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15/05/2013

Géométrie variable

Quelques mots en écho aux derniers commentaires d'Hélène.

Je n'ai pas l'intention (ni la capacité surtout) de faire une lecture linéaire de l'ensemble. De toutes façons le support blog ne serait pas adapté.

En fait je fais une note en me disant : il faut parler de tel point, c'est important. Et puis ça m'amène à autre chose, etc. Tout ça sans grand ordre, avec des redites. C'est juste que quand quelque chose me plaît, j'ai envie d'en parler, d'y faire écho. Comme quand on a vu un bon film au cinéma. Je sais que je dis sûrement beaucoup de bêtises, ou en tous cas d'approximations. C'est le lot des gens qui, comme dit Montaigne, ont "le cul entre deux selles". Ni inculte, ni spécialiste. Mais amatrice ça oui. J'essaie donc d'expliquer le mieux possible ce que je comprends, en sachant que ça ne garantit pas la validité de ce que je comprends pour d'autres que pour moi.

Le mode géométrique (pour ce que j'en comprends, donc) ne tient pas tant au contenu d'un savoir *qu'à une attitude de fond devant le monde : le monde physique, et aussi celui des idées, des sentiments, des relations etc. Attitude d'objectivité au sens fort, essayer de voir vraiment ce qui est là, comme c'est, sans préjugé ni attente particulière, et de comprendre comment les choses se relient l'une à l'autre.

*Cependant un savoir scientifique ne peut pas nuire, non tant pour lui-même, que parce qu'il a formé à une certaine façon de penser.

Je crois aussi que quand Spinoza décide de rédiger son livre sous cette forme, il avait vraiment dans l'idée que ce serait plus clair et plus simple. Qu'il pourrait tout mettre de sa pensée en la réduisant "à sa plus simple expression" : une condensation, ou une cristallisation.

Mais le mieux est de citer quelques phrases de Deleuze. (Gilles Deleuze, Spinoza philosophie pratique, éd de Minuit 1981)

"Des écrivains, des poètes, des musiciens, des cinéastes, des peintres aussi, même des lecteurs occasionnels" (merci pour eux, M'sieur Deleuze), "peuvent se retrouver spinozistes, plus que des philosophes de profession. Non pas qu'on soit spinoziste sans le savoir. Mais, bien plutôt, il y a un curieux privilège de Spinoza, quelque chose qui semble n'avoir été réussi que par lui.C'est un philosophe qui dispose d'un appareil conceptuel extraordinaire, extrêmement poussé, systématique et savant ; pourtant il est au plus haut point l'objet d'une rencontre immédiate et sans préparation, tel qu'un non-philosophe, ou bien quelqu'un dénué de toute culture" (là il pousse un peu à mon avis, faut quand même savoir lire) "peuvent en recevoir une soudaine illumination, un 'éclair' (allusion à R.Rolland qui parle de l'éclair de Spinoza). C'est comme si l'on se découvrait spinoziste, on arrive au milieu de Spinoza, on est aspiré, entraîné, dans le système ou la composition. Quand Nietzsche écrit : 'je suis étonné, ravi ... je ne connaissais presque pas Spinoza ; si je viens d'éprouver le besoin de lui, c'est l'effet d'un acte instinctif', il ne parle pas seulement en tant que philosophe, surtout pas peut être en tant que philosophe. (...)

(...) double lecture de Spinoza, d'une part à la recherche de l'idée d'ensemble et de l'unité des parties, mais d'autre part, en même temps, la lecture affective, sans idée de l'ensemble, où l'on est entraîné ou déposé, mis en mouvement ou en repos, agité ou calmé selon la vitesse de telle ou telle partie."

En fait, oui. Voilà.

11:12 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

11/05/2013

B.attitude (3) Adhérer au M.L.M.

 

 

Voici comment Spinoza présente le plan de son livre.

 

Ethique démontrée selon l'ordre géométrique et divisée en cinq parties dans lesquelles il s'agit

1 de Dieu

2 de la nature et l'origine de l'Esprit

3 de l'origine et la nature des Affects

4 de la Servitude humaine, autrement dit des Forces des Affects

5 de la Puissance de l'Intellect, autrement dit de la Liberté humaine.

 

Plan organisé sur deux couples de forces antagonistes, affects/intellect et servitude/liberté. La B. attitude se construit comme la résultante de ces forces en tension. La vie dans le bien être a pour condition la liberté. Mais, semblable au caminar caminando de Machado,la liberté est le mouvement de se libérer.

 

Précision sémantique pour intellect. Spinoza utilise le mot latin intellectus, substantif formé sur le verbe intellegere. Intellegere = inter legere = prélever des éléments dans un ensemble. Il s'agit d'une faculté de discernement. Se repérer dans le foisonnement contradictoire du réel, trouver des paramètres de classement pour les perceptions, pensées, sentiments.

 

Le bon outil pour l'intellect est l'ordre géométrique. Pourquoi ? Parce qu'il met de côté les affects. Et donc les désirs qu'ils provoquent. Ainsi choisir l'ordre géométrique c'est observer la réalité sans aucun préjugé, au lieu de prendre ses désirs pour la réalité. Ordre géométrique : garde-fou anti fantasmes.

 

L'explication est donnée dans l'Appendice de la 1° partie.

Spinoza y déroule le lien logique entre le préjugé finaliste de l'homme et sa projection anthropomorphique dans des figures transcendantes.

 

Tous les préjugés que j'entreprends de dénoncer ici dépendent de cela seul que les hommes supposent communément que toutes les choses naturelles agissent comme eux en vue d'une fin, et vont même jusqu'à tenir pour certain que Dieu lui-même règle tout en vue d'une certaine fin précise (ils disent en effet que Dieu a tout fait en vue de l'homme, et a fait l'homme pour qu'il l'honore) …

L'ennui, et les hommes l'ont vite vu, c'est qu'il y a comme un loup : nombre d'incommodités, telles que tempêtes, tremblements de terre, maladies etc., c'est à dire une malfaisance naturelle pour laquelle les dieux, dans une logique finaliste, n'ont pas d'alibi.

D'où l'idée des dieux style pères fouettards, option sévères-mais-justes : le mal est la punition pour les péchés commis contre leur culte. En somme, le mal, c'est leur droit, parce qu'ils le valent bien.

 

L'ennui, et les hommes ont fini par le voir, c'est que mal et malheur frappent sans discrimination, commodités et incommodités arrivent indistinctement aux pieux et aux impies. Et la justice alors ? Damned que faire ?

Facile, les hommes trouvent le truc pour sauvegarder leur préjugé finaliste : la transcendance. D'où vint qu'ils tinrent pour certain que les jugements des Dieux échappent de très loin à la prise des hommes.

Et là on était mal barré : et cela seul eût suffi à faire que la vérité demeurât pour l'éternité cachée au genre humain ...

Mais heureusement

s'il n'y avait eu la Mathématique, laquelle s'occupe non des fins mais seulement des essences et propriétés des figures, pour présenter aux hommes une autre norme de la vérité.

 

Ouf. On revient de loin. On dit merci qui ?

Merci Mathématique. La Mathématique que Spinoza présente ici comme une bonne fée. Malgré la majuscule, elle n'est pas La Substantifique Vérité, mais le moyen pratique d'un déplacement de point de vue sur la vérité. Elle permet la sortie d'un ordre absolu, totalitaire parce que finaliste. La question de la vérité devient en pratique celle de la vérification. Le pourquoi est délaissé au profit du comment. Là on tient le « bon bout de la raison », comme dirait Rouletabille.

 

Et outre la Mathématique on peut encore assigner d'autres causes (qu'il est superflu d'énumérer ici)** qui ont pu faire que les hommes ouvrissent les yeux. Que la lucidité soit. L'adjectif que Spinoza accole régulièrement au mot connaissance est claire. Réflexe de fabricant de lentilles et de théoricien de l'optique.

Si quelqu'un est un homme des Lumières, c'est bien lui.

 

** Exemple-type d'humour spinoziste.

 

A suivre

 

 

 

 

16:36 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)

03/05/2013

B.attitude (2) Sans commentaire. Ou presque.

 

Direct-nu oblige, d'abord un premier contact avec le texte tel qu'en lui-même. Voici un bref parcours de citations faisant écho au résumé tenté la dernière fois. Je réfère çà et là au latin dans lequel le texte est écrit, pour aider à peser certains mots. Et à s'interroger sur leur sens.

Car Spin précise Mon dessein n'est pas d'expliquer le sens des mots mais la nature des choses, et de désigner celles-ci par des vocables dont le sens usuel ne soit pas complètement incompatible avec le sens que je veux leur donner dans mon usage, que cela soit dit une fois pour toutes. (Partie 3, explication après la définition 20 – Indignation)

Chef oui Chef. Petite semonce qui implique aussi, à son revers, une implicite autorisation à explorer dans la lecture tout le pas complètement incompatible. Je le prends ainsi. Quant à l'astérisque, elle signale une (très légère) reformulation de la traduction de B. Pautrat. De toutes façons il s'en fout, vu qu'il ne lira pas ce blog. Quand bien même, il ne m'en voudrait pas, j'en suis sûre.

 

Je l'ai remarqué, les gens qui sont au milieu de Spinoza (comme dit Deleuze dans une superbe formule) sont souples et tolérants. Imprégnation, sans doute. Ainsi les platoniciens sont souvent bavards, les nietzschéens parfois un peu marteau, les kantiens régulièrement névrosés obsessionnels limite psycho-rigides, les existentialistes dépressifs-résilients, les épicuriens écolos, les cyniques mordants etc.

Toutes raisons pour lire (outre tout cela si on veut) encore et toujours Montaigne, parce qu'avec lui on est soi. Bref.

 

Chaque chose, *dans toute la mesure de son possible, s'efforce de persévérer dans son être.

(Unaquaeque res, quantum in se est, in suo esse perseverare conatur)

(Partie 3, proposition 6)

Le verbe conari (assonance drôle et bienvenue, source d'hilarité, un bel affect on verra ça plus loin) signifie : faire des essais pour, s'efforcer de.

Chaque chose/res : chaque et n'importe quel élément de réalité, qu'il soit simple ou composé, concret ou pas. Molécule, pensée, sentiment, animal, végétal, sociétés etc. etc.

 

Le Désir (cupiditas) est l'essence-même de l'homme en tant qu'on la conçoit déterminée, par suite d'une quelconque affection d'elle-même, à faire quelque chose. (NB : affection de = influence, effet d'un affect sur)

(Partie 3, définition des affects, définition 1)

Essence volatile qui se condense ponctuellement dans un acte.

 

Agir absolument par vertu (virtute) n'est en nous rien d'autre qu'agir, vivre, conserver son être (trois façons de dire la même chose) sous la conduite de la raison, et ce d'après le fondement qui consiste à rechercher son propre utile. (Partie 4, proposition 24)

Vertu comme force d'une « raison d'être » concrète.

 

Par Vaillancej'entends le Désir par lequel chacun s'efforce de conserver son être sous la seule dictée de la raison. Et par Générosité j'entends le désir par lequel chacun, sous la seule dictée de la raison, s'efforce d'aider les autres hommes et de se les lier d'amitié.

(Partie 3, scolie de la proposition 59)

Vaillance traduit animositas (mot qui vient de animus) = l'aspect individuel, personnel, de l'énergie à être qui on est.

Générosité traduit generositas (mot qui vient de genus) = l'énergie de liaison (au sens chimique) à nos congénères du genre humain.

Deux mots, à mon humble avis, qui dialectisent toute la politique. (On en reparlera).

 

En tant qu'ils sont *ballottés par les affects qui sont des passions, les hommes peuvent être contraires les uns aux autres. (Quatenus homines affectibus, qui passiones sunt, conflictantur, possunt invicem esse contrarii).

 

C'est en tant seulement qu'ils vivent sous la conduite de la raison que les hommes nécessairement *se conviennent : c'est leur nature.(Quatenus homines ex ductu rationis vivunt, eatenus tantum natura semper necessario conveniunt)

(Partie 4, propositions 34-35) Explicitant la précédente.

 

Voilà, lisez bien. Et si vous avez un peu de temps et de désir qui vous détermine à le faire, faites part de vos commentaires et réactions.

 

A suivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

14:58 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (1)