillé dans les ténèbres. (Évangile de Jean) Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une lumière. (Livre d'Isaïe)

    Alors comment discerner ce qui est pour de bon lumière et ce qui est obscurité, que l'on soit religieux ou pas, croyant ou sceptique, athée, agnostique ?

    L'ennui c'est que c'est un peu comme à gauche la question de la division : chacun soutient que c'est du fait de l'autre. 

    Les religions diront : ce monde est plongé dans les ténèbres, nous lui apportons la lumière. Selon les religions, les époques, on ne mettra pas tout à fait la même chose dans les ténèbres (et consécutivement dans la lumière).

    Exemple pour l'inquisiteur catholique c'était ténèbre que l'hérésie, lumière la flamme d'un bel autodafé (= acte de foi). Brûlez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens.

    On aurait pu espérer que cette conception du monde fasse long feu. Mais non. De nos jours, d'autres inquisiteurs d'autres religions (ou aussi de la même) ont repris le flambeau, contre la société sécularisée des mécréants.

    (Sans compter que des bûchers s'allument aussi de courant à courant, de secte à secte à l'intérieur-même des religions, et ce ne sont pas les moins ravageurs, narcissisme des petites différences oblige).

     

    Et pourtant elles étaient venues au monde, les Lumières, elles avaient brillé dans les ténèbres de l'obscurantisme. Le monde en était devenu plus lucide, croyions-nous. Plus apte à la raison et à la rationalité.

    Sauf que la véritable difficulté, c'est d'en devenir plus généreux, décidé à prendre soin en soi et en l'autre de l'humain. Mais nous mesurons à tout propos combien un tel effort est surhumain, combien incertaines ses concrétisations.

    Contre la violence qui terrorise, contre les discours mensongers qui aliènent, contre la bêtise qui aveulit, nos pauvres Lumières sont tellement fragiles, petites lucioles perdues dans la nuit.

     

     

  • Le chien de Spinoza

     

    "Spinoza semble n'avoir pas du tout connu les chiens. "

    Schopenhauer (Parerga et paralipomena)

     

    Ça me fait penser qu'il y a longtemps que je n'ai plus entretenu mes lecteurs de ma phobie des chiens. Figurez-vous que ça s'arrange.

    Grâce à des chiens que je suis amenée à fréquenter car je joue aux cartes avec leurs maîtresses.

    D'abord une chienne douce, discrète et de bonne humeur qui m'a adoptée d'emblée et à qui j'ai fini par rendre la pareille.

    Par contre me demandez pas la marque, pour moi les chiens c'est comme les voitures je ne les différencie que par la taille et la couleur. Là c'est genre vanille/caramel, taille moyenne.

    L'autre chien est noir, petit, toujours sur le qui vive, aboyant pour un oui ou un non, sans oublier les peut être. Néanmoins il ne réveille pas ma phobie. Pour la bonne raison qu'un chien petit, je me sais apte à le maîtriser au besoin.

    Et puis je le comprends je crois : s'il joue le hargneux, c'est que sa petitesse, le mettant à la merci de la méchanceté du monde, a créé en lui une fragilité psychologique que je connais bien. J'aboie juste un peu moins (qu'ouah que ?)

    Schopenhauer, lui, ne se priva pas d'aboyer. Il aimait beaucoup son chien et sans doute parlait avec lui comme l'enfant avec sa poupée (cf Lot de consolation).

    En bon misanthrope, il investit son affectivité dans les animaux. Il a écrit de fort belles choses sur leur proximité avec nous humains, notre scandaleuse cruauté à leur égard.

     

    Quant à Spinoza, il ne lui pardonne pas un fait bien connu de toi, lecteur (cf mon abécédaire, particulièrement le 9/02/16)

    « Les tortures que, à en croire Colerus, Spinoza exerçait habituellement, pour s'amuser et en riant de bon cœur, contre les araignées et les mouches, ne répondent que trop bien aux propositions attaquées ici (éthique p4 chap 26 de l'appendice, et scolie prop 37), comme aux chap cités de la Genèse (1 et 9). Tout cela fait que l'éthique de Spinoza est un mélange de vrai et de faux, de choses admirables et de choses mauvaises. » (P&P)

    Il faut reconnaître que Spinoza sur la question des animaux ne prend pas de distance avec l'anthropocentrisme judéo-chrétien (cf en effet les passages bibliques indiqués).

    La proposition incriminée de l'appendice P4 dit en gros : en tant qu'humains, on ne peut véritablement être en relation qu'avec les autres humains. Le reste de la nature est donc à considérer en fonction de la règle de notre utilité.

     

    Schopenhauer était-il plus tendre que Spinoza ?

    Quel rôle joue le romantisme allemand dans sa compassion animalière ?

    La misanthropie est-elle le plus court chemin vers l'écologie ?

    Pourquoi mange-t-on du chien en Asie ?

    Sachant qu'on y mange des vers, quid des araignées et des mouches ?

     

    Je laisse au lecteur le soin d'analyser tout seul ces questions en bonne méthode dialectique.

    Moi là j'ai pas le temps : faut que je sorte le chien.

     

  • L'heure de la récré

     

    « L'homme ordinaire ne se préoccupe que de passer le temps, l'homme de talent que de l'employer. La raison pour laquelle les têtes bornées sont tellement exposées à l'ennui, c'est que leur intellect n'est absolument pas autre chose que l'intermédiaire des motifs pour la volonté. Le résultat est une effroyable stagnation de toutes les forces de l'individu entier : l'ennui.

    Pour le combattre, on insinue sournoisement à la volonté des motifs petits, provisoires, choisis indifféremment afin de la stimuler et de mettre par là également en activité l'intellect qui doit les saisir. De tels motifs sont le jeu de cartes ou autres. À leur défaut, l'homme borné se mettra à tambouriner ou à tapoter avec tout ce qui lui tombe sous la main. Le cigare aussi lui fournit de quoi suppléer aux pensées. » 

    Schopenhauer (Aphorismes sur la sagesse de la vie)

     

    Freud (qui doit beaucoup à Schopenhauer pour sa conception de la nature humaine) semble répondre très précisément à ce passage dans une lettre à Lou Andreas-Salomé. Il lui explique, plaisamment comme il sait le faire, qu'il est en train d'écrire un livre « tout à fait superflu » (il s'agit de Malaise dans la culture).

    « Mais que pouvais-je faire d'autre ? Il n'est pas possible de fumer et de jouer aux cartes toute la journée. Je ne peux plus faire de longues marches et la plupart des choses qu'on lit ont cessé de m'intéresser. J'écris et le temps passe ainsi très agréablement. »

    Versons au dossier une dernière citation.

    « Si quelqu'un me dit que c'est avilir les muses de s'en servir seulement de jouet et de passetemps, c'est qu'il ne sait pas, comme moi, combien vaut le plaisir, le jeu et le passetemps. » (Essais Livre III chap 3 De trois commerces)

    Voilà le plus convaincant sur un plan vraiment philosophique.

    Du moins si l'on admet que l'être humain n'a rien de plus sensé à faire que d'essayer d'être aussi heureux et aussi peu malheureux que possible. Ce que la philosophie a posé dès l'origine (moi pas tout de suite mais j'ai fini par y venir).

    Or ne nous y trompons pas : pour faire le bonheur, le divertissement (passer le temps) et l'activité ou création (l'employer) sont beaucoup plus semblables qu'on ne le croit et que Schopenhauer ne veut bien le dire ici.

    Lui-même ne parlerait pas de l'ennui s'il ne le connaissait intimement, et pas si bien s'il n'avait su construire à partir de lui.

    Il se peut que les échappatoires à l'ennui ne produisent pas grand chose en général. Mais à lire les Essais ou Malaise dans la culture, pareillement écrits pour passer le temps, on se dit que la question n'est pas l'ennui en soi, mais qui s'ennuie.

    Si l'ennui d'un homme ordinaire (terme qu'il faudrait définir je l'admets, je m'y mettrai si je m'ennuie) est juste du temps perdu, avec un génie le temps perdu ne peut que se retrouver en création.

    Hegel ?

    a)il a employé son temps à sécréter l'ennui

    b) il aurait donc mieux fait de jouer aux cartes (mais aurait-il trouvé des partenaires?)

    c)on s'en fout, ne perdons pas notre temps, lisons plutôt Schopenhauer. Et Nietzsche, Freud, Spinoza.

    Ou mieux : affilions-nous au club de bridge le plus proche.