Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

- Page 5

  • Comme parfois elle m'échappe

    « Apollonius(1) disait que c'était aux serfs de mentir, et aux libres de dire la vérité.

    C'est la première et fondamentale partie de la vertu. Il la faut aimer pour elle-même.

    Celui qui dit vrai, par ce qu'il y est d'ailleurs obligé et par ce qu'il sert, et qui ne craint point de dire un mensonge, quand il n'importe à personne, n'est pas véritable suffisamment.

    Mon âme, de sa complexion, refuit la menterie et hait même à la penser.

    J'ai une interne vergogne et un remords piquant, si par fois elle m'échappe, comme parfois elle m'échappe, les occasions me surprenant et agitant impréméditéement(2).

    Il ne faut pas toujours dire tout, car ce serait sottise ; mais ce qu'on dit, il faut qu'il soit dit tel qu'on le pense, autrement c'est méchanceté. »

    (Montaigne Essais livre II chapitre 17 De la présomption)

     

    (1)Apollonius de Thyane (Pythagoricien, 1er siècle).

    (2)Sans que j'aie pu réfléchir à l'avance. À vrai dire, moi j'avoue que j'aurais aimé des exemples de ces occasions où il a laissé échapper une menterie. Mais il n'en donne pas ...

    La méchanceté de ne pas dire les choses telles qu'on les pense, je la comprends comme un positionnement de supériorité par rapport à l'autre. Qu'il soit conscient, délibéré, ou pas, peu importe : en pratique pour l'autre ça revient au même.

    Parfois c'est qu'on veut être « gentil », protéger l'autre supposé incapable d'entendre rien que la vérité toute la vérité. Alors ce qu'on pense, on le lui présente enrobé, atténué.

    Parfois c'est juste pour le plaisir de le prendre pour un con … Histoire d'être sûr que l'on n'en est pas un soi-même ?

     

  • Ainsi que des chemins

    « La plus pénible assiette pour moi, c'est être en suspens ès choses qui pressent(1), et agité entre la crainte et l'espérance.

    Le délibérer(2), voire ès choses plus légères, m'importune ; et sens mon esprit plus empêché à souffrir(3) le branle et les secousses diverses du doute et de la consultation, qu'à se rasseoir et résoudre à quelque parti que ce soit, après que la chance est livrée(4).

    Peu de passions m'ont troublé le sommeil ; mais, des délibérations, la moindre me le trouble.

    Tout ainsi que des chemins, j'en évite volontiers les côtés pendants(5) et glissants, et me jette dans le battu le plus boueux et enfondrant(6), d'où je ne puisse aller plus bas, et y cherche sûreté. »

    (Montaigne Essais livre II chapitre 17 De la présomption)

     

    (1)Des choses pas tant urgentes que potentiellement lourdes de conséquence. (Opposées à choses plus légères de la phrase suivante).

    (2)Le processus de prise de décision.

    (3)Empêché à souffrir = ayant de la peine à supporter.

    (4)Une fois que le sort en est jeté.

    (5)Pentus.

    (6)Où se creusent des fondrières, des ornières. Terme probablement inventé par Montaigne.

     

    On voit ici un exemple de séquence d'écriture fréquente dans les Essais.

    Un fait (ou un sentiment) est présenté de façon argumentée et circonstanciée, dans un style plutôt laborieux. Et puis, derrière, arrive une belle métaphore bien concrète, jouant sur quelques mots au fort pouvoir évocateur.

    Cela dit, la solution de régler son flottement d'âme (dirait Spinoza) en se jetant dans le battu le plus boueux et enfondrant ça fait un peu politique du pire.

     

  • L'épouser en somme

    « La beauté est une pièce de grande recommandation au commerce des hommes ; c'est le premier moyen de conciliation des uns aux autres, et n'est homme si barbare et si rechigné qui ne se sente aucunement(1) frappé de sa douceur.

    Le corps a une grand' part à notre être, il y tient un grand rang ; ainsi sa structure et composition sont de bien juste considération. (…)

    Il faut ordonner à l'âme non de se tirer à quartier(2), de s'entretenir à part, de mépriser et abandonner le corps (aussi ne le saurait-elle faire que par quelque singerie contrefaite), mais de se rallier à lui, de l'embrasser, le chérir, lui assister, le contreroller(3), le conseiller, le redresser, le ramener quand il fourvoie, l'épouser en somme et lui servir de mari ; à ce que leurs effets ne paraissent pas divers et contraires, ains(4) accordants et uniformes. »

    (Montaigne Essais livre II chapitre 17 De la présomption)

     

    (1)Ce mot, très fréquent sous la plume de Montaigne, est un latinisme. Il a le sens positif de « en quelque sorte », et non le sens négatif de son emploi actuel.

    (2)À part.

    (3)Du mot rôle = registre, liste. Contre-rôler c'est relire la liste pour « cocher les cases » selon tel ou tel critère. D'où le sens moderne. Ici Montaigne parle au fond d'une « check-list » qui peut concerner aussi bien l'état physique que l'état moral. Un procédé dont il usa dans l'observation et la tentative de soin de sa maladie de la pierre. 

    « Comme quelque nouveau symptôme survient à mon mal, je l'écris. D'où il advient qu'à cette heure, étant quasi passé par toute sorte d'exemples, si quelque étonnement me menace, feuilletant ces petits brevets décousus (...) je ne faux plus de trouver où me consoler de quelque pronostique favorable en mon expérience passée. » (III,13 De l'expérience)

    (4)Mais au contraire.

     

    Et sinon, vous avez remarqué, les filles : à l'inverse du genre grammatical, Montaigne fait du corps un féminin, dont la faiblesse nécessiterait la protection et le guidage de l'âme, entité virile (car siège de la raison et de la conscience, j'imagine). Eh oui, on a beau être le parangon de l'humanisme, on n'est pas exempt de préjugés ...

    Cela dit la métaphore du mariage est belle, il suffit de l'entendre dans une version moderne d'égalité des sexes.