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02/03/2014

Interprétation

Voilà un mot qui ne parle pas pour ne rien dire, et qui de surcroît (ça va ensemble) remplit une fonction de lien, s'entremet entre plusieurs éléments, établit des correspondances, facilite la compréhension. Un mot intelligent, qui se prête avec expertise à une large utilisation.

Rendez-vous compte, vous pouvez donner une interprétation : du rôle de Hamlet, des variations Goldberg, des résultats d'une expérience de physique, d'une radio du thorax, de relevés météorologiques, de vos rêves, lapsus et actes manqués, d'un poème hermétique, d'un haïku sibyllin reçu ce matin d'un japonais de vos amis, etc. etc.

OK il y a un bémol bien sûr : même en supposant bonne volonté et souci de vérité, l'acte d'interprétation implique possibilité d'erreur. Erreur au revers d'interprétation, indissociables l'une de l'autre peut être. Pour Hamlet, ce n'est pas très grave. L'acteur ou le metteur qui en fait trop ou tord le texte pour faire style genre moi j'ai compris Shakespeare les mecs, c'est bien simple Hamlet n'attendait que moi pour se révéler dans toute son hamletitude : pourquoi pas ?Droit de tout un chacun (y compris moi ou même vous) à être narcissique et/ou con. Éventuellement ça peut faire rigoler, toujours ça de pris par les temps qui courent. Et puis en fait tout bien pesé, on constate qu'il y a toujours à pêcher un truc dans n'importe quelle interprétation artistique, qu'elle révèle une part de l'humanité ou de soi-même. Pour Bach pareil, d'autant plus qu'après Glenn Gould, il faut y aller, on vous y verrait. Bref l'interprétation dans le domaine artistique se ramène à la superbe phrase de Peter Brook « Il n'y a pas de problème pratique, il n'y a que des solutions esthétiques ». Idem pour l'interprétation au sens psychanalytique, où l'erreur est la règle du jeu du je. Car si on interprète Lacan interprétant Freud, le moi est paranoïaque, le ça est çapasseouçacasse et le surmoi psychorigide. Mais le tout n'est pas grave du moment qu'errare humanum est.

En revanche le domaine scientifique ne peut se satisfaire uniquement des solutions esthétiques. La science recherche l'interprétation la plus objective possible (on sait bien qu'il est impossible qu'elle soit objective tout court). C'est pourquoi en science plus qu'ailleurs une bonne interprétation implique la coopération : se communiquer les résultats, les comparer, chercher ensemble. D'ailleurs ça ne marche pas si mal, excepté quand les lobbies mercantiles s'en mêlent. Dans interpréter il y a prêter (oui je sais pas étymologiquement mais à l'oreille et d'abord je dis ce que je veux) et eux ne connaissent que le prêt à leur intérêt exclusif. Exemple ? Les résultats des cultures transgéniques peuvent s'interpréter de bonne foi entre scientifiques. Mais pour les lobbies de l'agro alimentaire il s'agit de faire du fric en brevetant leurs semences, de jouer de l'arme de la faim, de réduire à leur dépendance des millions d'agriculteurs. Dans cette affaire la santé n'a peut être pas grand chose à craindre, en tous cas ce n'est pas sur ce point que ma paranoïa s'éveille – nobody's perfect. Mais la vérité, et la justice qui va avec, ont tout à perdre. Et ça, ça craint vraiment.

 

 

12:23 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

27/02/2014

Haïku

Un haïku est un poème japonais qui consiste à noter, dans une forme à la fois brève et codifiée, une sensation, une impression, une image, dans sa fugacité, son évanescence. En fait il est particulièrement dans l'air du temps et le tropisme actuel de l'écrit court, c'est en quelque sorte la poésie-tweet. Classiquement il est composé de 17 syllabes réparties en trois vers : 5/7/5. Pas de rimes, pas de structure syntaxique complexe, le maître-mot qui préside à sa création est « karumi » qui signifie légèreté. (Oui je me la pète en citant un mot japonais, mais c'est dans tous les bouquins sur le haïku). Il y a encore des caractères formels à propos de la ponctuation, de la nature grammaticale des mots employés, mais je vous passe les détails techniques. Faire un cours, pourquoi pas, mais le faire court.

Sur le plan thématique, classiquement encore, le haïku est un poème de saison. En hiver on écrit des haïkus d'hiver, ou sur l'hiver, au printemps des haïkus de printemps etc. Cela veut dire qu'on transcrit des impressions ou images de la saison correspondante, et en plus normalement le poème doit contenir un « mot-saison », genre pour l'hiver « hiver », « neige », « froid » etc. Les puristes pensent que le haïku est un art si japonais qu'il est impossible de le transposer, en clair qu'il est aberrant d'essayer de faire des haïkus en une autre langue, surtout les langues comme la nôtre, si différentes à tous points de vue du linguisme japonais. Eh bien au cas où ça vous aurait échappé je ne suis pas puriste. Voici donc des exemples pour le cas où vous auriez envie de tenter l'exercice. Ce sont des haïkus écrits par moi-même personnellement, haïkus de printemps car le printemps cette année est en avance, et puis comme ça c'est raccord avec la floraison de l'autre fois. (Pour ceux qui suivent).

 

Aube de printemps,

Oiseaux réveille-matin :

Avec eux chanter !

 

Fleurs de l'amandier ...

Je plonge dans leur écume

Ah ! Odeur de miel ...

 

Semer des mots-graines,

Eclosion de haïkus,

ça c'est du printemps !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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24/02/2014

Grand-chose

Va savoir pourquoi, j'ai eu le plus grand mal à trouver un mot en G qui me convienne. Enfin si, peut être parce que mon nom, mon vrai nom j'entends (Ariane Beth étant un pseudo comme vous le savez ou pas) commence par un G : et du coup je soupçonne que stagnent plus ou moins dans les replis de mon inconscient (retors comme sont les inconscients qui se respectent) de vagues histoires lacaniennes autant que complexes de Nom du Père et tout ce qui s'ensuit. La faute sans doute à ma relecture actuelle de Freud. D'ailleurs j'ai hésité à choisir Freud pour F, mais je m'étais donné comme règle en commençant cet abécédaire de ne proposer que des noms dits communs, et mon pointillisme obsessionnel m'interdit de déroger à une règle, d'autant plus quand je l'ai posée moi-même.

Bref pour trouver un mot en G, j'ai fait appel à Robert Petit mon fidèle compagnon de délires scribouillards. Et une fois de plus il s'est montré à la hauteur de toutes mes espérances, me proposant des mots particulièrement tentants, comme garde-mite, gendelettre, giraumont, godelureau, godiche, grossoyer. Giraumont et grossoyer : excellents pour le jeu du dictionnaire. L'association godelureau/godiche ne peut qu'inspirer une nouvelle qui commencerait par « Godelureau et Godiche sont dans un bateau », et on les verrait galérer parce que Godiche aurait évidemment laissé glisser la godille de l'embarcation qui par ailleurs était dépourvue de gouvernail. Avec gendelettre on se dit qu'il faut être au moins Proust pour employer un mot pareil et ça rate pas, Robert illustre précisément sa définition (dont personne n'a besoin, le mot parlant de lui-même) par une phrase de Proust, à propos de qui on ne peut s'empêcher, malgré toute l'admiration que ne manquent jamais de susciter la finesse et la profondeur qui s'entremêlent en chacune de ses phrases, telles les arabesques des motifs art nouveau répondant aux volutes sonores de la musique de Debussy, on ne peut s'empêcher de penser donc, et même de dire, avec une brutalité que n'aurait pas reniée Basin de Guermantes, qu'il avait parfois un peu de temps à perdre.

 

Si j'ai finalement retenu grand-chose parmi d'aussi alléchantes propositions, c'est que sa définition présente un caractère assez rare, peut être même unique. Jugez plutôt, je recopie :

Grand-chose. n.inv. Fin XV° (ça nous rajeunit pas) de grand et chose (où va-t-il chercher tout ça?).

1 Pas grand-chose : peu de chose. Ex : Cela ne vaut pas grand chose.

2 Fam. Un, une pas grand-chose : personne qui ne mérite pas d'estime.

Étonnant, non ? Robert pose un mot pour définir son contraire, et son contraire seulement. Grand-chose ne s'écrit que pour être nié du même mouvement. Voilà une curiosité qu'on peut nommer une « définition-rature ». Et en plus entre nous, définir pas grand-chose par peu de chose …

 

Robert a donc écrit une définition à la fois inutile et incohérente. Vous savez quoi ? Heureusement qu'il ne s'est pas lancé dans la politique.

12:59 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)