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17/04/2015

Dédicace

« Le chemin ça n'existe pas. » 

( Ainsi parlait Zarathoustra. L'esprit de pesanteur 2)

 

Les meilleures choses ont une fin. C'est ici que je vais arrêter la randonnée au pays de Zarathoustra, et plus généralement au pays de Nietzsche. (Du moins pour l'instant. Car il est des textes et des auteurs qui ne vous lâchent jamais une fois qu'on les a vraiment rencontrés, je ne vous l'apprends pas).

 

Cette phrase lapidaire est sans doute un des meilleurs résumés du parcours.

J'ai fait auprès de Zara ce que Zara dit avoir fait pour son propre compte : chercher son chemin. Et je l'ai fait à sa façon, qui me convient spontanément.

« C'est à contrecoeur que j'ai demandé mon chemin. Je préfère interroger les chemins eux-mêmes et les essayer. »

 

Tu te moquerais bien de moi, lecteur, si je te disais combien de fois je me suis égarée, j'ai tourné en rond dans une ville inconnue, par répugnance à demander mon chemin à un autre passant. Stupide, non ? Sans doute. Mais finalement tu sais quoi, je suis toujours arrivée quelque part. Pas là où je l'avais prévu, d'accord. Mais Dieu me dégépéesse, c'était pas forcément moins bien.

 

Dans la lecture des textes aussi, le chemin, le sens, plutôt que le demander (aux érudits par exemple cf note 24 février), c'est bien plus amusant de « l'essayer ». (Rigolo hein, de voir que Zarathoustra parle ici en Montaigne dans le texte ?) De toutes façons c'est de bien moindre conséquence. A errer perdue dans une forêt je pourrais mourir de faim de froid ou me faire attaquer par un loup (ou pire, par un chien …. ). Mais à errer dans les livres, à accumuler d'éventuelles erreurs de compréhension, d'interprétation, qu'est-ce que je risque ?

 

« Je ne connais pas d'autre manière d'avoir commerce avec les grandes tâches que le jeu ». (Ecce homo. Pourquoi je suis si avisé)

Confidence pour confidence, moi non plus. Cela dit, lire de la philo est un jeu c'est clair, mais est-ce une grande tâche ? Pas sûr, il y en a tant de plus urgentes et utiles. Mais, comme tout le monde, je fais ce que je peux selon ce que je suis. Voilà, stop. Me voici plus bavarde que Zarathoustra. Un comble.

Finissons plutôt sur cette dédicace de Nietzsche à tous ses lecteurs :

 

« A vous, que l'énigme enivre, que contente la pénombre, dont l'âme au son des flûtes se laisse dérouter par toute ouverture vers le non-sens (…) car là où l'énigme vous est possible, vous répugnez à la solution »

(Ainsi parlait Zarathoustra. De la vision et de l'énigme 1)

Oui : à nous !

10:04 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)

14/04/2015

Lester l'instant

1) Le revivre dans ce texte du Gai savoir (lire vend 10 av) est sans rapport avec le cycle des réincarnations à la mode bouddhiste ou hindouiste. Il ne se déploie pas comme un itinéraire dont chaque étape rapprocherait de l'être accompli.

La vie revécue « ne comportera rien de nouveau ».

 

2) Une répétition dont le re- aurait un sens particulier. Il s'agit d'un re-vivre qui ne relativise pas l'instant, ne l'use ni le désamorce. Au contraire il produit un branchement vers un potentiel énergétique incommensurable (un agir lesté du poids le plus lourd). Vivre la même chose ou pas, répéter ou pas, n'est pas la question. Elle est dans l'intensité du désir (combien aimer et toi-même et la vie) : ce qui compte est vivre la chose-même, dans le cœur, le noyau de la vie et du temps. Plus qu'un re-vivre, l'éternel retour nietzschéen propose le vivre sous forme absolue, disons un sur-vivre (pour un sur-humain, logique).

 

3) Dans ce passage Nietzsche figure l'instant selon deux modalités à la fois. D'une part comme inscrit dans le temps linéaire, participant de la durée (au moment précis où Nietzsche trace ces mots sur sa feuille). D'autre part cet instant est considéré en tant que support du concept-temps lui-même.

 

Ce qu'il s'agit de prendre en compte, c'est que ce rôle de support est de même celui de l'ensemble des instants et de chacun d'eux. (Dans tout élément concret d'une chose est nécessairement présent le concept de cette chose). Et c'est bien cette vision qui change tout. En fait Nietzsche relate ici l'expérience de ce que Spinoza dans l'Ethique nomme « connaissance du troisième genre », branchement direct de la conscience sur la substance unique nommée par lui « Dieu ou la nature ». (cf ce blog notes 22 et 28 juin 2013)

 

5) Dieu m'arraisonne, nous voici en plein surf sur la vague (le vague?) du mysticisme, ou pas loin. C'est pourquoi cette histoire d'éternel retour j'aurais préféré l'éviter, pour ne pas léviter dans ces hauteurs. Mais qu'y puis-je c'est ainsi : Nietzsche et Spinoza partagent les ingrédients d'un cocktail original autant qu'efficace : 1/3 intellectualité, 1/3 mysticisme (a-religieux/a-thée), 1/3 accroche radicale à la réalité et à l'immanence. Avec pour touche finale assaisonnement poésie lyrique pour l'un, logique mathématique pour l'autre. Faites votre choix. (Moi je mélange les deux sans modération – tout s'explique, direz-vous).

 

6) Ce n'est pas parce qu'il serait exceptionnel que cet instant de gai savoir est prodigieux. Le prodige, c'est à nous qu'il appartient de le produire en tout instant du temps de notre vie. En lestant l'instant de son poids le plus lourd, le poids absolu de « tout est là ». Et alors ce tout, et alors ce poids, le prendre sur soi, l'accueillir pour soi. « Car je t'aime, ô éternité ».

 

19:03 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

10/04/2015

Un moment prodigieux

Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : « Cette vie, telle que tu la vis et l'as vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d'innombrables fois ; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu'il y a dans ta vie d'indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement – et également cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant et moi même. L'éternel sablier de l'existence est sans cesse renversé, et toi avec lui, poussière des poussières ! » - Ne te jetterais-tu pas à terre en grinçant des dents et en maudissant le démon qui ainsi parla ?

Ou bien as-tu vécu une fois un instant prodigieux où tu lui répondrais : « Tu es un dieu et jamais je n'entendis rien de plus divin ! » Si cette pensée s'emparait de toi, elle te métamorphoserait, toi, tel que tu es, et, peut être, t'écraserait : la question posée à propos de tout et de chaque chose, « veux-tu ceci encore une fois et encore d'innombrables fois ? » ferait peser sur ton agir le poids le plus lourd ! Ou combien te faudra-t-il aimer et toi-même et la vie pour ne plus aspirer à rien d'autre qu'à donner cette approbation et apposer ce sceau ultime et éternel ? (Le gai savoir 341)

 

Un passage génial à tous égards. Force littéraire dans cette mise en scène romantique en diable (cf le Faust de Goethe ou le « grand jeu » du Hugo de La Légende des siècles), effet hypnotique du rythme en vagues*, et force philosophique du même mouvement. Un passage qui rend évidente l'impertinence d'une distinction simpliste littérature/philosophie, surtout avec certains, Nietzsche ou Montaigne pour ne citer que mes chouchous. Alors juste pour aujourd'hui, lisez-le tranquillement, profitez-en, faites-vous plaisir.

 

Quant à mon petit commentaire n'espérez pas y échapper (Zara a du mal à s'arrêter de parler, et moi d'écrire, toutes choses égales par ailleurs). Mais ce sera pour la prochaine fois. Je vous laisse (une fois n'est pas coutume) le temps de vous demander vous aussi : il me dit quoi, ce texte ?

 

 

* A propos de vagues, vous pouvez aller lire le n°310 du Gai savoir, intitulé « Volonté et vague », où contemplation de la mer (c'était à Gênes), intuition philosophique et jubilation d'écrire ne font qu'un.

« C'est ainsi que vivent les vagues, et c'est ainsi que nous vivons, nous qui voulons »

« Vous et moi, nous avons un seul et même secret ! »

 

Un texte et un moment de pure grâce.

 

 

09:02 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)