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16/07/2013

B.attitude (16) Le triangle DJT

 

Lors du dernier épisode, nos héros sont entrés au pays des affects par une arche triomphale crypto-biblique, dans l'euphorie de deux concepts aussi grandioses qu'abscons. Cependant, face à la rugueuse réalité (Rimbaud, who else?) de leur quotidien pas toujours si plusbellela vie que ça, ils se demandent si cette série ne commence pas à planer grave, alors que Spin leur avait promis du concret géométrique.

 

OK les gars on va faire dans le géométrique précis concis.

Par affects j'entends les affections du corps qui augmentent ou diminuent, aident ou répriment, la puissance d'agir de ce corps, et en même temps les idées de ces affections.(Part 3, déf 3)

L'affect est donc, comme on l'a déjà dit, la force d'impact entre boules de billard, aussi bien dans le plan réel, charnel, des corps, que dans celui, abstrait et imaginaire, de leurs représentations en idées. Comme toute force, il se caractérise en deux paramètres : intensité et direction.

 

Tout la machine des affects dans l'Ethique fonctionne par combinaisons de ces deux paramètres.

L'intensité de la force permet de distinguer les affects actifs des affects passifs. Les affects passifs diminuent la puissance, et les actifs l'augmentent.

La direction de la force permet de distinguer ce qui va dans le sens du conatus, ce qui l'aide, de ce qui va à son encontre, le freine, le réprime.

 

Le moteur de la machine est le désir (cupiditas), moteur démarrant sous un impact quelconque dans notre jeu de billard autodéterminé.

Le désir est l'essence-même de l'homme en tant qu'on la conçoit déterminée, par suite d'une quelconque affection d'elle-même, à faire quelque chose. (Part 3 déf 1 cf B.2) J'y embrasse ensemble tous les efforts (conatus) de la nature humaine que nous désignons sous les noms d'appétit, volonté, désir ou impulsion (nomine appetitus, voluntatis, cupiditatis, vel impetus) (…) lesquels varient en fonction des variations de l'état d'un même homme, et il n'est pas rare de les voir tellement opposés entre eux que l'homme, tiraillé en des sens divers, ne sache où se tourner. (Explication de la déf 1).

 

Il y a deux autres affects de base, qui déplacent le curseur dans des sens opposés sur l'échelle mesurant la puissance.

La joie est le passage de l'homme d'une moindre perfection à une plus grande (déf 2)

La tristesse est le passage de l'homme d'une plus grande perfection à une moindre. (déf 3)

Ni joie ni tristesse ne sont des valeurs absolues, mais bien des différentiels de perfection ( = d'adhésion à la substance). C'est donc le passage, le mouvement du curseur qu'il faut repérer.

 

D'où les procédures qui balisent le parcours éthique

1/ repérer quand le moteur Désir se met en marche

2/ observer dans quelle direction il déplace le curseur Joie/Tristesse

3/ ramener ce curseur à un niveau compatible et si possible favorable pour son conatus.

 

On voit ici l'utilité de la connaissance adéquate pour faire un juste repérage, et celle du système vertu/raison/conatus pour agir sur le curseur. Faute de quoi on reste tiraillé en tous sens, en proie aux flottements d'âme. Et alors, même si on passe à toutes sortes d'actes, on n'est pas actif, et même si on croit s'affirmer, on se dé-nature (P 4, prop 33-34 cf B.2).

En tant qu'ils sont en proie aux affects qui sont des passions, les hommes peuvent être contraires les uns aux autres.

C'est en tant seulement qu'ils vivent sous la conduite de la raison que les hommes nécessairement conviennent toujours par nature.

 

Ces procédures signent l'optimisme et la force affirmative de Spinoza : chercher la joie, fuir la tristesse, même par essais et erreurs successifs (faut pas rêver quand même) nous rend parfaitement vivants de vie substantielle.

Comme la raison ne demande rien contre nature, c'est donc elle-même qui demande que chacun s'aime lui-même, recherche son utile, ce qui lui est véritablement utile, et aspire à tout ce qui mène l'homme à une plus grande perfection (perceptible dans l'affect joie), et, absolument parlant, que chacun s'efforce, autant qu'il est en lui, de conserver son être.

 

Je vais vous dire, moi perso je demande pas plus.

 

A suivre

 

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13/07/2013

B.attitude (15) Amour gloire et vertu

 

Dans ce nouvel épisode nous allons entrer au pays des affects. Rendez-vous au départ de la ligne « Désir » du tramway. (Encore une blaguadeub trop tentante). Mais avant tout, un coup d'oeil sur la carte pour baliser notre itinéraire. (Mode géométrique, quand tu nous tiens …).

 

Spinoza aborde son étude des affects dans la troisième partie de l'Ethique qui en compte cinq. C'est donc la partie centrale, à la fois en logique et en pratique. Une fois posé le système unisubstantiel dans son déterminisme (Part 1,2), il faut pour trouver la béatitude (Part 5) savoir/pouvoir désamorcer la négativité et faire jouer la positivité de l'impact de détermination (Part 4). Cet impact, ce sont les affects. Voilà pourquoi le repérage et le classement des affects constitue le pivot de la machine éthique.

D'ailleurs la plupart des gens ne lisent que cette troisième partie. La plupart des gens, on disait à l'époque de Spin levulgaire. On a tous en nous quelque chose de vulgaire : ce qui fait chacun semblable à tout autre chacun. L'humain ni trop ni trop peu humain, juste humain. De la même façon dans le Tractatus Spinoza dit c'est vrai il faut être philosophe historien et philologue pour vraiment comprendre les textes bibliques dans leurs enjeux de production et de réception (dirions-nous aujourd'hui). Mais ça n'empêche pas que tout un chacun puisse en tirer l'essentiel, les préceptes éthiques fondamentaux qui en sont le cœur et la raison. Car ils sont formulés avec des mots simples et sans ambiguïté. Genre Tu aimeras ton prochain comme toi-même, Choisis la vie. Clair et efficace. Tout comme la partie 3 de l'Ethique.

 

Mais alors pourquoi Spinoza s'est-il cassé à écrire tout le reste (et nous à y aller voir) ? Pour la démontrer objectivement, l'éthique, la fonder une bonne fois pour toutes hors fantasmes et erreurs, pour qu'on arrête de perdre du temps en débats z'oiseux z'et nuisibles. Et puis ce que je ressens surtout (aux affects comme aux affects) : pour se faire du bien. Par l'Ethique Spinoza fait ce qu'il dit, et dit ce qu'il fait, dans un besoin profond d'unification. Comme tout grand créateur, est à la fois très fort et très fragile. Très fort, témoin son immense ambition conceptuelle qui a quelque chose de démiurgique. Il est fascinant de voir à quel point le doute lui est étranger. Très fragile aussi, à cause de son hypersensibilité à la présence du monde, à cause de cette « passibilité » qu'il décrit si éloquemment. Cette dualité fait qu'il ne peut vivre sans inscrire dans un cadre à sa mesure son rapport personnel au monde, sans poser sa propre constante essence/substance.

Entre armure conceptuelle et dévoilement de la sensibilité, l'individu Spinoza se livre à nous dans l'Ethique, tel qu'en lui-même.

 

La théorie des affects découle directement de la nature et la logique du conatus. Le but est de donner les moyens à chacun de libérer sa puissance propre, sa « vertu », comme on parle de la vertu d'une substance médicinale par exemple. Sa vertu d'individu, dans son rapport personnel à l'énergie de l'ensemble. Virtus, force. En l'occurrence, la grande force est de comprendre, car comprendre est le branchement adéquat sur l'énergie-même du conatus de l'humanité, dont l'essence est raison.

Pour l'humanité globalement, persévérer dans son être est maintenir sa constante « raison ». Ainsi le principe fondamental du bon usage des affects est que vertu individuelle et vertu générale, « vertu d'espèce humaine » sont absolument indissociables.

D'où il suit que les hommes que gouverne la raison, c'est à dire les hommes qui cherchent leur utile sous la conduite de la raison, n'aspirent pour eux-mêmes à rien qu'ils ne désirent pour les autres hommes, et par suite ils sont justes, de bonne foi et honnêtes.(Scol prop 18 Part 4) (Ah l'optimisme pré-Cahuzac, Tapie, Guéant et j'en passe tant et tant ...)

 

Autrement dit, le critère de la vertu est la convergence désir individuel/désir d'espèce. On peut dire d'une certaine façon que la vertu conative de Spinoza réalise la synthèse entre ce que Freud appelle l'autoconservation et la libido. Sauf que là où Freud désigne le fameux « malaise dans la civilisation », Spinoza affirme qu'une telle synthèse est la joie humaine par excellence. Car, telle est la révolution spinoziste, l'effort éthique n'est pas diminution ni même canalisation de puissance. Par lui au contraire l'être humain peut se mettre en œuvre, réaliser ce qu'il est. L'éthique de libération doit unifier intellect et affect pour ouvrir les chemins d'une Wille zur Macht à la mode spinoziste. La puissance du sage s'y révèlera comme joie d'acquiescer à soi et au monde. Tel est l'horizon proposé.

Deux expressions décrivent cet avenir radieux, amor dei intellectualis et acquiescentia in se ipso. Complémentaires et indivisibles, elles sont les deux faces de la vertu d'être.

 

Amor dei intellectualis. Was is das ?

L'amour intellectuel de l'esprit envers Dieu est l'amour-même de Dieu dont Dieu s'aime lui-même (…) De là suit que Dieu, en tant qu'il s'aime lui-même, aime les hommes, et par conséquent, que l'amour de Dieu envers les hommes et l'amour intellectuel de l'esprit envers Dieu est une seule et même chose. (Part 5, prop 36 et coroll)

On va traduire : l'ADI est un affect qui porte à discerner/reconnaître DSN. La conscience heureuse, positive, du lien mutuel d'appartenance entre soi et Dieu/la nature/le réel/l'espace-temps dans tout son déploiement. Disons encore autrement une adhésion à la fois rationnelle, affective et sensitive à la fonction vie et à toutes les valeurs qu'elle prend. Une adhésion non pas générale et acquise une fois pour toutes, mais à renouveler dans le concret de chaque instant et occasion, et dans un perpétuel mouvement d'ajustement à ce qu'il y a.

 

Que cet amour se rapporte à Dieu ou bien à l'esprit (mentem), c'est à bon droit qu'on peut l'appeler satisfaction de l'âme (animi acquiescentia), laquelle en vérité ne se distingue pas de ce qu'on appelle Gloire dans les livres sacrés (…) Par là s'éclaire (si tu le dis ...) pour nous comment et de quelle façon notre esprit suit de la nature divine selon l'essence et l'existence et dépend continuellement de Dieu ; et j'ai pensé qu'il valait la peine de le noter ici pour montrer par cet exemple toute la force de la connaissance des choses singulières que j'ai appelée intuitive ou du troisième genre. (Scolie prop 36, 5)

L'ADI est l'adhésion sous sa face externe de rattachement au système global. Sa face interne est l'acquiescentia in se ipso. Elle est une joie née de ce qu'un homme se contemple lui-même ainsi que sa puissance d'agir. (Part 3, déf 25). Acquiescentia, état de paix, d'équilibre : voilà, là je suis et je suis bien. Acquiescentia in me : ça, c'est vraiment moi. Moi force moi gloire, mazette ! Sûr que ça valait la peine de le noter ...

 

A suivre.

 

 

 

 

 

 

 

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09/07/2013

B.attitude (14) Conatus ? - Oui, c'est moi.

 

Parvenus au Col de l'Adéquation, nos héros ont savouré le temps d'une pause la vue sur les sommets voisins. Un coup d'oeil sur la pente proche où ce pauvre Sisyphe s'échine à soulever son rocher les a convaincus qu'ils ont pris la bonne option. Le billard spinoziste, ça demande moins d'efforts que l'haltérophilie camusienne, pour un résultat équivalent. La Joie en prime.

 

Le mécanisme de la connaissance adéquate est donc mise en œuvre raisonnée de l'interaction du corps et de l'esprit. En faisant fonds sur la structure logique de la raison. L'efficience imparable de cette raison est garantie, de la même façon que toute garantie fonctionne chez Spinoza.

Chaque idée d'un corps ou d'une chose singulière quelconque existant en acte enveloppe nécessairement l'essence éternelle et infinie de Dieu.

Je parle de l'existence-même des choses singulières en tant qu'elles sont en Dieu. Car, quoique chacune d'elles soit déterminée par une autre chose singulière à exister de manière précise, il reste que la force par laquelle chacune persévère dans l'exister suit de l'éternelle nécessité de la nature de Dieu. (Part 2 prop 45 et scolie).

 

Ainsi chaque idée est un accès direct à la donnée déterminante du système, son énergie : l'effort pour se maintenirdans l'être, le fameux conatus, est l'attribut le plus substantiel de la substance unique. Il est l'énergie-même qui fait subsister la substance. C'est le même conatus qui affecte l'univers dans son ensemble et dans chacune de ses parties.

Cette énergie globale s'actualise dans le dynamisme propre de chaque manière/chose particulière.

Unaquaeque res, quantum in se est, in suo esse perseverare conatur.

Chaque chose, autant qu'il est en elle, s'efforce de persévérer dans son être.(Partie 3, proposition 6)

Cette phrase est la plus essentielle peut être de l'Ethique. J'entends essentielle au sens propre, qui donne son génie particulier à la conception éthique de Spinoza. Comme il y a le bleu de Klein, le cogito de Descartes, l'illumination de Rimbaud, il y a le conatus de Spinoza. C'est pourquoi je vous propose de peser ici les mots.

 

Conatus se traduit par effort, ce qui est inévitable mais peut prêter à contresens. Dans un système où chaque être, du fait même qu'il existe, tend nécessairement vers son accomplissement, est « parfait », il suffit de ne pas endiguer l'énergie qui imprègne tout.

Paradoxe donc d'une notion d'effort qui consiste à suivre sa pente, à se laisser vivre. Il n'y a pas à y aller par quatre chemins, ni même par deux. Pas d'ambiguïté, et l'éthique tient dans un mot : oui.

Le monde et la vie sont à prendre ou à prendre, et c'est le comprendre qui donne accès à la seule liberté réelle, la liberté en acte : telle est la force radicalement affirmative de l'Ethique. Car le je prends est le contraire d'une attitude de résignation, de soumission fataliste. Au contraire seule la saisie résolue du monde libère la puissance et l'action. Faute de quoi on opère sur des simulacres, des abstractions, des fantasmes, pas en réalité, « pour de vrai ». C'est à dire qu'on n'agit pas, en fait. Ce que démontre le déterminisme spinoziste, c'est qu'il y a incompatibilité logique entre la négation et la liberté d'être et d'agir.

Il émane ainsi de l'Ethique comme un parfum, avec ses trois notes. Note de tête, aigüe et lumineuse : l'entendement de la connaissance adéquate. Note de cœur, toute de suavité : joie. Note de fond : adhésion à la substance. (Si c'est pas imager, ça …). Un bouquet parfait, puissant et léger à la fois, que nous allons nommer Oui je suis.

Jingle. « Avec Oui je suis de Spinoza, soyez vous, soyez libre : soyez ! ».

 

Quantum est in se : « dans toute la mesure de son possible », ai-je écrit au début. Je pense, tout bien pesé, qu'il vaut mieux dire simplement « autant qu'il est en elle », autant qu'il y a de l'étant en elle. L'étant le seul bien sûr, celui de notre fameuse définition 6 Part 1(cf B.7). Ce qui est désigné par ces mots est un rapport, notant si l'on peut dire le quantum d'être de chaque individu rapporté à l'ensemble de la substance dont il émerge. Ce rapport mode/substance définit la « manière » d'être de chaque individu.

C'est ici le moment de se souvenir comment Spinoza conçoit l'individu, de façon non pas statique, mais dynamique (cf B.7) Il est une constante si on veut, qui fait sa « personnalité », mais c'est la constante du rapport de sa vitesse et de son mouvement de corps à ceux des autres corps. Les corps se distinguent entre eux sous le rapport du mouvement et du repos, de la vitesse et de la lenteur, et non de la substance. (Lemme 1 de l'axiome 2 Part 2).

Voilà qui remet sur le tapis notre partie de billard autodéterminée et nous permet peut être de mieux comprendre comment elle se joue. Chaque boule trouve son énergie dans le conatus commun à l'ensemble du système, mais en revanche sa trajectoire individuelle se construit dans les interactions successives avec les autres boules, en fonction du rapport de leurs mouvements et vitesses à chacune.

 

Ainsi, chaque boule peut persévérer dans son être, maintenir la constante du rapport qui la définit, dans de nombreuses variations de parcours et d'allure.

Ce qui permet d'éviter un double contresens. Le conatus ne construit pas une identité rigide, mais induit au contraire une adaptation continue aux autres éléments du système. Il ne correspond pas non plus à une « force qui va » dans le style « ça passe ou ça casse », mais il est au contraire la force de connection à l'énergie d'ensemble, et par conséquent participe aussi de son maintien global.

 

A suivre.

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