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05/09/2013

La classe

Notre vie, disait Pythagoras, retire (ressemble) à la grande et populeuse assemblée des jeux olympiques. Les uns y exercent le corps pour en acquérir la gloire des jeux ; d'autres y portent des marchandises à vendre pour le gain. Il en est, et qui ne sont pas les pires, lesquels ne cherchent autre fruit que de regarder comment et pourquoi chaque chose se fait, et être spectateurs de la vie des autres hommes, pour en juger et régler la leur.

(Essais I,26 De l'institution des enfants)

 

Rentrée des classes oblige, je pense ces jours-ci à tous les élèves de France et de Navarre, et à leurs instits et profs, particulièrement ceux de mes amis et de ma famille qui assument cette exaltante mission. Pour ma part cette année encore je ne « rentre » pas (et d'ailleurs c'est selon toute probabilité définitif). Hélas ou tant mieux. Tant mieux pour mon repos et mes petits nerfs, hélas pour ma fibre pédagogique. Tant mieux pour mon otium, hélas pour mon compte en banque. En vérité j'aimerais bien être encore dans la course olympique, ou bien pouvoir vendre mon grain, genre mes livres.

Mais bon, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je peux toujours me payer un luxe qui n'alourdira pas le déficit public (j'espère que Pépère me sera reconnaissant de ce civisme, tout contraint qu'il soit).

 

Me payer le luxe dont parle Montaigne ici, c'est à dire regarder tout ça d'un peu loin, à distance respectueuse. Or donc, depuis cette distance, pour tous et chacun de vous rentreurs, en guise de cadeau de début d'année scolaire, cette jolie phrase joyeusement pédagogique.

 

Qu'on lui mette en fantaisie une honnête curiosité de s'enquérir de toutes choses ; tout ce qu'il y aura de singulier autour de lui, il le verra : un bâtiment, une fontaine, un homme, le lieu d'une bataille ancienne, le passage de César ou de Charlemagne « quelle terre est engourdie par les glaces, ou rendue poudreuse par la chaleur » (Properce)

(Essais I,26 De l'institution des enfants)

 

Une attitude qui déborde évidemment le cadre des lieux dédiés explicitement à l'enseignement, où vous avez l'honneur et l'avantage d'oeuvrer les uns et les autres.

Sans mettre mon grain de sel superflu, je me contente de souligner les mots « fantaisie, curiosité, voir toute chose dans sa singularité ».

Voir et regarder le monde sous toutes ses faces, le monde réel, et aussi l'autre monde que construisent les mots, comme ici ceux de Properce.

Se connecter avec tout ce qui se présente. Se faire bon public, et public interactif, de la vie.

Bref la grande classe qui caractérise Monsieur des Essais, et qu'il nous propose ici.


De quoi tenir jusqu'aux premières vacances, non ? Allez, bon courage !

13:24 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

30/07/2013

B.attitude (20) Mais tout ce qui est remarquable ...

 

En arrivant au terme de ce parcours, j'en ressens surtout les insuffisances. Je feuillette encore et toujours le livre pour me dire encore et toujours que chaque proposition, définition, scolie ou autre mériterait un commentaire mot à mot, qui les ferait se déplier, comme ces fleurs de papier qui dévoilent toute leur envergure quand on les plonge dans l'eau. Mais bon, nous avons fait un parcours, c'est déjà ça. Il sera peut être pour un certain nombre de mes lecteurs une introduction à leur lecture de l'Ethique. Et pour moi le début d'une réflexion plus approfondie.

 

En partageant ma lecture, j'avais l'espoir d'avoir des échos, d'approfondir mes questions grâce à d'autres. Espoir globalement déçu. Je perçois les raisons de cette absence de réaction : manque de temps, de motivation, les deux. Cependant je sais que j'ai eu des lecteurs assez nombreux, grâce aux statistiques communiquées par la gestion du blog.

Mais qui sont-ils, qui êtes-vous lecteurs, qu'êtes-vous venus chercher chez Spinoza ? Mystère. Lecteurs aléatoires et occasionnels, inconnus zappeurs venus du net pour la plupart ? Probablement.

 

Anyway, je vous livre pour finir une piste. Le mode d'emploi résumé de l'Ethique existe, Spinoza l'a rédigé dans le scolie de la proposition 10 Partie 5. Il y est tel qu'on l'aime, à la fois géométrique et passionné.

 

Pour l'instant, je m'accorde des vacances. Profitez-en, lecteurs inconnus, lecteurs assidus ou occasionnels, mais lecteurs aventuriers, pour reparcourir l'ensemble du blog : mes petits commentaires de Montaigne par exemple. Et aussi mon récit pseudo-autobiographique Petit précis de déménagement, dont Spinoza n'est pas absent ...

 

Terminons sur la jolie dernière phrase de l'Ethique que je trouve fort à propos pour conclure un parcours où je sais pas vous mais pour ma part j'ai parfois un peu galéré.

 

Mais tout ce qui est remarquable est difficile autant que rare.

A bientôt.

11:37 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

26/07/2013

B.attitude (19) Cause commune

 

 

Nos héros sont bien contents : Spinoza existe, ils l'ont rencontré, constatant par son exemple que la béatitude n'est pas détachement nirvanique, érémitisme échevelé ou spiritualité éthérée, mais bien puissance du sage. Spinoza existe et il fait très fort. Dans cet épisode il va faire encore plus fort en nous prouvant qu'un sage c'est bien, mais qu'un corps sage, c'est mieux. Corps social s'entend. Eh oui nous y voilà : l'Ethique ne pouvait faire l'impasse sur la politique.

 

Avec d'abord cette idée simple : la politique, c'est compliqué. Car elle est au cœur d'une contradiction, développée dans le scolie 2 de la prop 37 Part 4.

Chacun recherche son utile individuel. C'est normal et bon, c'est le souverain droit de nature. Mais autant d'utiles individuels que d'individus : résultat c'est la pagaille pour cause d'affects contradictoires, avec pour conséquences jalousie, orgueil, rivalité mimétique. Tout ça fait très mal.

En réponse, Spinoza formule la solution classique d'un contrat social et d'un pouvoir contraignant pour le faire appliquer. Car pas la peine de s'illusionner, tout marche par les affects : on s'abstient de causer un dommage par peur d'un dommage plus grand. C'est donc par cette loi que la société pourra s'affermir, pourvu qu'elle s'attribue à elle-même le droit qu'a chacun de se venger et de juger du bien et du mal, et par suite qu'elle ait le pouvoir (…) de faire des lois et de les affermir, non par la raison, qui ne peut réprimer les affects, mais par des menaces.

 

Le pouvoir a ses prérogatives de menace (police), mais fondées sur le droit (justice). Principe d'un juste pouvoir, du contraire de l'arbitraire. Principe du passage de l'état naturel à un état civil.

Dans l'état naturel (…) tout est à tous ; et partant (...) rien ne se fait qui puisse être dit juste ou injuste ; mais bien dans l'état civil, où l'on a d'un commun accord décidé de ce qui est à untel et untel.

Tout est bien sûr dans le commun accord. Et renvoie à la problématique qui est le hic bien connu de toutes les philosophies du contrat, comme chez Rousseau et Rawls, à savoir les conditions de sa signature.

 

Spinoza s'en tire avec son joker habituel : ce qui peut inciter les hommes à faire cause commune, c'est le constat de l'adéquation entre conatus et raison. Car si la raison ne réprime pas les affects, elle est quand même au principe de ceux qui sont vraiment utiles à la vie.

L'homme est un animal social. (…) Laissons donc les satiriques se moquer autant qu'ils veulent des choses humaines, les théologiens les maudire et les mélancoliques louer autant qu'il peuvent la vie sauvage et rustique (…) cela n'empêchera pas les hommes de constater par expérience qu'une aide mutuelle leur permet de se procurer beaucoup plus facilement ce dont ils ont besoin. (Part 4, scol coroll 2 prop 35)

Le cocktail conatus/raison constitue ainsi la condition nécessaire et suffisante du contrat social.

Mais l'on se demande : et si le souverain bien de ceux qui suivent la vertu n'était pas commun à tous ? En fait, oui, on se le demande un tout petit peu. Qu'on tienne la réponse pour acquise : si le souverain bien de l'homme est commun à tous, cela vient non d'un accident, mais de la nature-même de la raison, car cela se déduit de l'essence-même de l'homme (…) Car il appartient à l'essence de l'esprit humain d'avoir une connaissance adéquate de l'essence éternelle et infinie de Dieu (scol prop 36 Part 4). L'homme devient raisonnable parce qu'il veut vivre, et réciproquement il veut vivre parce que sa raison le programme ainsi. Voilà pourquoi il y a nécessairement un accord commun quand on se place du point de vue de notre appartenance à la commune substance. Du fait d'être made in deusivenatura. CQFD.

 

Tout ne reposant que sur la mécanique des affects, il faut encore désigner ceux qui correspondent à l'acte politique de faire cause commune. Pas de problème, on les a en magasin, ce sont animositas et generositas. Le premier est l'énergie individuelle caractéristique de chacun. Le second fait référence à son inclusion/participation au genre humain. Les deux sont en synergie dans le théorème décisif de l'éthique : chacun que conduit la raison désire également pour les autres le bien auquel il aspire pour soi.

Car l'homme fort (qui est animé d'animositas) considère avant tout que tout suit de la nature divine (voit par le prisme generositas) et c'est pourquoi il s'efforce avant tout de concevoir les choses telles qu'elles sont en soi, et d'écarter les obstacles à la connaissance vraie, comme sont la haine, la colère, l'envie, la moquerie, l'orgueil et autres choses du même genre, et il s'efforce autant qu'il peut de bien faire et d'être joyeux. (Part 4 scol prop 73)

 

Inutile donc d'ergoter : l'éthique ce n'est pas pour les petits joueurs, il faut « y aller », il faut de la résolution (avant tout, s'efforce), l'éthique est un combat. Mais il est gagné d'avance, dit Spinoza. Car dans le champ de la substance, il ne peut y avoir de perdant.

Qui s'emploie à triompher de la haine par l'amour combat tout joyeux et sans inquiétude tient tête avec autant de facilité à plusieurs hommes qu'à un seul, et n'a pas le moins du monde besoin du secours de la fortune. Et ceux qu'il vainc perdent joyeux, non pas certes d'avoir perdu leurs forces, mais d'en avoir gagné. (Part 4 scol prop 46)

Bon. Je me demande si on ne s'est pas un peu éloigné de la politique ? Ou alors disons que c'est plutôt l'option Gandhi ou Mandela que celles que nous avons tous les jours sous les yeux.

 

En tous cas pour moi, quand on parle du « feu de Spinoza », c'est à ces mots ardents que je pense. OK pour l'instant ils n'ont pas changé le monde, pas plus que ceux de tous les autres lumineux dans son genre, y compris les susnommés. Mais qu'est-ce qu'ils font du bien, ces mots de feu

 … A suivre.

17:58 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)