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04/10/2016

Orgueil rampant

 

« Du même fond d'orgueil dont on s'élève fièrement au-dessus de ses inférieurs, l'on rampe vilement devant ceux qui sont au-dessus de soi.

C'est le propre de ce vice, qui n'est fondé ni sur le mérite personnel ni sur la vertu, mais sur les richesses, les postes, le crédit, et sur de vaines sciences, de nous porter également à mépriser ceux qui ont moins de cette espèce de biens, et à estimer trop ceux qui en ont une mesure qui excède la nôtre. »

La Bruyère Les Caractères (Des biens de fortune 57)

Voilà qui méritait d'être dit : l'orgueil peut vous faire ramper. C'est même à vrai dire le principal moteur de la reptation sociale, bien davantage que la peur.

Ne pas confondre bien sûr l'orgueil tel qu'il est ici défini, et la fierté de soi.

Ils sont totalement antithétiques. Le vice d'orgueil ici épinglé se fonde sur la rivalité/comparaison, alors que la fierté de soi va de pair avec l'autonomie.

L'orgueil ça mesure, c'est quantitatif. Nombre de zéros au compte en banque, nombre des diplômes (réels ou inventés pour les besoins d'un poste désiré), accumulation de crédit dans le monde de l'amitié virtuelle, pourcentage flatteur d'un sondage, chiffres de vente, parts de marché, poids des médailles etc.

Et ça mesure pourquoi ? Pour comparer et classer.

Pour (se) prouver qu'on a (qu'on est) plus que.

En revanche mérite personnel ou vertu font par définition échapper à toute comparaison, étant les qualités qui font qu'on est soi.

La fierté de soi ne conduit cependant pas nécessairement à se reposer sur les lauriers de son jardin privatif. Elle n'interdit pas qu'on s'améliore moralement, qu'on progresse socialement, qu'on s'enrichisse pourquoi pas (si on y arrive honnêtement).

Mais elle empêche qu'à la différence s'accroche la comparaison quantifiée, qu'à celle-ci s'accroche la rivalité classificatrice, et à celle-ci l'aliénation au maître dont on espère qu'il vous fasse son sous-maître (cf note précédente).

Une sous-maîtrise qui suffira à vous mettre au-dessus de quelques autres.

Et enfin on se sentira quelqu'un.

Un espoir pour lequel on est prêt à ramper.

Sans économiser sur la vilenie.

 

 

16:04 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)

01/10/2016

Le chagrin ou la colère

« On sait que les pauvres sont chagrins de ce que tout leur manque, et que personne ne les soulage ; mais s'il est vrai que les riches soient colères, c'est de ce que la moindre chose puisse leur manquer, ou que quelqu'un veuille leur résister. »

La Bruyère Les Caractères (Des biens de fortune 48)

OK La Bruyère a travaillé à se mettre du côté du manche, et sans avoir l'air d'y toucher. Mais il lui sera beaucoup pardonné à cause de telles phrases. Résistant à ma pente de prof, je m'abstiens de vous infliger un commentaire par le menu.

Mais le jeu sur parallèle/dissymétrie, l'opposition des modes verbaux : pas mal non ? Et puis perso je craque sur le côté très XVII° de l'emploi du nom en adjectif.

Contrairement à ce qu'on croit depuis Le cuirassé Potemkine ou Les raisins éponymes, la colère c'est avant tout, essentiellement, un truc de riches.

Il faut avoir une suffisante opinion de sa valeur pour trouver anormal et quasiment amoral que tout le monde ne la reconnaisse pas.

« S'il est vrai que je sois colère ? Non colère n'est pas le mot. Je ne fais que formuler avec force ma juste revendication.»

L'exigence est l'ADN du riche : bien vu, Labru.

Nos riches d'aujourd'hui sont colères devant ce qu'ils nomment égalitarisme. Mot en isme = idéal pour débiner un truc. En l'occurrence débiner la valeur d'égalité, au fondement de l'humanisme.

Comprenons-le, ce pauvre riche : l'égalité relativise nécessairement sa valeur et sa prétention. Or le riche raisonne en potentat totalitaire. Un totalitarisme qui exclut par définition accommodement et relativité.

Ce que le riche prend, il le prend tout. Il veut le beurre et l'argent du beurre. La richesse et la considération, être un salaud et être respecté, etc.

Un totalitarisme qui connaît pourtant peu de résistants.

Car si beaucoup de pauvres en veulent aux riches, rares sont ceux qui contestent l'inégalité en soi. Dès lors qu'on est bénéficiaire d'une inégalité, même minime, on a tendance à ne plus voir la chose du même œil. C'est humain.

Là-dessus fonctionne par exemple le clientélisme et son travail de sape de la démocratie. Principe indémodable de la servitude volontaire qui trouve sans cesse de nouveaux domaines, de nouvelles modalités.

Pour trouver protection et quelqu'un qui vous soulage, on s'aliène à celui qui est à l'étage social du dessus, un peu plus puissant ou riche. Souscrivant par là au principe-même d'inégalité.

(cf François Dubet La préférence pour l'inégalité Seuil 2014 : je vous conseille, c'est lisible pour un truc de sociologue, et ça fait réfléchir  )

Mais au total la plus grande habileté des riches c'est quoi ? Nous faire croire (moyennant relais médiatiques et politiques) que nous partageons avec eux une même colère.

Ils profitent ainsi de notre aliénation pour dériver notre colère à leur profit.

 

10:01 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

28/09/2016

J'suis snob

Le chapitre des Caractères portant sur les biens de fortune est révélateur de certains ressorts psychologiques de La Bruyère.

L'ambiguïté encore sensible à l'époque du mot fortune (richesse/destin) peut laisser entendre qu'avoir du pognon est juste un cadeau du ciel, auquel son bénéficiaire n'est pour rien. Le XVII° français est très différent sur ce point de l'idéologie du self-made man à l'américaine.

Du coup circulez rien à voir : Labru affiche un mépris de l'argent habituel chez les moralistes. Mais ici pas de n'importe quel argent : celui des parvenus.

Si bien qu'on s'aperçoit que la prétendue distance avec le critère de la richesse n'est en réalité qu'un moyen détourné de prêcher l'immobilisme social.

« Si certains morts revenaient au monde, et s'ils voyaient leurs grands noms portés, et leurs terres les mieux titrées (= celles qui rapportent le plus), avec leurs châteaux et leurs maisons antiques, possédées par des gens dont les pères étaient peut être leurs métayers, quelle opinion pourraient-ils avoir de notre siècle ? » (Des biens de fortune 23)

Bref l'argent doit rester l'apanage des gens déjà dans la place : Labru est réactionnaire. Il n'y a pas que dans la querelle esthétique qu'il prend le parti des Anciens contre les Modernes.

Conservatisme incongru, venant de qui un ancêtre acheta un bénéfice et la particule adjointe. Il est donc lui aussi un parvenu, un snob.

(S.nob. = sine nobilitate = sans titre de noblesse, écrivait-on en marge du nom d'un élève admis pour sa seule richesse dans un collège de l'élite.)

Il fit carrière dans l'administration. Ce qui voulait dire bénéficier d'une rente liée à une fonction, mais sans nécessairement faire le boulot. (Tel un ministre en son ministère).

Ayant acheté la charge de Trésorier général au bureau des Finances de la généralité de Caen, il palpa le pognon tout en allant se faire courtisan du prince de Condé, parce que c'était quand même plus fun et plus chic.

Bref le conservatisme social de Labru correspond à l'attitude bien connue de l'immigré déjà ancien qui prêche la fermeture des frontières à la nouvelle vague d'immigration.

Ce qui ne l'empêche pas d'avoir du cœur. Ou peut être, dans des éclairs de lucidité quasi marxisants, de jouer à se faire peur ?

«Ce garçon si frais, si fleuri, et d'une si belle santé est seigneur d'une abbaye et de dix autres bénéfices : tous ensemble lui rapportent six vingt mille livres de revenu, dont il n'est payé qu'en Louis d'or.

Il y a ailleurs six vingt familles indigentes qui ne se chauffent point pendant l'hiver, qui n'ont point d'habits pour se couvrir, et qui souvent manquent de pain ; leur pauvreté est extrême et honteuse.

Quel partage ! Et cela ne prouve-t-il pas clairement un avenir ? » (26)

 

 

 

17:55 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)