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26/07/2013

B.attitude (19) Cause commune

 

 

Nos héros sont bien contents : Spinoza existe, ils l'ont rencontré, constatant par son exemple que la béatitude n'est pas détachement nirvanique, érémitisme échevelé ou spiritualité éthérée, mais bien puissance du sage. Spinoza existe et il fait très fort. Dans cet épisode il va faire encore plus fort en nous prouvant qu'un sage c'est bien, mais qu'un corps sage, c'est mieux. Corps social s'entend. Eh oui nous y voilà : l'Ethique ne pouvait faire l'impasse sur la politique.

 

Avec d'abord cette idée simple : la politique, c'est compliqué. Car elle est au cœur d'une contradiction, développée dans le scolie 2 de la prop 37 Part 4.

Chacun recherche son utile individuel. C'est normal et bon, c'est le souverain droit de nature. Mais autant d'utiles individuels que d'individus : résultat c'est la pagaille pour cause d'affects contradictoires, avec pour conséquences jalousie, orgueil, rivalité mimétique. Tout ça fait très mal.

En réponse, Spinoza formule la solution classique d'un contrat social et d'un pouvoir contraignant pour le faire appliquer. Car pas la peine de s'illusionner, tout marche par les affects : on s'abstient de causer un dommage par peur d'un dommage plus grand. C'est donc par cette loi que la société pourra s'affermir, pourvu qu'elle s'attribue à elle-même le droit qu'a chacun de se venger et de juger du bien et du mal, et par suite qu'elle ait le pouvoir (…) de faire des lois et de les affermir, non par la raison, qui ne peut réprimer les affects, mais par des menaces.

 

Le pouvoir a ses prérogatives de menace (police), mais fondées sur le droit (justice). Principe d'un juste pouvoir, du contraire de l'arbitraire. Principe du passage de l'état naturel à un état civil.

Dans l'état naturel (…) tout est à tous ; et partant (...) rien ne se fait qui puisse être dit juste ou injuste ; mais bien dans l'état civil, où l'on a d'un commun accord décidé de ce qui est à untel et untel.

Tout est bien sûr dans le commun accord. Et renvoie à la problématique qui est le hic bien connu de toutes les philosophies du contrat, comme chez Rousseau et Rawls, à savoir les conditions de sa signature.

 

Spinoza s'en tire avec son joker habituel : ce qui peut inciter les hommes à faire cause commune, c'est le constat de l'adéquation entre conatus et raison. Car si la raison ne réprime pas les affects, elle est quand même au principe de ceux qui sont vraiment utiles à la vie.

L'homme est un animal social. (…) Laissons donc les satiriques se moquer autant qu'ils veulent des choses humaines, les théologiens les maudire et les mélancoliques louer autant qu'il peuvent la vie sauvage et rustique (…) cela n'empêchera pas les hommes de constater par expérience qu'une aide mutuelle leur permet de se procurer beaucoup plus facilement ce dont ils ont besoin. (Part 4, scol coroll 2 prop 35)

Le cocktail conatus/raison constitue ainsi la condition nécessaire et suffisante du contrat social.

Mais l'on se demande : et si le souverain bien de ceux qui suivent la vertu n'était pas commun à tous ? En fait, oui, on se le demande un tout petit peu. Qu'on tienne la réponse pour acquise : si le souverain bien de l'homme est commun à tous, cela vient non d'un accident, mais de la nature-même de la raison, car cela se déduit de l'essence-même de l'homme (…) Car il appartient à l'essence de l'esprit humain d'avoir une connaissance adéquate de l'essence éternelle et infinie de Dieu (scol prop 36 Part 4). L'homme devient raisonnable parce qu'il veut vivre, et réciproquement il veut vivre parce que sa raison le programme ainsi. Voilà pourquoi il y a nécessairement un accord commun quand on se place du point de vue de notre appartenance à la commune substance. Du fait d'être made in deusivenatura. CQFD.

 

Tout ne reposant que sur la mécanique des affects, il faut encore désigner ceux qui correspondent à l'acte politique de faire cause commune. Pas de problème, on les a en magasin, ce sont animositas et generositas. Le premier est l'énergie individuelle caractéristique de chacun. Le second fait référence à son inclusion/participation au genre humain. Les deux sont en synergie dans le théorème décisif de l'éthique : chacun que conduit la raison désire également pour les autres le bien auquel il aspire pour soi.

Car l'homme fort (qui est animé d'animositas) considère avant tout que tout suit de la nature divine (voit par le prisme generositas) et c'est pourquoi il s'efforce avant tout de concevoir les choses telles qu'elles sont en soi, et d'écarter les obstacles à la connaissance vraie, comme sont la haine, la colère, l'envie, la moquerie, l'orgueil et autres choses du même genre, et il s'efforce autant qu'il peut de bien faire et d'être joyeux. (Part 4 scol prop 73)

 

Inutile donc d'ergoter : l'éthique ce n'est pas pour les petits joueurs, il faut « y aller », il faut de la résolution (avant tout, s'efforce), l'éthique est un combat. Mais il est gagné d'avance, dit Spinoza. Car dans le champ de la substance, il ne peut y avoir de perdant.

Qui s'emploie à triompher de la haine par l'amour combat tout joyeux et sans inquiétude tient tête avec autant de facilité à plusieurs hommes qu'à un seul, et n'a pas le moins du monde besoin du secours de la fortune. Et ceux qu'il vainc perdent joyeux, non pas certes d'avoir perdu leurs forces, mais d'en avoir gagné. (Part 4 scol prop 46)

Bon. Je me demande si on ne s'est pas un peu éloigné de la politique ? Ou alors disons que c'est plutôt l'option Gandhi ou Mandela que celles que nous avons tous les jours sous les yeux.

 

En tous cas pour moi, quand on parle du « feu de Spinoza », c'est à ces mots ardents que je pense. OK pour l'instant ils n'ont pas changé le monde, pas plus que ceux de tous les autres lumineux dans son genre, y compris les susnommés. Mais qu'est-ce qu'ils font du bien, ces mots de feu

 … A suivre.

17:58 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

23/07/2013

B.attitude (18) Béatitude B A ba

 

Dans l'épisode précédent, nos héros ont passé de bons moments, savourant l'absence de pression après nombre d'aventures peu avares en prises de tête. Toucheraient-ils au but de leur quête, au graal de la béatitude ?

 

Disons qu'on tient le bon bout, c'est sûr. Il reste une question, nonobstant, qui n'aura pas manqué d'effleurer (et plus si affinités) le lecteur, à l'instar du grand Bach soi-même en tempérant son clavier, ou de Jean Giono arpentant les champs de lavande à Valensole. Question : la joie, c'est bien beau, mais pour qu'elle demeure ?

 

C'est la question-même de Spinoza, la recherche de toute sa vie. Il voit d'emblée qu'elle est déterminante non seulement pour le bonheur individuel, mais surtout pour le bon commerce des hommes, autrement dit le bonheur de l'humanité, et même sa survie. Si les hommes se sentaient assurés d'un constant libre accès à la joie, ils cesseraient de la capitaliser sous forme de richesse, de pouvoir, de gloire. « Biens » qui ne sont que leurres de la joie, car ils ne sont pas partageables. Au contraire ils font carburer l'humanité à l'énergie indéfiniment renouvable de l'imitation des affects, l'installant dans la servitude angoissée de la comparaison/rivalité (scol prop 26 Part 3).

Si nous imaginons que quelqu'un aime, ou désire, ou a en haine, quelque chose que nous-mêmes aimons, désirons ou avons en haine, par là-même nous aimerons etc. la chose avec plus de constance (…) et par suite nous voyons que chacun aspire par nature à ce que les autres vivent selon son propre tempérament, et tous y aspirant de pair, ils se font obstacle de pair, et tous voulant être loués autrement dit aimés de tous, ils se haïssent les uns les autres. (Prop 31 Part 3 et scolie)

 

Vieille angoisse de Caïn en chaque homme, source inépuisable de violence, de malheur, de mort, la comparaison/rivalité résulte ainsi de l'entraînement dans une mécanique qu'il faut enrayer sous peine d'en être broyé. La béatitude, dit Spinoza, est la seule force capable d'arrêter la machine folle de la violence mimétique. Parce qu'elle est la joie sous sa forme absolue. C'est à dire procédant directement de la substance. La joie de se savoir branché sur la fonction « vie ».

La béatitude est ainsi la perception continue du double branchement sur la fonction, côté acquiescentia in se ipso et côté amor dei intellectualis. (cf scolie de la prop 36 Part 5 voir B.15).

Soit, mais concrètement, comment réaliser le branchement ? Problème de bricolage appliqué, pour lequel nous disposons d'une sorte de prise à trois entrées, la connaissance sous ses trois genres.

 

L'entrée laetitia et ses dérivés, joie primaire, correspond au premier genre de connaissance : le branchement est immédiat, l'affect est fort, mais peu stable, car trop dépendant des circonstances. Laetitia par un beau soir d'été, en vacances avec ses potes : pas besoin de Spinoza. Dans la galère, le froid, malade, déprimé, c'est tout autre chose. Y a comme une coupure de jus.

 

L'entrée gaudium, joie secondaire, doit alors prendre le relais. Elle correspond au deuxième genre, celui que permet le raisonnement. Affect moins fort, mais qui se trouve moyennant un certain entraînement à choisir son bien et à fuir ce qui attriste.

 

L'entrée beatitudo est celle du troisième genre, celle du branchement continu.

Il y a des gens qui fonctionnent ainsi spontanément, libres d'amertume ou de comparaison, heureux absolument, parfaitement, entièrement à l'existence. J'en rencontre parfois, de ces béats du troisième genre, alors je me sens analphabète de la joie, incapable de comprendre comment ils font, comment ils peuvent.

 

Et c'est précisément pour les analphabètes dans mon genre que Spinoza a écrit l'Ethique, qui met en place étape après étape la jonction entre raison et joie.

Il est donc, dans la vie, utile au premier chef de parfaire l'intellect, autrement dit la raison, autant que nous le pouvons, et c'est en cela seul que consiste la souveraine félicité, autrement dit la béatitude de l'homme ; en effet la béatitude n'est rien d'autre que la satisfaction-même qui nait de la connaissance intuitive de Dieu : or parfaire l'intellect n'est également rien d'autre que comprendre Dieu, les attributs de Dieu, et les actions qui suivent de la nécessité de sa nature. (P4 Appendice chap 4)

 

On voit ici se boucler la boucle entre raison, conatus et bonheur, le cercle vertueux de l'Ethique : la béatitude n'est pas la récompense de la vertu, c'est la vertu même (...) D'où il appert combien le sage est puissant, et plus puissant que l'ignorant qui agit par le seul caprice. L'ignorant en effet (...)vit presque inconscient de soi, de Dieu et des choses et dès qu'il cesse de pâtir, il cesse d'être. Alors que le sage, au contraire, considéré en tant que tel, a l'âme difficilement émue ; mais étant, par une certaine nécessité éternelle, conscient de soi, de Dieu et des choses, jamais il ne cesse d'être.

(Part 5 dernière prop et scolie)

 

Cela paraît fou, cette dernière phrase, ou en tous cas une envolée lyrique dans le feu de l'écriture. Et pourtant, si on est là à lire son Ethique comme bien d'autres avant nous, et comme d'autres le feront après nous, c'est que le sage Spinoza dit vrai : il ne cesse pas d'être.

 

A suivre.

 

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19/07/2013

B.attitude (17) Joie joie rires de joie ...

 

Nos héros désormais se savent inscrits dans le triangle DJT, ce qui leur change la vie à coup sûr : car il s'agit là d'un grand pas vers la connaissance adéquate ou je ne m'y connais pas. Pour augmenter leurs joie et puissance induites, je m'en vais leur proposer un parcours des plus sympathiques parmi le lot d'affects que Monsieur Spinoza a répertoriés avec le soin pointilleux qu'on lui connaît.

 

Notons tout de même d'abord qu'il faut le paramètre de la constance pour valoriser un affect, dans la mesure ou toute incertitude est tristesse. Par exemple qui n'a expérimenté que l'angoisse et l'appréhension paralysent, inhibent la pensée, brouillent l'écoute et le raisonnement ? Moi en tous cas il vaut mieux que je n'entame pas le chapitre. Bref Spin note ainsi que le désespoir d'une situation merdique avérée est préférable à la crainte d'une patate potentielle. Et il sait de quoi il parle.

Notons aussi que les affects se complexifient par le critère de l'interférence d'un tiers individu ou d'un tierce paramètre. Exemples.

L'amour est une joie qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure. (P3 déf 6)

Deux paramètres seulement ici, moi et la cause extérieure. Genre un philosophe génial, un bébé craquant, un musicien magicien. Je dirai ainsi : « Montaigne et Spinoza sont mes amis. Solal, petite chose, tu me fais fondre. Quand j'entends Mozart je suis chez moi, etc. »

 

La pitié est une tristesse qu'accompagne l'idée d'un mal arrivé à un autre que nous imaginons semblable à nous. (Déf 18)

Ici on voit le cas d'un tierce paramètre avec cet autre. Il y a donc : moi, le mal arrivé et l'autre. On remarque bien sûr que pour que la prise de l'affect fonctionne, il faut un élément de lien, ici la similitude de genre.

Par ailleurs cet exemple n'est pas choisi au hasard, mais bien pour ses connotations nietzschéennes : la pitié est une tristesse, donc un mal puisqu'elle diminue la puissance d'agir.

 

Ou encore : L'envie est la haine en tant qu'elle affecte un homme de telle sorte qu'il est attristé du bonheur d'autrui, et au contraire qu'il est content du malheur d'autrui. (Déf 23)

Cet exemple fait voir la complexité des combinaisons d'affects. Car si la haine est par nature une tristesse, il existe une sorte de joie haineuse. Autrement dit, quand l'envie rend triste du bonheur d'autrui, elle abat, rend impuissant : « à Machin tout réussit et moi j'échoue toujours, autant plus rien tenter ». Mais elle peut aussi réjouir du malheur d'autrui, et alors, en tant que joie, stimuler l'action : « pour Machin qui se la pète ça n'a pas marché sur ce coup-là, bien fait pour lui, et si j'essayais, moi ? »

Mais laissons Machin à son triste sort, on est venu pour l'affect de joie, et savourons ensemble les mots dont Spinoza décline ce bien parfait.

 

L'affect primaire de joie : laetitia. Terme qui dit l'épanouissement, la dilatation de l'être. Il implique l'illumination du visage, le sourire, tel un paysage soudain riant dans l'éclosion du printemps.

 

L'affect de joie, quand il se rapporte à la fois à l'esprit et au corps, je l'appelle titillatio ou hilaritas. (scol prop 11 Part 3). Il explique que ces deux affects s'opposent à la douleur et à la mélancolie.

Titillatio est le chatouillement, la caresse, la jouissance d'être un corps vivant. Cela m'évoque de très beaux vers de Supervielle : C'est beau d'avoir élu domicile vivant / Et de bercer le temps dans un cœur consistant.

Hilaritas c'est la gaieté, la belle humeur. C'est le mot qui a donné hilarité, cette précieuse faculté de se laisser illuminer et alléger par un bon mot, une image drôle, de prendre la vie du bon côté. L'hilaritas est contagieuse et ainsi unificatrice, elle est cette bonne manière qu'on se fait entre humains, cette douceur dont on se réconforte dans les âpretés de l'existence.

 

Gaudium, le contentement, est une joie qu'accompagne l'idée d'une chose passée qui s'est produite au-delà d'une espérance. (Part 3, déf 16)

Au-delà, c'est à dire pas nécessairement en la satisfaisant. Mais tout compte fait, la joie est là, la joie de se dire « c'est bien ainsi ». Gaudium est le mot qui a donné joie en français. C'est ici qu'il faut remarquer que Spinoza, pour définir son affect essentiel de joie, a préféré le mot concret, éprouvé dans le corps, de laetitia, et non celui-ci, plus abstrait, lié à une idée et à un différentiel de temps. Il associe gaudium à l'effort éthique de cultiver la joie.

Qui donc s'emploie à maîtriser ses affects et ses appétits par seul amour de la liberté s'efforcera, autant qu'il peut, de connaître les vertus et leurs causes, et de s'emplir l'âme (animum) du contentement qui naît de leur vraie connaissance ; mais de contempler très peu les vices des hommes, ou les dénigrer (…) Et qui observera cela diligemment (et en effet ce n'est pas difficile (hilaritas made in Spinoza) et s'y exercera, celui-là, oui, en peu de temps il pourra diriger la plupart de ses actions sous l'empire de la raison. (Part 5 scol prop 10) Une joie raisonnée, une joie secondaire, médiatisée par le temps et l'effort.

Laetitia au contraire est la joie primaire, la joie du corps vivant dans le présent, dans l'existence-même, c'est à dire (nous le savons) dans l'éternité. La joie de Rimbaud dans l'aube d'été.

 

Risus, tout comme jocus est pure joie (laetitia). (scol coroll 2 prop 45 Part 4)

Risus, le rire, celui qui éclate, celui qui libère, qui voit l'absurdité du dérisoire et dit « mieux vaut en rire ». Jocus, la plaisanterie, a donné le mot jeu. Il s'agit en effet de jouer avec les mots, grâce à eux de déjouer le mal et le malheur, la mort elle-même. Bref toute la fragilité de notre condition humaine, ainsi que le montre Freud dans son livre sur le « mot d'esprit dans son rapport avec l'inconscient ».

Cela dit vous savez quoi cette série est presque à son terme. La prochaine fois on arrivera à la béatitude rien que ça. Ensuite on dira une mot de l'éthique option politique (qui a dit c'est pas du luxe?).

Et puis je crois bien que ce sera tout.

 

A suivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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