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14/02/2013

Chapitre 8

 

Chapitre 8 : Faut-il se munir d'un objet transitionnel ?

 

J'ai perdu mon doudou dis donc.

Framboise Dodo : Rêvez pas les petits

 

Il est inutile de déranger Tibob sur ce coup-là, une fois n'est pas coutume, et de le sommer de nous exposer, avec son efficace et néanmoins élégante concision, ce qu'est un objet transitionnel. En effet, mes lecteurs le savent nécessairement, puisque 100% d'entre eux a été bébé. 100% ont été bébés si vous préférez. En tous cas ils en ont eu un. Un objet transitionnel, comme son nom l'indique, est un objet qui a pour objet de transitionner. C'est à dire de réaliser une transition.

 

Toute la question est de savoir entre quoi et quoi la transition. Pour le bébé c'est simple. L'objet en question fait passer en douceur (d'où son nom de doudou) du monde intérieur où le bébé croit que la vie c'est faire ce qu'on veut, genre jouir sans entraves, au monde tout court où reste plus qu'à faire ce qu'on peut. C'est à dire, faute d'étreindre sa Maman, faire comme dit l'autre, c'est à dire Rimbaud qui, renseignements pris n'a jamais eu de doudou (tout s'explique), et étreindre la rugueuse réalité. Simple, mais pas facile donc. Passé l'enfance, ça ne s'arrange pas : on transitionne toujours, ce n'est pas plus facile, et plus du tout simple.

 

Par exemple un bulletin de vote est un objet transitionnel utilisé dans les transitions vers la démocratie. Il permet de passer d'une dictature, qui est le pouvoir d'un contre tous, au pouvoir d'un ou quelques-uns qui gouverneront au profit de tous, et qui pour cela commencent par leur profit personnel. Car il faut bien commencer par un bout, c'est logique. Et autant commencer par son bout de gras en soi pour soi.

 

Un théorème est un objet transitionnel qui fait passer de données embrouillées en vrac à une évidence démontrée. L’Éthique fut ainsi l'objet transitionnel de Spinoza pour passer logiquement de la négativité à la joie, pour poser une bonne fois pour toutes que l'amour est plus fort que la haine. Au moins ça c'est fait. En voilà un qui n'a pas perdu son temps.

Dans le même ordre d'idées, une kalachnikov ou un sabre japonais sont des objets transitionnels qui permettent de faire passer un être humain de vie à trépas. On me dira il aurait suffi d'attendre un tsunami ou un incendie. C'est vrai, mais l'homme est ainsi fait qu'il se réalise en intervenant sur son environnement. On appelle ça la civilisation. Il y a d'ailleurs des signes de progrès de la civilisation qui ne trompent pas, comme préférer, pour la transition de vie à trépas, la démocratique édification de centrales nucléaires au fourbe fourbissement de sabres japonais.

 

Il y a aussi des objets transitionnels non plus éthiques, mais esthétiques. Une métaphore, par exemple, est un objet littéraire utilisé pour transférer des impressions sensations ou idées sur la page d'un livre où elles se mettront à ressembler à une phrase proustienne. Un carton est un objet transitionnel destiné à faire transiter les livres ainsi élaborés vers les containers de la déchetterie. Ce dernier exemple, le lecteur subtil l'aura deviné, est là pour amener, par une transition habile, la réponse à la question que pose ce chapitre. Il faut en effet se rendre à l'évidence : s'il y a un cas où un bon objet transitionnel est indispensable, c'est bien un déménagement.

 

Mon doudou à moi s'appelle Ardou. C'est du moins le petit nom que je lui ai donné, parce qu'il a aussi un nom générique : ordinateur. Franchement, c'est un nom qui se la pète trop pour une chose, non ? Ordinateur ! Pourquoi pas Grand Inquisiteur tant qu'on y est. D'ailleurs si vous avez un peu de pratique du truc, vous n'aurez pas manqué de vous trouver vous aussi dans des situations dostoïevskiennes option Kafka. Genre : vous déroulez tranquillement votre petit bonhomme de texte sans rien demander à personne et d'un coup, bête et brutal, le bug. Des bouts qui s'effacent, se déplacent, partent dans tous les sens, et pas toujours signifiants, c'est le moins qu'on puisse dire, la mise en page qui se la joue collage surréaliste, les alinéas qui tirent à hue et à dia, le correcteur d'orthographe qui subitement pique sa crise et vous souligne tout en rouge, transformant votre petite prose propre sur elle en un infâme machin gorissime.

Le bug quoi.

  • Axel, il me le fait encore …

  • Qui, quoi, qui te fait quoi ?

  • Ardoulebug.

  • Oui bon, pas la peine de s'affoler, tu sais bien que ta phobie des chiens, comme toutes les phobies, est purement imaginaire, une simple défaillance de transmission entre la perception et la cognition, il faut revenir à ton expérience réelle et opposer à tes pensées négatives distordues …

  • Mais qu'est-ce que tu viens me chercher avec les chiens ? J'ai jamais parlé de chiens, rien à foutre des chiens !

  • Mais c'est quoi ce bulldog alors ?

  • Un bulldog, où ça ? Axel, tu le fais partir, hein, Axel me laisse pas toute seule !

 

Ici Axel est arrivé dans mon bureau, il avait l'air vraiment inquiet, comme quoi quand on dit que les mecs ont plus de nerfs que nous, je veux bien.

  • Ariane, réponds-moi, c'est important, tu le vois vraiment le chien ?

  • Alors là j'hallucine, enfin je veux dire tu crois que j'ai des hallucinations phobiques ? Quoique je me demande si le terme exact n'est pas plutôt phobies hallucinatoires ? Tu te rappelles toi où il en parle Freud ? Dans Névrose psychose et perversion ? … C'est dans quel carton ?

  • Donc tu ne vois pas de chien, là en ce moment ?

  • Meuh non ! Halluciner un chien ! Faudrait vraiment que je sois maso, avec la phobie que je me paye ! Ou alors il faudrait que mon conatus il déconne sacrément, parce que Spinoza il dit bien que les images qu'on se forme pour rendre actuelles des perceptions, c'est spontanément pour augmenter notre puissance d'être. Bien sûr c'est pas rare qu'il y ait des trucs qui se mettent en travers …

  • Bon alors c'est quoi ton problème ?

  • C'est mon Ardou qui a bugué.

  • Ah OK je comprends, ton ordi a bugué. Et quoi qu'il dirait Freud, alors, ce serait pas un gentil lapsus à son Sigmund, ça, ordi/ardou ?

  • Un lapsus, un lapsus, est-ce que j'ai du temps pour les lapsus ! J'ai du boulot mon vieux, avec mon précis sur le feu, alors mon inconscient je le tiens en laisse ... Quoi, qu'est-ce que j'ai dit, pourquoi tu te marres ? D'accord je suis pas susceptible, mais je pourrais mal le prendre. La vérité c'est que t'en as rien à faire de mes problèmes, et après tu t'étonnes que je crise en larmes et tout ça …

  • Si c'est pas un lapsus, d'où tu le sors alors ce mot zarbi, Ardou ?

 

Axel est quelqu'un de subtil, capable de lire entre les lignes, de moduler entre les mots, d'entendre les sous-entendus. Mais de temps en temps il a des faiblesses, ce n'est qu'un homme après tout. Je veux dire un être humain de sexe masculin. Sinon pour dire le contraire, un homme en général, (non je parle pas du militaire), un être humain, justement je dis un humain. L'ennui c'est que ça fait un peu trop vieille thèse féministe. J'ai rien contre. Le féminisme. Parce qu'aussi bien la thésardesse que la vieillesse, côté conatus c'est pas glamour glamour.

 

Bref malgré sa subtilité Axel n'a pas décelé l'astucieuse anagramme. Ordinateur, Ardoutenir. Anagramme qui présente l'avantage de formuler la fonction transitionnelle d'un ordinateur pour moi. Ardoutenir = art d'où tenir, tenir grâce à l'art, si vous préférez. L'art de quoi ? Tenir dans quoi ? De lire, d'écrire, d'écrire mes crises et mes délires. A tout propos, dans la vie comme elle vient, les déménagements, incendies et tsunamis, tout ça quoi.

 

Mais Ardoutenir c'est un peu long pour un nom de doudou, alors je l'appelle Ardou. C'est un petit nom qui me donne l'illusion de travailler en compagnie d'un animal de. Un chat ou un chien. Disons un chat. Car les ordinateurs sont des choses ronronnantes et indépendantes de notre volonté. De la même façon qu'un chat n'habite pas chez vous mais que vous habitez chez votre chat, votre ordinateur ne se demande pas ce qu'il peut faire pour vous, mais vous demande ce que vous pouvez faire pour lui. Enfin vous demande … vous enjoint serait plus exact.

 

Ainsi quand un conflit m'oppose à Ardou, je sais que, pour ne pas mettre en danger le processus global de coexistence pacifique, il vaut mieux entrer dans ses vues, parler son langage, accepter d'aller sur son territoire.

Je me dirige donc droit vers Démarrer, en bas à gauche, que j'ai fini par identifier comme son QG. Là, je fonce sur ?, qui me semble résumer de façon adéquate mon état d'esprit. A côté de ?, ces mots réconfortants :

 

Centre d'Aide et de Support : bon OK aide je vois. Support ? Je pourrai laisser courir, mais j'ai déjà fait l'expérience que, dans la prose d'Ardou contrairement à ce qui se passe avec un texte proustien, si on saute un mot, on a du mal à comprendre le sens global à l'arrivée. On serait plus proche de Spinoza, en fait. Donc pas d'impasse sur support.

Je mets mon programme neuronal sur pilote automatique, et je fonce en associations inconscientes, dites libres. Support, supporter, frustration, Œdipe, mytho, z'y va, allez les Bleus, allez allez allez, supporter, j'ai l'impression de tourner en rond, ballon rond, ronds de jambe, prendre son pied, trépied, Œdipe, encore fait chier, je sais pas si l'association libre finalement c'est le bon plan. Et puis c'est un peu long car comme dit mon analyste deux trois ans pour se poser, quatre ou cinq pour baliser le terrain, sept ou huit pour liquider le transfert vous vous en tirerez pas à moins de 73 600 euros TTC. Bon disons que si j'arrive pas à résoudre mon souci toute seule j'appellerai plutôt une boîte de maintenance. Ça me coûtera un peu moins au final.

 

Demandez de l'assistance. Et qu'est-ce que je suis en train de faire, hein, Ducon ? Euh, pardon … Mais bon. Que le lecteur qui n'a jamais perdu son self conatus me jette la première pierre philosophale. Tiens, précisément, assistance, ça me fait penser à audience, public, lecteurs tout ça. D'où la question qui tue : et si mon incapacité à ordonner un ordinateur n'était que le symptôme d'autres inaptitudes ? Axel n'aurait pas vu si faux, oui bon, aurait vu juste : tout bug serait de l'ordre de l'acte manqué, et Ardou un substitut d'analyste (en plus bavard).

 

Je donnerai un exemple à l'appui de cette interprétation, son étrange comportement dans les jours qui ont suivi le déménagement. Comme je l'allumais d'une main impassible, je voyais à l'écran une seule couleur : pas de rouge criard c'était un bleu paisible, mais sur la plage bleue pas un mot quelle horreur. Bleu des mers du Sud, la plage uniforme qui me narguait. Impossible d'inscrire quoi que ce soit sur ce foutu écran, malgré mon pianotage de plus en plus compulsif sur le clavier. Le bug du bleu. D'où le blues du bug, qui se manifesta par crise de nerfs, larmes et foi en moi. En l'occurrence je me dis amèrement que si sur cette plage vide l'écran refusait l'impression à mes mots, c'était pour m'en signifier l'insignifiance … Je sombrai alors dans l'aquabonisme. Être née si tard dans un monde si vieux, (et en plus avoir perdu son temps à lire tant de livres faut vraiment être ballot), le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie, pourquoi donne-t-il la vie aux être amers, vanitas vanitatum, bref un grand moment de solitude.

 

Après consultation d'Axel j'optai pour l'appel à la boîte de maintenance plutôt que pour le suicide immédiat (il serait toujours temps demain). Finalement le mainteneur découvrit le pot aux roses : ce sournois d'Ardou avait pris prétexte des manutentions déménagistes pour griller subrepticement sa « carte graphique ». Donc forcément il pouvait plus grapher les graphèmes que je lui suggérais : imparable. On lui a greffé une autre carte graphique et vogue la galère.

 

Invitez un ami à se connecter à votre ordinateur. De quoi je me mêle ? J'invite mes amis à se connecter à ce que je veux, non mais ! Quand je disais Grand Inquisiteur ! On n'est pas si loin. Va donc, eh Big Brother ! Serait pas un peu voyeur en plus, cet engin ? Imaginons je fais ça, j'invite mes amis à une connection-party avec Ardou. Ils se tapent tous les bugs que ce pervers imagine … Résultat c'est moi qui suis grillée.

 

Recherchez des infos dans des groupes de discussion. Voilà ! Qu'est-ce que je disais ! On le voit pas venir avec ses groupes de discussion. Je suis pas convaincue que la conversation vole très haut. Non, moi je veux rester nette et propre sur moi, tant pis j'aime encore mieux vivre avec mon bug … A moins que des fois je trouve un groupe spinoziste où ils aient la solution pour augmenter ma puissance d'être et de commander adéquatement ? Ou un coaching en dressage : Ardou ! Connecté ! Pas buguer ! Imprime, allez, imprime ! Oui, ça c'est un bon Doudou … Je sais pas, par contre, ce qu'il faudrait lui donner comme récompense, insérer un susucre dans sa prise USB ?

 

Recherchez du matériel et des logiciels compatibles. Logiciels compatibles, je veux bien, mais avec qui ? Avec quoi ? Avec laquelle de logique ? Je suis pas bien sûre qu'on ait la même et qu'il adhère absolument aux postulats cartésiens. Quoique. Le coup de la table rase bleu des Mers du Sud ? Il serait cartésien, mais branche nihiliste. Franchement là je sais plus où je vais, il a réussi à me paumer. Rechercher du matériel, mais je demande que ça ! Trouver enfin un logiciel un peu terre à terre, qu'est-ce que ça ferait du bien. Un logiciel un peu humain sur les bords. Trop humain même m'en fous.

 

Utilisez OUTILS pour afficher les informations concernant votre ordinateur et diagnostiquer les problèmes. Oui ben voilà c'est exactement ça que je veux. Tu pouvais pas me le dire tout de suite, non ? Outils, ça c'est un mot qui inspire confiance, avec toutes ses connotations positives de technicité et de concrétude à la fois. Je rêve, concrétude il me le souligne en rouge ce béotien. Aucune créativité, incapable d'extrapoler je sais pas moi, à partir de négritude ou de bravitude. Mais c'est bon j'ai la parade, j'entre le mot dans mon dico perso et il a plus qu'à fermer sa gueule. Dans les trucs de connectique, de logiciels, de bits et compagnie OK je fais pas le poids, mais côté langue il aura jamais le dernier mot avec moi.

Outils. Actualiser, macros, gestionnaire des extensions, paramétrage du filtre XML, options d'autocorrection, personnaliser, options. Ouais, c'est pas gagné. Que choisir ?

Macros : je laisse tomber ça me fait trop penser à crocs, donc à chiens, et j'ai beau vachement bien gérer ma phobie, faut pas trop tirer sur la laisse euh la corde. Donc je laisse.

Autocorrection : non, ça suffit comme ça, je suis maso mais quand même.

Extensions : m'étonnerait que j'en aie, j'ai pas le profil Lebensraum, on se refait pas, moi je me cantonne dans le domaine des intentions. Et encore si elles sont pures de tout flottement d'âme.

Filtre XML : il doit s'agir d'une barrière symbolique contre les xénophobes mélancoliques lunatiques (les pires). C'est bien, on n'est jamais assez prudent. Mais est-ce à moi de … Que fait la police ?

Personnaliser : oui, voilà, finalement c'est ça que je vais faire. Ne suis-je pas, après tout une personne comme une autre ? En droit de personnaliser mon objet transitionnel ?

 

  • Bon ça y est, tu as résolu ton bug ?

  • Ouais, je crois.

  • C'était quoi ?

  • Aucune idée.

  • Mais comment t'as fait, alors, t'as bien fait quelque chose ?

  • Ben je suis allée à outils-personnaliser et j'ai un peu bidouillé à ma façon.

  • Tu saurais le refaire, pour la prochaine fois ?

  • Euh pas sûr, en fait mon problème avec lui, c'est que comme logique c'est moins évident que Spi ...

  • Bah, l'essentiel c'est que ça marche. Il remarche comme tu veux ?

  • Comme je veux c'est beaucoup dire, disons qu'il veut bien remarcher si je fais comme il veut.

 

Bref l'ordinateur est un objet transitionnel au profil plutôt psychorigide. En tous cas c'est le profil d'Ardou, suffisamment complexe pour catalyser les miens, suffisamment sadique pour m'enfoncer l'ego dans le trente-sixième dessous d'une culpabilité bien kafkaïenne. Mais bon, que demande le peuple ?

Ou, comme dirait mon Chouchou Bob, prov : il ne faut pas être plus royaliste que le roi.

 

Même si, c'est vrai, de temps en temps j'aime assez à fréquenter des objets transitionnels plus conciliants. Toto, par exemple. Toto, c'est le GPS de la voiture. Le GPS est par excellence un objet transitionnel, qui s'applique avec une bonne volonté réconfortante à vous faire transitionner de n'importe quel ici où vous êtes à n'importe quel là où vous ambitionnez de transiter. Un peu comme un déménageur dont on serait sûr qu'il n'ait absolument aucune tendance serialkillesque.

 

Naturellement, c'est de bonne guerre, il fait des tentatives d'intimidation. Genre vous lui demandez d'aller de Petit-Bonheur sur Lachance au Rible (où nous habitons, donc, depuis notre déménagement). Il vous sort en un quart d'éclair de seconde qu'il a analysé 28876 routes histoire de vous en foutre plein la vue. Après quoi il affiche l'air de rien que le trajet comporte des péages, genre je sais de quoi je parle on est dans la vraie vie les mecs, et il enchaîne sur la question Voulez-vous les éviter : OUI (à gauche) NON (à droite). Il est naïf, Toto, il nous prend pour des bleus, style l'automobiliste droitier mal réveillé, qui va penser dans un automatisme péage = non et appuyer à main droite sur non. Mais nous on nous la fait pas. Moyennant quoi Toto file assez doux pour un machin bourré d'électronique.

 

  • Tenez la droite ! Préparez-vous à tourner à droite !

  • Non, moi je peux pas, la seule fois où je suis allé à droite, c'est quand j'ai voté Chirac en 2002, et franchement j'ai encore la honte …

  • On reste à gauche, alors ? Mais Toto il va pas aimer ...

  • Faites demi-tour dès que possible.

  • Ah tu vois.

  • Laisse-le dire, il va se retrouver.

  • Faites demi-tour dès que possible.

  • Y a qu'à dire que c'est pas possible, mon pote, tu te débrouilles autrement.

 

Là en général Toto boude un moment, sa petite flèche va se perdre en plein no man's land sur l'écran, genre vous m'avez paumé moi je réponds plus de rien. Mais on tient bon à gauche toute. Résultat au bout d'un moment on le voit faire des petits pointillés désespérés pour raccrocher la route. Et après il reprend d'un ton dégagé : Suivez D421 sur 2,2 kilomètres.

 

  • Axel, t'as pas envie de faire pipi, toi ?

  • Bon OK on va chercher un coin. C'est pressé ?

  • Non, quand tu trouves un chemin facile … En fait, oui, un peu pressé.

  • Ah, voilà, celui-là il est parfait, on s'éloigne un peu de la départementale

  • Faites demi-tour dès que possible.

  • C'est con, c'est plein de baraques sur ce chemin …

  • Faites demi-tour dès que possible.

  • Là-bas, si tu tournes au prochain, regarde il y a un bosquet de pins …

  • Faites demi-tour dès que possible.

  • Ouf, ça fait du bien. Au fait, en parlant de ça, je t'ai pas dit, j'arrive à la 5° partie de l’Éthique, autant dire la dernière ligne droite …

  • Faites demi-tour dès que possible.

  • Ah super ! Et tu as tout compris ?

  • Ben, Spin il conseille de lire et relire jusqu'à ce qu'on pige, alors j'hésite pas à revenir en arrière, tu vois …

  • Faites demi-tour dès que possible.

  • Bon, on va suivre ce petit chemin pour rejoindre la route, ça a l'air de repartir dans le bon sens. Tu dois être contente d'arriver à la fin quand même ?

  • Faites demi tour dès que possible.

  • Oui, et puis ça a tellement le pêche, ce début de la 5°, de la puissance de l'intellect, autrement dit de la liberté humaine : « Nous verrons à quel point le sage est plus puissant que l'ignorant ... »

  • Faites demi tour dès que possible.

  • Qu'est-ce qu'on fait avec Toto, on le débranche ?

  • Non, t'occupe, au bout d'un certain temps il lâche toujours l'affaire.

 

En effet, Toto, après la bouderie d'usage parce qu'il a sa fierté, et une fois ses petits pointillés de secours dûment alignés, reprend le cours normal de la conversation.

 

  • Au prochain rond point tournez à gauche deuxième sortie, puis, tenez la gauche.

  • Voilààà. Je préfère. Tu vois, c'est un sage, lui aussi.

  • Tournez à gauche.

  • Mais oui mon Toto.

  • Prenez la sortie.

  • Non mais ça y est, on a compris !

  • Écoute, tu vas pas lui reprocher d'avoir de la suite dans les idées. Il est cartésien, c'est tout. Et puis par rapport à Ardou, y a pas photo côté bug.

 

Exact. Très rares sont les bugs de Toto. Bon, si vraiment on multiplie les arrêts pipis sans demi tour à la clé, qu'on ne fait pas la moindre concession quant à nos convictions politiques, en admettant çà et là dans l'itinéraire une alternance à droite de courte durée, alors c'est vrai qu'il lui arrive de tout mélanger, d'embrouillaminer sa carte et de borborygmer son laïus. Mais il présente cet avantage inestimable sur Ardou qu'en général il autogère ses bugs tout seul comme un grand dans une fermeté d'âme quasi spinoziste, sans vous inviter à des groupes glauques de discussion ou que sais-je. Au bout d'un moment il se remet de lui-même sur le droit chemin.

 

Il me faut cependant conclure ce chapitre en insistant sur le fait que globalement les objets transitionnels ne sont pas toujours aussi sécurisants qu'on pourrait l'espérer et que leur éthique devrait le leur dicter.

Exception faite bien entendu pour les objets de transition énergétique que sont nos centrales nucléaires. Pour nous trouver à leur sujet transis d'effroi, il faudrait que les petits copains d'Ardou en charge de leur système de sécurité fussent susceptibles de déconnecter du logiciel, de se débiner du bit, bref de buguer. Or aucun incident de ce genre ne s'est jamais produit parmi notre cheptel de réacteurs.

 

Ou alors pas longtemps.

Ou alors c'était une vieille centrale en pré-retraitement.

Ou alors c'était de l'erreur humaine trop humaine.

Ou alors on l'a pas su.

 

Bref loin de moi la pensée de me prendre la tête avec ces risques totalement improbables.

Je suis pas une kamikaze de l'angoisse, et sur mon front y a pas écrit Fukushima.

 

C'est vrai j'ai assez à faire avec ma phobie des chiens.

 

 

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11/02/2013

Chinoisons donc encore un peu

 

Les jeunes doivent nous inspirer le respect. Comment savons-nous que leur avenir ne vaudra pas notre présent ? (Confucius)

 

A l'intention de tous les vieux cons avec leurs « les jeunes par ci les jeunes par là moi de mon temps scrogneugneu ... ». De leur temps probablement ils étaient de jeunes cons, car le temps ne fait rien à l'affaire … Vieux cons dont je m'efforce de ne pas être, cultivant ma lucidité envers mes « réflexes d'âge ». Car on a des réflexes d'âge comme on a des réflexes de classe, c'est une évidence. Cultivant aussi mon intérêt et ma curiosité pour la jeunesse. Pour cela je n'ai pas trop de difficulté. Je ne sais pas si j'ai été jeune, vraiment, mais j'ai toujours aimé la jeunesse. Du moins ce que j'entends par là : une ouverture d'esprit, une propension à l'humour, à l'auto dérision, une légèreté, le fait de ne pas se prendre au sérieux. De la générosité aussi, comme si, quand la vie n'est pas encore trop avancée, on avait le sentiment d'avoir un crédit d'énergie, de confiance, d'attente, dans lequel puiser sans angoisse. Et du respect pour la jeunesse, j'en éprouve aussi. Parce qu'il y a plus de jeunes que de vieux à se tenir proches des vraies valeurs : la vérité, la liberté, le goût de l'autre. Parce que souvent les jeunes ne sont pas encalminés dans les marais de leurs possessions, de leurs « acquis ».

Cela dit, je pense que Confucius, dans sa sagesse bien orientale, demande ici le respect y compris pour les jeunes déjà cyniques ou cons, avec l'idée que la jeunesse, ayant du temps devant elle, a par la même occasion un champ ouvert d'avenir pour progresser. Et puis en ce qui concerne la jeunesse réelle, contemporaine, il y a fort à parier que l'avenir qu'elle se construira vaudra mieux que le présent que nous lui faisons, du moins que lui font certains : mieux que le chômage, les petits boulots, l'absence de perspective et d'idéal où les confine le monstrueux égoïsme des vieilles générations aujourd'hui dominantes dans les lieux de pouvoir, de savoir … Et qui en plus se permettent souvent de leur faire la leçon, voire, encore pire, de les utiliser comme alibi. Genre : réduisons « la dette » pour l'épargner à nos enfants et petits enfants. A vrai dire on n'a qu'une dette, envers la vie qui nous a été donnée. Cette dette ne s'acquitte pas envers le passé, mais envers l'avenir. Et l'avenir commence toujours aujourd'hui. Le critère du respect envers les jeunes, à chaque génération, c'est le partage juste et convivial de l'aujourd'hui où cohabitent jeunes, vieux et ceux qui balancent entre deux âges.

 

13:06 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

01/02/2013

Chapitre 7

 

 

 

Chapitre 7 : Un déménagement est-il indiqué en cas de suspicion de paranoïa ?

 

L'avis du sage mieux vaut en délire.

Li Fu : Ne chinoisons pas

 

Paranoïa n.f. 1 Délire systématisé avec conservation de la clarté de pensée, ou délire d'interprétation. 2 Troubles caractériels (orgueil démesuré, méfiance, susceptibilité excessive, fausseté du jugement avec tendance aux interprétations) engendrant un délire et des réactions d'agressivité.

 

Pas à dire Boby là pointe, une fois de plus, l'essentiel. On sent le spécialiste des mots autant que des choses, de la naissance de la clinique et même de son âge mûr, bref le mec qui a vécu, survécu, et même, qui sait, dans une maison de santé où il a résilié comme un malade. Il n'y manque qu'une chose, que le diligent lecteur aura su repérer (et certes il faut beaucoup de diligence pour repérer un manque) : l'habituelle citation illustrative et/ou le proverbe universellement attesté.

 

Bon, DT oblige, je suis obligée de signaler que le mot suivant sur la page, paranoïaque, nous offre tout de même, faute de proverbe, une citation, de Dali en l'occurrence.

Activité paranoïaque-critique : méthode spontanée de connaissance irrationnelle basée sur l'association interprétative-critique de phénomènes délirants. C'est fou comme le sujet y est bien cerné, j'entends le nôtre, du moins le mien.

Car cette citation de Dali m'éclaire enfin sur le caractère exact de mon ego cartésien. Descartes, Descartes, oui mais Descartes-Dali : méthode spontanée de connaissance irrationnelle. Et je conçois du même concept pourquoi j'ai éprouvé l'impérieux désir de philosopher sur le déménagement. Car s'il existe un phénomène délirant, c'est bien le déménagement. Ne dit-on pas à quelqu'un, pour lui signifier qu'il ne sait plus trop où il habite : tu déménages, mon pauvre vieux !

 

  • Mais c'est n'importe quoi, tu pousses le bouchon un peu loin, non ? Où tu es allée dénicher ça, ma pauvre Ariane ?

  • Où veux-tu, c'est dans Berty, c'est le n°2 de sa définition déménager, je te ferai dire ! T'as qu'à aller voir page 668, après y a déménageur, et après déménageur y a démence, alors si c'est pas une preuve, ça !

  • Écoute, je ne voudrais pas jouer les rabat-joie, mais tu devrais faire quelque chose pour ton addiction robertique …

  • T'es jaloux, Axel, c'est tout.

  • Pas du tout, mais tu devrais te rendre compte qu'à compulser compulsivement ton dico pour prof de lettres, tu perds le sens des réalités …

  • Quoi !!! Alors c'est la meilleure, celle-là. Si la réalité elle est pas dans le dico, elle est où, hein ? Et puis ça veut dire quoi ce petit ton méprisant « ton dico pour prof de lettres », vas-y traite-moi de bas-bleu, tant que tu y es !

  • Ce que tu es susceptible, quand même ! Je disais juste que plus personne de nos jours ne dit « tu déménages » à quelqu'un qui délire.

  • Et tu dirais quoi, toi, puisque tu es si malin ?

  • Tu délires.

  • Tu te rends compte comme tu es dépréciatif à mon égard, là ? Après tu viendras dire que je suis susceptible. Et pourquoi pas paranoïaque, tant que tu y es ? Mais bon je suis bien bête de me justifier. Comme dit Montaigne il est impossible de traiter de bonne foi avec un sot …

  • Désolé, mais là c'est toi qui es insultante.

  • C'est toi qui as commencé en me traitant de bas-bleu. Je pratique donc la légitime défense de ma puissance d'exister sous l'impulsion de mon conatus … et attention à ce que tu vas dire !

 

J'épargne au lecteur la suite de cette scène de ménage : je pense que ce simple extrait aura suffi à lui faire choisir le camp de la vérité et de la rationalité, c'est à dire le mien. Je reviens donc l'âme sereine à la définition de mon chéri Bobi.

Non mais c'est pas pour dire vous le trouvez pas un peu agressif sans raison, Axel ? Je me demande s'il lirait pas Nietzsche en cachette ? Ou pire ? Il pourrait se payer une consultation philosophique pour se calmer, se zénifier, voire se stoïciser. Pas Nietzsche. Quoique. C'est pas une blague, ça existe, les consultations philosophiques. Je ne me mêle pas de dire ce qu'il faut faire au monde, d'autres assez s'en mêlent (Essais I,28 De l'amitié) : cherchez l'erreur. « Non mais on conseille rien à la personne qui vient consulter, c'est juste pour l'aider à voir clair en elle, comme un psychanalyste », disent les consulteurs en question. Là d'accord je vois mieux : c'est juste la lutte pour les parts du MIN (marché des intellos névrosés), que la crise restreint comme tous les marchés. Vu sous cet angle, d'ailleurs, on trouvera pas bizarre que dans lesdites consultations il y ait des philosophes jamais invoqués, Marx par exemple. Bon, brisons-là, ce discours m'échauffe la bile, comme je dirais si j'étais bas-bleu. Où en étais-je ?

 

Ah oui : âme sereine, Bob, définition. Je vais me permettre de la compléter, la définition, par l'adjonction de l'axiome le plus anxiolytique, du postulat le moins timbré, du lemme le plus éminent, et surtout du Witz le plus évident que le sens commun ait produit sur la question : on n'est jamais paranoïaque sans raison. Ce qu'on peut formuler en sens inverse sans raison jamais de paranoïa. La paranoïa serait donc clairement un dommage collatéral de la raison. Par conséquent, faites table rase de la raison, votre paranoïa sera bonne pour la déchetterie. Déraisonnez, vous aurez raison de votre paranoïa. Convaincant, non ? Finalement je me demande si je pourrais pas essayer de faire auto-entrepreneuse en consultation philosophique. Faut que j'en cause à mon conseiller de Pôle Emploi.

 

En tout cas nous avons un commencement de réponse à la question qui ouvrait ce chapitre. En cas de suspicion de paranoïa, un déménagement est particulièrement indiqué, puisque, selon un raisonnement d'une logique indiscutable digne de mon Spin Doctor favori, déménager = délirer = déraisonner = être sans raison = ne pas être paranoïaque. Et même n'être jamais paranoïaque, ce qui permet d'affirmer qu'un déménagement, non content de valoir deux incendies, vaut un bon vaccin anti-paranoïa. On me dira oui d'accord, mais déménager n'est pas remboursé par la sécurité sociale, alors qu'un vaccin, normalement …

Je répondrai que sont remboursées normalement les maladies répertoriées comme normales (et donc les éventuels vaccins afférents). Or à ce jour aucune maladie mentale n'est répertoriée comme normale, pas plus la paranoïa qu'une autre, donc le vaccin ne vous sera pas remboursé. Et au moins le déménagement vous évitera la piqûre.

C'est pas normal d'accord que les maladies mentales ne soient pas classées normales, mais du point de vue de la résorption de notre déficit c'est plus sage.

 

En effet imaginons ce que ça ferait d'entreprendre de soigner aux frais de la sécu tous ceux de nos concitoyens que je ne vois comment qualifier autrement que de délirants au vu de leur confiance inébranlable, malgré les nombreux démentis de la réalité, dans la sécurité de nos centrales nucléaires. C'est bien simple, le trou de la sécu il ressemblerait à Ground Zero. Il convient donc de raison garder.

La rigueur de cette démonstration se passe de commentaires. Néanmoins, je me méfie des gens méfiants, or un calcul basique de probabilités laisse craindre qu'il s'en trouve parmi mes lecteurs, je me vois donc dans l'obligation de présenter un exemple concret de victoire sur la paranoïa, pris dans notre vie quotidienne.

 

Il serait dommageable, dit le sens unique commun, que les peuples effrayassent les gouvernements par des mouvements irrationnels tels que huelga general, mauvaise volonté électorale ou autres violences insensées. Car les gouvernants ne pourraient alors rassurer comme il se doit les Marchés à qui on doit beaucoup. Or les Marchés vivent dans la terreur continuelle, étant nécessairement paranoïaques, vu leur extrême rationalité. Alors les peuples opinent publiquement et majoritairement au sens unique commun, par élections ou sondages interposés, car ils ont le souci de la société générale. Et, sans ménager leur peine, ils s'emploient donc à rassurer les Marchés. « Ma foi ça fait toujours un peu de taf par ces temps de chômage » pensent-ils avec joie dans leur puissance d'exister ainsi augmentée.

Certes, disent avec raison les Marchés, dans le binôme hégélien pas sûr que la place de l'esclave soit la pire, car il sait, lui, à quoi s'en tenir et peut sereinement abandonner toute espérance, dans la mesure bien sûr où le maître n'a pas de flottement d'âme quant à ses ambitions dominatrices. Ce qui est le cas des Marchés dont seule la Bourse flotte, pour la bonne raison qu'en lieu et place d'âme ils ont un lingot d'or. Forcément ça flotte moins bien.

Ce qui permet d'énoncer un théorème d'éthique fondamentale : quand les marchés sont hégéliens les peuples sont spinozistes. La réciproque est naturellement indémontrable, l'ensemble des marchés spinozistes étant par définition un ensemble vide.

 

« Je vois pas bien le rapport avec le déménagement », dira le lecteur, prouvant par là qu'il est peu au fait des prix du marché de l'immobilier. Pour nous, en outre, l'effet vaccin anti paranoïa se précisa lors de la signature de l'acte d'achat de la maison au Rible où nous vivons désormais. Signature qui eut lieu fin mars chez Maître Groscaillou. Les notaires sont appelés maîtres, certes, mais pas plus que les avocats par exemple, il ne faut donc pas bloquer sur ce mot.

En tous cas Maître Groscaillou donna de l'acte une lecture rapide et sans fioritures, laissant peu de place aux possibilités d'interprétation, et par conséquent de délire de. Lecture ponctuée en outre de regards directs de par derrière ses lunettes de notaire, pour s'assurer que nous suivions et n'avions pas de questions. Regard direct s'opposant diamétralement au regard en coin, de biais, ou torve, bref au mauvais œil qu'il convient d'éviter à tout prix en cas de suspicion de paranoïa. En fait pour tout dire Maître Groscaillou ne nous parut pas antipathique à 100% (seulement à environ 10%, montant des frais exigés).

 

  • Il est passable ce notaire, non ? Dit Léna en remontant dans la voiture.

  • Au moins il se la joue pas trop notable. Et puis c'était gentil je trouve, quand il t'a félicitée « pour ce premier achat ». Un peu cérémonieux mais gentil, ai-je répondu.

  • C'est vrai.

  • Oui enfin c'était aussi un peu le message : « bravo, vous avez choisi le bon camp, celui des proprios ». Il est peut être pas hégélien ton notaire, mais enfin c'est pas Mère Térésa non plus.

  • Tu aurais eu confiance, toi, Axel, de signer un acte d'achat avec Mère Térésa ?

  • A mon avis elle devait pas être hyper cool en affaire, y a qu'à voir sa position sur les préservatifs.

  • Oui, et puis si tu cherches le fric pour les pauvres, tu peux être rapiat sans états d'âme, pour la bonne cause.

  • Tu crois qu'il a des flottements d'âme, Groscaillou ? Ah mais alors peut être que l'Ethique est au programme du cursus pour être notaire, maintenant ... Ah mais alors ça serait super parce qu'il serait peut être partant pour qu'on organise des conférences-débats ...

  • En tous cas, moi qui étais assise juste en face de lui, je peux vous dire qu'il a eu du mal à retenir un fou rire quand Damien lui a expliqué qu'il s'était trompé d'étude …

 

Ah Damien. Le meilleur vaccin anti-paranoïa qu'il nous ait été donné de rencontrer à ce jour. Quasiment un bienfaiteur de l'humanité à lui tout seul, d'une déraison si naïve et résolue, source inépuisable de joie, le Spinoza des agents immobiliers ... Euh là je me laisse peut être un peu emporter, je sais pas si j'oxymorise pas un chouïa. Quoique. Maintenant que Spinoza est au programme de la première année de droit …

(Oui je sais que peu de mes lecteurs connaissent Damien à ce jour, privilège réservé à ceux qui ont lu mon précédent ouvrage sur le rapport au monde immobilier. Mais qui sait, s'ils sont sages, il y auront droit un jour ou l'autre).

 

En tous cas il nous fut impossible de démêler la raison pour laquelle il avait tenu à nous donner rendez-vous pour un « état des lieux » à la maison des vendeurs anglais, qui n'était encore leur, actually, que pour quelques minutes (comme on dit chez les notaires) avant d'être nôtre. Peut être pour n'avoir pas l'air de toucher sa commission indûment ?

Nous trouvâmes la maison lessivée et Ophelia and Lear lessivés de même. Du moins métaphoriquement s'entend, car au sens propre il m'apparurent nettement négligés, vêtus de fringues de trois jours minimum, les cheveux gras, les ongles noirs. Bref le look déménageant, que pour notre part nous n'arborions pas encore, grâce au décalage d'agenda pour cause de préavis à l'agence. Comme quoi d'un mal peut sortir un bien. Ophelia arborait en outre un œil au beurre noir. Pourquoi ? Réponses possibles :

 

  1. Lear la bat, c'est un pervers cachant une violence abjecte sous des dehors flegmatiques et britanniques, tel Mr Hyde grimaçant sous le bon Dr Jekyll. Solution séduisante, permettant de faire bifurquer l'écriture de mon ouvrage ici présent vers celle d'un thriller haletant. Et consécutivement d'accroître le nombre de mes lecteurs potentiels. Il est probable que c'est la solution que me conseillerait un éditeur. Mais il se trouve que je n'en ai pas, ce qui me permet de respecter ma DT, et de continuer ce précis aussi cartésiennement que possible. On m'objectera que les thrillers pèchent rarement par défaut de cartésianisme, et qu'au contraire ils se présentent comme des récits d'une terrorisante logique. Pas faux. L'ennui c'est que si je choisissais cette option, mon lecteur en cours de déménagement ne pourrait plus décrocher du bouquin et vous voyez d'ici les dégâts quant au respect des délais, aux relations avec l'agence de location, l'entreprise de déménagement etc. Alors que si nous en restons au traité philosophique, seuls les accro de Spinoza ou Montaigne encourront ces désagréments. Et ils ne sont pas légion. Paraît-il. Incroyable mais vrai.

    Du moins si j'en crois un éditeur putatif qui m'a dit un jour « Montaigne et Spinoza vous savez ça n'accroche pas grand monde, par exemple moi l'Ethique j'ai jamais dépassé la définition 1 de la partie 1 sur la cause de soi, j'aime pas les auteurs bavards ». N'ayant pas encore déménagé à l'époque, j'étais encore un peu paranoïaque et je l'ai mal pris. Mais bon je suis pas là pour vous raconter ma vie.

     

  2. Ophelia a réchappé de justesse à l'agression d'un déménageur serial killer. Solution impossible, d'une part parce que nous avons démontré dans le précédent chapitre qu'aucun déménageur ne serialkille dans l'exercice de ses fonctions (un peu comme le Dr Jekyll en fait), d'autre part parce que Lear et Ophelia se sont tapé le déménagement tout seuls. Ce qui est de la folie à leur âge, nous sommes d'accord. Ils ont en effet facile dix ans de plus qu'Axel et moi. Enfin pas la somme de nos âges bien sûr, sinon ils seraient les doyens de l'humanité depuis longtemps. Je crois que la raison c'est qu'ils sont près de leurs sous.

    Là le lecteur a le choix entre deux options.

     

    L'option essentialiste, expliquant le fait par un caractère ethnique distinctif, et supposant que Lear et Ophelia ont quelque atavisme écossais. Et qu'ils sont en conséquence avares comme les Allemands sont organisés, les Italiens dragueurs, les Grecs tricheurs et les Espagnols hâbleurs.

    L'option marxiste, elle, privilégierait l'explication économique. Grâce aux efforts de Madame Thatcher et de ses successeurs, les sujets de Sa Gracieuse Majesté ont consenti de guerre lasse à la destruction de leur protection sociale, et se sont constitué une retraite par capitalisation. Laquelle, sous l'effet de la spéculation des Marchés (bénis soient-ils), s'est révélée suicidaire pour leur train de vie. On fait pas de marge sans casser de manœuvres, comme on dit dans les entreprises de BTP cotées en Bourse.

 

En fait moi j'incline à expliquer le coquard par un simple accident de déménagement, lors d'un transport de cartons de livres. Faut pas être parano à la place des autres, on a assez à faire de ce côté-là pour soi. Je parle pour moi, ça va de soi. Chacun sa merde.

 

Comme dit Montaigne.

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