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11/12/2012

Pour varier les plaisirs ...

 ... et ne pas me cantonner à ma monomanie montaignienne, je vais aussi mettre dans ce blog ici présent un récit que je suis en train de terminer, en guise à la fois de récréation et de contrepoint. Je vais vous le livrer en feuilleton, un chapitre de temps en temps.

 

 

Petit précis de déménagement en dix questions

 

 

Manuel intellectuel où l'on aura la démonstration que l'on peut déménager sans cesser de persévérer dans sa puissance d'exister, moyennant quelques méditations plus ou moins cartésiennes

 

 

 

 

 

Chapitre 1 : Qu'est-ce qu'un déménagement ?

 

Chapitre 2 : Qu'est-ce qu'un acte manqué ?

 

Chapitre 3 : Qu'est-ce qu'un déménagement réussi ?

 

Chapitre 4 : Y a-t-il un bon profil pour déménager ?

 

Chapitre 5 : Quels sont les meilleurs gestes déménagistes ?

 

Chapitre 6 : Déménager est-il bon pour la santé ?

 

Chapitre 7 : Un déménagement est-il indiqué en cas de suspicion de paranoïa ?

 

Chapitre 8 : Faut-il se munir d'un objet transitionnel ?

 

Chapitre 9 : Tout poêle est-il nécessairement cartésien ?

 

Chapitre 10 : Au fait, comment va la guerre ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 1 : Qu'est-ce qu'un déménagement ?

 

C'est çui qui dit qui l'est.

Paul Robert : Un mot c'est un mot

 

Axel et moi nous avons déménagé en avril dernier. En mai il a plu.

 

  • Ah je te jure, quand on dit en mai fais ce qu'il te plaît …

  • Oui, c'est plutôt en mai ne replie pas tes plaids.

  • L'ennui c'est que les nôtres pour l'instant ils sont pliés je sais pas dans quel carton.

  • Oui. Mais ne trouves-tu pas que « je ne sais pas » c'est une négation trop affirmée, ne faudrait-il pas dire avec Montaigne « sais-je dans quel carton sont les plaids ? »

  • C'est ça, fais ta maligne. En attendant il pleut et ça me fait ...

 

Bref en mai il a plu et ça nous a déplu. Quoique. Qui dit pluie dit climat propice à l'introspection philosophique et cartésienne. Pendant qu'Axel dépensait pour meubler le living, j'ai donc pensé pour meubler mes loisirs. Et tandis qu'Axel vérifiait la plomberie, j'ai débouché sur une conclusion : nul philosophe digne de ce nom n'avait jamais abordé more geometrico la question du déménagement. C'est cette lacune que le présent ouvrage se propose de combler.

 

En premier lieu il s'agit de définir les concepts que je vais manier. Entre nous j'adore cette expression manier des concepts. Certains disent même manipuler, mais inutile de vous dire que la manipulation n'est pas mon genre. Au contraire, comme je l'ai déjà démontré lors de précédents opuscules, je ne conçois pas la narration hors d'une irréprochable Déontologie Narrative (DN). Vous me direz que nous ne sommes pas dans la narration, puisqu'il semble s'agir d'un traité. Qu'à cela ne tienne. Puisque selon toute vraisemblance en effet nous sommes entrés dans la tractation, je parlerai désormais de DT (déontologie tractatrice).

 

Je disais donc manier les concepts. On dirait que les concepts on les a au bout des doigts, que c'est comme un jeu de lego, ou un meccano. On dirait qu'on pense avec ses mains. En fait moi je serais assez d'accord pour le dire. Surtout dans la perspective d'un déménagement, activité à dominante manuelle quoi qu'on en pense. Cette histoire de jeu me donne une idée. Pourquoi ne pas créer pour les jours de pluie un jeu de société sur le modèle du Monopoly ? Sauf qu'on aurait déjà tout bâti au départ et qu'il faudrait juste déménager de la gare de l'Est à la rue de la Paix, en empruntant naturellement un max à la banque au passage, parce que niveau prix du mètre carré c'est pas complètement raccord. On pourrait appeler ça disons le Meccano du Cogitant. Ce serait la version intello. En version jeu manuel d'éveil pour les enfants ça donnerait je sais pas moi, Ergonomic Ego. Après resterait plus qu'à bien négocier les droits de l'application internet, un jeu d'enfant pour moi dont les deux mamelles sont les bosses du marketing et du merchandising. Oui, pas à dire, ça tient la route.

 

Bref. Nous commencerons donc par la définition du mot déménagement. Et puis, comme il ne s'agit pas seulement, comme l'a écrit Marx fort à propos tandis que sa femme faisait le ménage, de comprendre le monde, mais de le changer (l'idée lui vint, j'imagine, lors de la perception olfactive de quelque émanation fétide du fruit braillard de leur praxis commune), et donc en l'occurrence de réussir son déménagement, il faudra ensuite définir réussir. C'est dire si ça craint. Et je vous raconte pas quand il va falloir problématiser ces deux notions dans un questionnement dialectique. Eh oui c'est ça avec le pragmatisme marxiste et la précision cartésienne. Mais qui veut la fin veut les moyens.

 

Je vous livre en conséquence l'intégralité de la définition de Robert Petit. C'est un petit malin, ce gars-là. Il a pris le pseudo « Petit » pour éviter de décourager les gens qui ont toujours peur de se perdre dans les dictionnaires. C'est pas mon cas, je le dis tout de suite. Moi au contraire j'adore leur côté labyrinthique. J'adore, mais rationnellement s'entend faut-il le préciser.

En effet j'émets l'hypothèse, scientifiquement osée autant que mûrement posée, que la pensée labyrinthique est homogène aux circonvolutions cérébrales, et pour cela, malgré les apparences, la plus congruente à la rationalité caractéristique de l'être humain, qui est parce qu'il pense, dans la mesure où il pense qu'il est, à défaut d'être ce qu'il pense. Sans compter que parler vient de parabolare qui veut dire tourner autour. Autour de quoi, direz-vous ? Du sens commun, le seul giratoire par où passent tous les chemins pensants. C'est précisément le point de départ de Robert Petit.

 

Déménagement. n.m.

C'est à dire nom masculin. Et là, question : en quoi les hommes sont-ils plus concernés que nous les femmes ou autres ? Eh bien au risque de vous surprendre, j'aurai des réponses assez convaincantes je pense, précisément au chapitre 4 du présent précis.

1611,

poursuit Robert. C'est pas son code de carte bancaire (encore que je ne puisse pas être trop affirmative, vu que par définition il n'y ait que lui qui le connaisse. Mais franchement il serait un peu con de le livrer comme ça au premier lecteur venu. Quoique je suppose que peu de gens en fait ouvrent leur Robert pour chercher la définition de déménagement. La plupart des gens pensent la connaître. Mais, DT oblige, je n'ai garde, pour ma part, de pécher par un tel excès de naïveté et/ou de présomption.

1611 est la date d'attestation de l'entrée du mot dans la langue française. Où trouver l'attestation, direz-vous ? Eh bien figurez-vous qu'elle était planquée entre deux pages poussiéreuses du manuscrit où on a écrit pour la première fois ce mot. Ce qui explique qu'il faille un déménagement et le tri afférent pour remettre la main dessus.

Là, si vous avez un minimum d'esprit logico-pragmatique, vous ne manquerez pas de faire remarquer qu'on a pu perdre des textes antérieurs qui portaient déjà le mot. Ça c'est sûr : entre les incendies, les inondations, les rats, l'Inquisition, les guerres, la nécessité de trouver des torche-culs et j'en passe. A ces époques antébillgatiennes ça manquait salement de clé USB, de mémoire annexe et tout ça. Et puis, il faut savoir que les mots entrent toujours dans une langue d'abord par l'oral, ce qui est logique. Et il s'écoule un certain laps de temps avant que le mot passe de la langue orale à la langue écrite, de la bouche aux mains (et donc au concept, si vous suivez l'exposé). Bref, 1611 ça frime, ça fait style on est hyper pointu en chronologie linguistique, mais en réalité c'est à peu près aussi précis que les dispositifs de sécurité d'une centrale nucléaire ou les prévisions de croissance de l'OCDE.

 

Disons qu'au vu de cette date avancée par Robert si crânement dans ce tissu d'incertitudes qu'on appelle faute de mieux la vie, on peut faire une supposition : le mot déménagement a dû naître dans le courant du XVI° siècle, lequel courant fut, comme on sait, particulièrement tumultueux. Mais pourquoi n'est-il pas né avant ? Les gens avaient déjà bougé pas mal, rien que l'empire romain, les invasions barbares, Christophe Colomb tout ça. Alors pourquoi diable n'ont-ils pas trouvé le mot ? … Je livre à votre méditation cette question métaphysique, la première de notre parcours qui n'en sera pas avare.

Il paraît plus que probable par ailleurs que ce mot soit entré dans la langue par le haut.

Il faut préciser ici que le mot qui avait l'intention d'entrer dans une langue devait opter à l'époque entre celle du peuple et celle de l'élite, car il y avait une grande étanchéité entre les strates de la société. Le choix était cornélien : le peuple étant le plus nombreux, le mot pouvait y circuler à qui mieux mieux de bouche en bouche, et c'est en général ce que les mots préfèrent. Cependant l'élite se caractérisait par le fait qu'elle avait toujours le dernier mot (oui je sais ça fait bizarre aujourd'hui, mais c'était l'Ancien Régime), et naturellement chaque mot avait l'ambition d'être ce dernier-là.

De nos jours on est en démocratie et le mot entre par où il veut – à condition bien sûr d'appartenir à l'espace Shengen, sinon il a de fortes chances de rester sans papiers un bon bout de temps. Bref pourquoi affirmé-je ici que le déménagement est passé par le haut ? En ce qui concerne le nôtre, c'est parce que les déménageurs ont préféré utiliser leur échelle monte-meubles plutôt que se taper les quatre étages à pied. Mais ils ont été fair play ils l'ont pas compté en plus dans le devis, cela méritait d'être signalé et le lecteur pourra trouver en annexe leurs coordonnées.

 

Pour le reste il est de notoriété publique dans tous les livres d'Histoire de France que les rois qui habitaient le XVI°, comme Premier François par exemple, ils ont adoré se balader entre Paris et les châteaux de la Loire. Et les rois, en tant que corps d'élite et haut de la société, étaient du style exigeant. (Je répète, c'était l'Ancien Régime). Pas question pour eux de faire Paris Chambord juste avec la brosse à dents, un caleçon de rechange et le chargeur du portable dans leur baise en ville. Non il fallait que les meubles suivent, et les fringues, et les tapisseries, et la batterie de cuisine, et les domestiques, et les maîtresses, bref tout le ménage. Parmi cette suite, le chroniqueur occupe une place importante : récit des événements majeurs, rédaction des discours, organisateur du plan com, et bien sûr liste dudit ménage.

Je gage qu'un beau jour l'un d'eux, plus malin que les autres, doué d'un esprit concis, logique et créatif (un de mes ancêtres à coup sûr), a dû se dire, las de ces énumérations fastidieuses : mettons un mot, un seul, sur tout ça : déménagement. Bon. Pas sûr que cette explication soit la bonne. Si vous trouvez mieux, j'accueillerai votre hypothèse avec l'intérêt coopératif qui sied à un débat entre spécialistes, nous mettrons nos DT en commun, et plus si affinités.

 

Action de déménager, son résultat,

poursuit Bébert qui a de la suite dans les idées. Lui. Nous sommes ici au coeur de la définition, et du même coup au coeur de la problématique fondamentale de ce traité. Passer de l'action au résultat, des semailles aux moissons, de la poule à l'omelette. Or, que fait le mot déménagement, dont, en locuteurs négligents, nous n'avions pas relevé jusqu'ici la complexité, voire la perversité : il confond les deux, l'action et le résultat. On dit : déménagement, et c'est déménagé. Prodigieux, non ? Soyons clairs, ce mot nous fait entrer dans les méandres de la pensée magique, ou à tout le moins mythique, ou bien encore mythico-religieuse. Une pensée en tous cas qui annule le temps. Du moins en tant que durée, en tant que linéarité. Le temps du déménagement est un temps immobile.

 

Vous ne vous attendiez pas à celle-là, hein ? Il va falloir vous y faire, vous êtes dans un traité de haut niveau, mes cocos. C'est comme ça avec la logique, aussi bien dans le domaine philosophique que le domaine scientifique, on est obligé sans cesse de s'extraire des évidences confortables du sens commun, et de se coltiner toutes les sollicitations neuronales résultant du paradoxe. Un peu comme quitter la couette à six plombes du mat' et entamer sa séance de gym vite fait, parce que sinon on risque de rater le train de 7h26, or avec celui de 7h42 c'est retard garanti, sans compter qu'il est bondé. Ici notre sens commun est heurté de plein fouet par le concept d'immobilité.

Pourquoi faire de la gym on n'est pas obligé vous dites ? D'accord mais pour la ligne, la forme, y a pas mieux, non je vous dis ça vaut le coup de perdre une vingtaine de minutes de sommeil, vous les retrouverez. Enfin, pas en sommeil bien sûr, mais en énergie. Vous êtes au courant du théorème d'Einstein quand même ?

 

Je reviens donc au concept d'immobilité. Faire et défaire les cartons, monter les escaliers, les descendre, sans compter ce qu'on continue à nommer démarches, du mot marche, même si ça se fait aujourd'hui généralement par internet, elle est où l'immobilité ? Je ne vous conseille d'ailleurs pas de dire aux déménageurs auxquels vous aurez affaire qu'ils passent leurs journées dans l'immobilité. Ils risquent de mal le prendre, n'étant pas rompus à la logique paradoxale dans leur grande majorité. Et dans une algarade avec un déménageur, sauf à être un pratiquant assidu de muscu (et je vois pas quand vous caseriez votre entraînement si vous voulez avoir le train de 7h26), dites-vous bien que vous n'auriez pas le dessus.

Donc il faut regarder en face le paradoxe porté par cette définition : le déménagement fait trimbaler plein de mobilier mais réfère à un temps immobile. Après quoi Bobby poursuit :

 

Loc.prov. « Deux déménagements valent un incendie ».

Je précise tout d'abord que loc.prov. ne signifie pas comme le contexte pourrait le laisser supposer location provisoire, mais bien locution proverbiale. Les dictionnaires ont un faible pour les proverbes, ils trouvent j'imagine que ça fait genre nous on est en prise sur le sens commun et le parler courant des vrais gens de la vraie vie. Mais là franchement entre nous je me demande bien qui il a entendu dire ça, notre Tibob.

Bonjour Ma'me Duschnock, ch'suis votre nouvelle voisine, vous viendrez prendre le café un de ces jours on fera connaissance mais là je peux pas vous faire entrer, la maison pour l'instant on dirait Fukushima … Oh je vois Ma'me Trucmuch on a bien raison de dire (attention c'est maintenant) que deux déménagements valent un incendie, allez … Oh oui allez Ma'me Duschnock justement moi c'est mon dixième alors j'ai surenchéri sur l'incendie dans un maniement habile de la métaphore hyperbolique … Ah oui c'est bien trouvé Ma'me Trucmuch, dans un raisonnement quantitatif analogique imparable …

 

Non décidément, vous voulez mon avis je suis pas loin de supposer que Small Bob il l'a inventé de toutes pièces son proverbe. Et tout ça pourquoi ? Parce que quand les dictionnaires n'ont pas de proverbe à citer, il se rabattent sur des phrases d'auteurs connus (ou pas). Et là, pour déménagement, ils avaient rien. Eh bien maintenant grâce à mon livre ici présent ils auront. (Voilà un argument qu'il faut que je me souvienne de faire valoir auprès de mon éditeur putatif).

 

Par méton. Le mobilier déménagé.

Par méton ça veut dire par métonymie et là je ferai deux remarques. D'une part le double sens paradoxal du mot (action de déménager et son résultat) se complexifie encore avec l'arrivée du mobilier, que nous allons maintenant devoir caser dans notre raisonnement déjà serré. D'autre part la métonymie est une figure de style qui remplace un élément par un autre qui lui est lié parune relation nécessaire (dit Robert encore lui). On est obligé d'acquiescer. Pour qu'il y ait déménagement, il faut nécessairement qu'il y ait quelque chose à déménager. Je ne vous conseille pas par exemple de prendre rendez-vous avec une entreprise de déménagement, de leur faire réserver le camion trois tonnes cinq et puis quand ils se pointent à six heures du mat et qu'ils vous disent y a quoi alors à emporter de leur ouvrir la porte sur des pièces vides. Risqueraient de mal le prendre.

Mais attention (et vous allez voir ici que vous n'avez qu'à vous féliciter d'avoir remis votre sort de lecteurs à un auteur irréprochable côté DT) il faut encore réfléchir à ceci : la relation est nécessaire, certes, mais non suffisante. Eh oui. Elle ne marche pas dans les deux sens. Je m'explique : comme exemple de métonymie, Robby donne le classique boire un verre. Or il y a des verres vides. Il y a même à tout moment, dans l'espace temps, si vous y réfléchissez, plus de verres vides que de verres pleins, c'est vérifiable dans n'importe quel placard de cuisine. De même, il n'y a pas de déménagement sans mobilier déménagé, soit, mais il y a souvent, et heureusement, du mobilier que nul ne s'avise de changer de place.

Ainsi donc récapitulons la vertigineuse complexité de la définition de ce mot appartement, pardon, apparemment si simple de déménagement : deux sens en tension paradoxale auxquels vient s'agréger un troisième nommé parméton. La meilleure image que je trouve pour vous en simplifier la visualisation, c'est celle l'atome d'oxygène qui vient se lier aux deux atomes d'hydrogène pour former la molécule d'eau.

Il faut ainsi se rendre à l'évidence et énoncer une première propriété : le déménagement révèle une miraculeuse chimie à l'œuvre dans la banalité du quotidien.

 

Et Kleinbob de conclure comme il a tendance à conclure toutes ses définitions.

Contr. Emménagement.

Contr. ça veut dire contraire et ça a l'air imparable, mais c'est du grand n'importe quoi, je vais vous dire ça a toutes les apparences de la manipulation syllogistique, et je m'y connais. Emménagement n'a jamais été le contraire de déménagement, mais sa suite logique. C'est comme si vous disiez défécation est le contraire d'ingestion (oui pardon ce n'est pas un exemple très ragoûtant mais c'est celui qui m'est venu, il faudra qu'un de ces jours je purge mon inconscient).

Je sais bien qu'il y a des occlusions intestinales et qu'il arrive qu'on laisse ses meubles en garde-meubles. Mais en général tout ceci est transitoire. L'occlusion débouche sur la guérison dans l'immense majorité des cas, du moins tant que notre hôpital public restera en état de marche. Et de même après le garde-meubles, tôt ou tard ce sera l'emménagement : vous n'y pouvez rien vous êtes embarqué.

Soit, direz-vous donc, après tout déménagement vient un emménagement. Mais vous ne pourrez vous empêcher d'ajouter (autant par souci de rigueur logique que pour me signifier que j'ai beau être l'auteur il n'y a aucune raison pour que j'aie le dernier mot) : sauf incendie, tsunami ou catastrophe nucléaire atteignant malencontreusement le hangar tenant lieu de garde-meubles. Naturellement. Mais là on a la parade cartésienne.

 

Soit l'axiome de base : deux déménagements valent un incendie. Donc, si incendie il y a, c'est que les deux déménagements ont déjà eu lieu. Donc la question est close, et toute éventuelle action en justice éteinte de facto. CQFD. En outre, la probabilité d'un tsunami à l'endroit où j'écris est extrêmement faible, car proportionnelle à la distance de notre nouvelle maison à la mer, et il faut une bonne heure de voiture pour aller se baigner. Ce serait déjà du beau tsunami. Il y a aussi un petit lac aménagé à dix minutes, ce qui est sympa quand on veut pas se taper trop de bagnole, et en plus on peut faire du pédalo. On a repéré un petit restau à côté mais il était pas ouvert hors saison.

L'idéal évidemment serait d'avoir une piscine, encore que ce soit beaucoup d'entretien.

Quant à la probabilité d'une catastrophe nucléaire en n'importe quel endroit du territoire français, elle est totalement nulle, les conclusions des experts indépendants de l'autorité nucléaire financée par AREVA et EDF sont sans ambiguïté sur ce point. (Voir leur dernier rapport pour l'OCDE paragraphe 1611).

 

La définition du mot déménagement étant ainsi parachevée, il s'agit de définir l'autre terme de notre intitulé de chapitre, à savoir : réussir.

Non, je rigole ! Vous avez eu peur, hein ? Vous vous êtes vus repartis pour au moins six pages. Mais voyons, réfléchissez : si j'avais la définition du mot réussir, vous croyez que je serais là à écrire des conneries ? Quoique. C'est comme un parméton, c'est nécessaire et pas suffisant.

Exemple il y a quand même pas mal de gens qui écrivent conneries sur conneries et qui non seulement trouvent des éditeurs mais en plus font des succès de librairie. Qui sait ? Je suis peut être sur la bonne voie ?

16:39 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (1)

08/12/2012

si quelqu'un me dit ...

 

Si quelqu'un me dit que c'est avilir les muses de s'en servir seulement de jouet et de passetemps, il ne sait pas, comme moi, combien vaut le plaisir, le jeu et le passetemps. A peine que je ne dise toute autre fin être ridicule. Je vis du jour à la journée ; et, parlant en révérence, ne vis que pour moi : mes desseins se terminent là. J'étudiais, jeune, pour l'ostentation ; depuis, un peu, pour m'assagir ; à cette heure, pour m'ébattre ; jamais pour la recherche.

(III,3 De trois commerces)

 

Un roi sans divertissement est un homme plein de misère, dira Pascal en écho. Montaigne est-il un de ces rois-là ? Il l'a été certainement lors de l'effondrement consécutif à la mort de La Boétie, quand il a cherché dans la lecture et l'écriture le divertissement, comme une planche de salut. Valeur thérapeutique du divertissement que Pascal d'ailleurs pratiqua lui aussi, mais comme un pis aller. Thérapie de nul usage ensuite pour l'homme définitivement guéri qu'il devint par le saut de la foi, Joie joie pleurs de joie ... De nul usage non plus dans l'option existentielle qu'il conseille, l'option pari. Là plus de temps à perdre, plus de passetemps. Le pari pascalien conduit à travailler pour son salut à plein temps, à faire en sorte que chaque instant d'ici-bas soit rentabilisé, le temps venu, en éternité de délices.

Montaigne prend une tout autre option. Il n'instrumentalise pas le temps, fût-ce pour le travailler en matière d'éternité. Il ne le comptabilise pas, il le laisse couler, passer, pour le plaisir. Le temps au comptant pour le contentement. Pascal dit : le divertissement c'est petit joueur. Pour Montaigne, c'est tout simplement la règle du jeu, la condition humaine.

Combien vaut le jeu. Être dans le passetemps, c'est admettre qu'on n'a pour tout lieu d'être que le temps, dont la caractéristique est de passer. Le temps dans sa valeur de présent, sa gratuité. Pas besoin de chercher ailleurs, au-delà, dans l'éternité. Le coup de bluff du pari est inutile. Tout est à chaque instant donné. Il suffit de jouer les cartes que l'on a en main, de jouer son jeu tel qu'il se présente au jour le jour, du jour à la journée.

Parlant en révérencene vis que pour moi. En révérence : sauf le respect que je dois à tous ceux avec qui je vis. Oui ils sont importants pour moi, non je n'en ai pas rien à foutre. Mais mon temps à moi est le temps d'être moi, le temps d'être ce que personne ne peut être à ma place. Si je ne vis pas pour moi, qui le fera ?

Quant à étudier, ce peut être pour l'ostentation : pour frimer disons, ou a minima pour se faire reconnaître un tant soit peu, faire savoir qu'on sait deux trois trucs.

Ce peut être aussi pour m'assagir. Pour devenir quelqu'un de bien, ou en tous cas quelqu'un du mieux que je peux, pour ne pas trop démériter de ma qualité d'être humain.

Je suis passé par là, l'ostentation ou la sagesse, dit Monsieur des Essais. Mais tout compte fait, au point où j'en suis, j'étudie et je vis pour m'ébattre. A cette heure c'est l'heure du bonheur.

 

Oui, je sais il a de la chance : pas de problèmes de fins de mois ou ce genre de choses. D'accord, mais n'oublions pas qu'il écrit ces phrases sur fond de maladie pas franchement fun (ses coliques néphrétiques) et surtout sur fond de guerres de religion. Dans ce XVI° siècle en plein déchirement, avec la douleur qui travaille son corps, choisir la joie, moi je dis c'est être un homme debout. Et pour moi ça veut dire beaucoup.

14:21 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (3)

05/12/2012

Il n'est sujet si vain ...

 

Il n'est sujet si vain qui ne mérite un rang en cette rhapsodie.

Plus je lis cette phrase (I,13 Cérémonie de l'entrevue des rois) plus elle me ravit. Si profonde dans sa simplicité, sa désinvolture. Je vibre à son rythme allègre, cadencé, à sa petite musique de danse vitale.

Ce qui est valable pour cette phrase l'est pour à peu près toutes. Le chant entier de cet écrit est présent dans presque chaque paragraphe, chaque phrase, chaque mot même. Tout comme c'est la même matière, soie, lin, velours, à n'importe quel endroit du vêtement, quels que soient la forme ou l'imprimé. Le même tissu, le même textum. Il dit (III,8 Sur des vers de Virgile) à propos de son texte (sujets et style confondus) : chaque lopin y fait son jeu.

Dans chaque lopin, un certain sujet nommé Michel de Montaigne est là, présent, qui fait son jeu, parce que c'était lui. Parce que c'estlui. Et moi je l'entends comme je suis. Dans chaque phrase des Essais il fait Montaigne comme il fait jour, il fait Montaigne et je suis chez moi.

 

Il n'est sujet si vain qui ne mérite un rang en cette rhapsodie.

Vain. Vanité, vanités, tout est vanité (hebelim : fumées, vapeurs, buées) disait Qoélet l'Ecclésiaste, comme d'autres ont chanté Paroles paroles. Oui, tout est vanité. Qoélet regarde se dérouler la fumée de la vie si vaine, une chose après l'autre. Voilà, c'est à prendre ou à prendre, c'est la vie. Ressac des pensées de Qoélet, un temps pour pleurer un temps pour rire, un temps pour naître un temps pour mourir, un temps pour ci un temps pour ça … Ces vagues ne sont pas menaçantes. Bien au contraire elles finissent par bercer le lecteur, par charmer l'angoisse de finitude et de mort, le sentiment d'absurdité. Oui, tout est vanité : et alors ? Un peu plus, un peu moins, quelle différence ? Et d'ailleurs, qui est capable de dire ce qui est vain ou pas ?

Monsieur des Essais va plus loin : supposons la chose la plus vaine, eh bien elle a droit à sa place. Sa place dans le texte, dans cette rhapsodie, ce patchwork de pensées, de réflexions, d'observations, de souvenirs, de sentiments qui font la matière des Essais. Et alors ces choses vaines, ce sujet si vain devient intéressant, émouvant, plein de questions, métamorphosé qu'il est d'un coup de plume par M. des Essais, ce magicien de l'éthique et de l'esthétique. Monsieur des Essais à l'égal de Qoélet. Dérouler la page blanche devant n'importe quel sujet, devant l'insignifiant, comme ça, pour rien, pour causer, cela revient à donner la parole à n'importe quel être humain. Perdu certes dans la masse, dans la nuée, la fumée des humains depuis que le monde est monde, mais qui mérite un rang dans tout ce vain fouillis.

Cérémonie de l'entrevue des rois. Il est logique de la trouver en tête du chapitre, cette phrase où le texte assume de donner à tout sujet qui se présente le premier rang, comme à un roi. Certes de manière éphémère, pour un temps limité, le temps d'une phrase, de quelques mots, d'un chapitre entier parfois pour les plus chanceux. Un peu comme le quart d'heure de célébrité dont parle Andy Warhol, c'est ici le moment de reconnaissance d'humanité. C'est humain ? C'est bon : je le couds dans ma rhapsodie, je le mets au rôle de mes pensées (Cf I,8 De l'oisiveté), je l'inscris au registre de mes Essais.

 

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