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02/12/2019

D'une âme ingrate

Le scolie sur la jalousie cité la dernière fois est un exemple frappant d'un fait que tout lecteur d'Éthique est amené à remarquer.

Dans les définitions et propositions, Spinoza déroule son raisonnement avec une impassibilité bien géométrique.

Mais les scolies qu'il y adjoint régulièrement, dans un souci de concrétisation de sa pensée, deviennent l'occasion de "se lâcher", voire de régler quelques comptes personnels.

Il le fait souvent sur un ton ironique, comme on l'a vu à propos du glorieux pénible à tous. Parfois avec une désarmante impertinence, comme envers le grand Descartes qu'il admirait profondément (Introduction part.3).

D'autres fois le ton se fait désabusé :

« il appert (il ressort avec évidence) que les hommes sont bien plus disposés à la vengeance qu'à rendre le bienfait. » (part.3 scolie prop.41)

D'autres fois encore c'est même l'amertume, et jusqu'à la violence du scolie sur la jalousie vu la dernière fois.

 

Bref Spinoza est un homme comme un autre, affecté d'une contradiction bien humaine. Il peut s'ouvrir un accès à l'impassibilité, grâce à l'exercice de la puissance de l'esprit, ce mode où tout n'est qu'ordre et géométrie.

Et comme son esprit à lui est particulièrement puissant, ça marche pas mal en général.

Mais en même temps il ne cesse d'être passible de vulnérabilité, susceptible des embrouillaminis affectifs du mode rugueuse réalité.

 

Ses écorchures à la rugosité de la vie, on peut à l'occasion les lire entre les lignes. Ainsi se devine dans la prop.42 une souffrance à la mesure de la générosité du projet de nous conduire comme par la main à la connaissance de l'esprit humain et de sa suprême béatitude :

« Qui a, mû par amour ou espérance de gloire*, fait du bien à quelqu'un, sera attristé s'il voit son bienfait reçu d'une âme ingrate. »

 

*Ben oui aussi. "De dire de soi moins qu'il n'y a n'est pas humilité mais sottise", comme dit (à peu près) Montaigne.

 

08:44 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

01/12/2019

Excrétions et exécrations

Dans les propositions qui suivent, Spinoza se centre sur la passion par excellence, l'amour.

Il l'envisage selon la triple logique qu'il a posée :

 

1) la force de l'imagination/représentation

(L'homme, suite à l'image d'une chose passée ou future, est affecté du même affect de joie et de tristesse que suite à l'image d'une chose présente. prop.18 cf Même si elle n'existe pas)

2) l'imitation des affects

(De ce que nous imaginons une chose semblable à nous, que nous n'avons poursuivie d'aucun affect, affectée d'un certain affect, nous sommes par là même affectés d'un affect semblable. prop.27 cf Spéculation)

3) le besoin de reconnaissance

(Nous nous efforcerons également de faire tout ce que nous imaginons que les hommes considèrent avec joie, et au contraire nous aurons de l'aversion à faire ce que nous imaginons que les hommes ont en aversion. prop.29 cf Habituellement humanité)

 

Leur conjonction implique que la passion amoureuse a tendance à s'indexer sur l'affect supposé d'un supposé rival. Le flottement d'âme qui en découle nous amène vers des eaux freudiennes, et leur mythique triangle oedipien.

 

Spinoza décrit dans le cadre de cette indexation le renchérissement ou la dévaluation de l'objet aimé (prop.31), assortis de l'esprit de propriété à son égard (prop.32), ce qui amène la définition de la jalousie :

« Si quelqu'un imagine que la chose aimée joint à elle-même un autre, du même lien d'amitié, ou bien d'un plus étroit, que celui par lequel il la possédait seul, il sera affecté de haine envers la chose aimée, et il enviera cet autre. »

(Spinoza Éthique part.3 prop.35)

 

Une jalousie dont l'expression se fait extraordinairement crue dans le scolie qui suit :

« Qui en effet imagine une femme qu'il aime se prostituant à un autre, non seulement sera attristé de ce que son propre appétit se trouve réprimé, mais encore, parce qu'il est contraint de joindre l'image de la chose aimée aux parties honteuses et aux excrétions de l'autre, il l'a en aversion. »

Dérangeant, non ?

 

09:07 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)