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26/12/2016

Lot de consolation

 

« Je cause parfois avec les hommes comme l'enfant avec sa poupée. Elle sait très bien que sa poupée ne l'entend pas, mais elle se procure, par une agréable auto-suggestion consciente, la joie de la conversation. »

Schopenhauer (Parerga et paralipomena)

 

Remarquons le « elle ». Schopenhauer, dans son préjugé, considère-t-il que pour jouer à la poupée il faut être une fille ? Ou le préjugé est-il plutôt celui du traducteur ?

Je n'ai pas le texte allemand, mais il y a fort à parier qu'il s'agit du mot « Kind », qui est neutre. S'appliquant pareillement à garçons et filles.

C'est beau, ce texte, mais c'est triste, non ? Schopenhauer en petit enfant esseulé qui n'aurait pas trouvé d'amis parmi les autres enfants, pour partager ses jeux. Trop différent d'eux, trop timide, trop renfermé en lui-même.

Peut être aussi, comme le dit à Julien Sorel son mentor au séminaire, pas assez médiocre pour eux. On comprend pourquoi Nietzsche s'est senti aussi proche de Schopenhauer.

C'est triste. Ou pas ? Il n'y a pas que les enfants solitaires qui jouent à la poupée.

Au contraire chez l'enfant dans une voie habituelle de socialisation, jouer à la poupée (ou à ses déclinaisons nounoursiennes et autres) c'est anticiper sa vie relationnelle d'adulte. S'y entraîner sans risque, à l'aide de ce que le psychanalyste anglais Donald Winnicott nomme un objet transitif (ou transitionnel).

Un objet qui fait exister un lieu de transition entre la subjectivité du monde intérieur de l'enfant et l'objectivité du monde réel. En passant par ce lieu-là, l'enfant peut se risquer chaque jour un peu plus vers le monde des autres, car il sait pouvoir battre en retraite facilement vers la sécurité de son monde à lui.

Plus poétiquement, disons que la poupée est comme une matriochka : à l'intérieur il y a tous les visages, les répondants qu'offriront peu à peu à l'enfant les relations réelles avec ses semblables.

(Métaphore formulée il vous en souvient par le héros de Cédric Klapisch à la fin des Poupées russes. Lui l'applique aux relations amoureuses, mais c'est valable pour tous les répondants que l'on cherche dans le monde).

Sauf que Schopenhauer a eu beau les chercher, les visages, les répondants, il ne les a pas trouvés. Ou si peu. Et bien tard.

Il a eu beau tenter de parler aux hommes de sa philosophie, longtemps il ne les a pas intéressés. Alors il est revenu à sa poupée, son lot de consolation.

 

« Ma philosophie ne m'a rien apporté, mais elle m'a beaucoup épargné. »

(Aphorismes sur la sagesse dans la vie)

 

 

 

09:25 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

22/12/2016

Fiat lux

 

« Il n'y a pas beaucoup à gagner dans ce monde : la misère et la douleur le remplissent, et, pour ceux qui leur ont échappé, l'ennui est là qui les guette de tous les coins. En outre c'est d'ordinaire la perversité qui y gouverne et la sottise qui y parle haut. Le destin est cruel, et les hommes sont pitoyables.

Dans un monde ainsi fait, celui qui a beaucoup en lui-même est pareil à une chambre de Noël, éclairée, chaude et gaie, au milieu des neiges et des glaces d'une nuit de décembre. »

Arthur Schopenhauer (Aphorismes sur la sagesse dans la vie)

 

Bienvenue à Mélancoland. Le pays où l'on voit tout en noir y compris les chats gris.

Où la nuit est longue, le vent glacial, où le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, et j'en passe.

Ne pas croire pourtant qu'il soit si désagréable d'y avoir son pied à terre. La preuve beaucoup n'en sortent jamais que les pieds devant.

C'est un pays pourtant, il est vrai, où l'on s'ennuie à cent sous l'heure, voire pour pas un rond. On comprend que les habitants cherchent antidotes & dérivatifs. Alcool, sexe, opium ou autres drogues, divertissement pascalien.

Ce sont des gens par ailleurs plus entreprenants qu'on ne croit, nombreux à se lancer dans l'aventure d'expéditions bipolaires.

Autre attrait de Mélancoland, la guerre n'y motive guère le commun des mortels. On se contente d'y retourner sa violence sur soi-même.

Autrement dit (et Freud le dit pareil) on y est relativement civilisé.

Un des meilleurs rapports bénéfices/risques pour survivre en Mélancoland a de tout temps été trouvé dans la création.

Forte concentration de poètes au mètre carré (un peu moins carré pour ceux qui écrivent en vers libres). Plus généralement d'artistes en tout genre. Peintres de clair-obscur ou de tournesols.

Musiciens polonais et romantiques.

Et puis ça pullule de philosophes nauséeux, danois, zarathoutristes, tout ça.

Forte population féminine.

La femme a généralement le profil-type du citoyen Mélancolandais.

Peu formée à extérioriser sa violence, assez fofolle pour libérer sa créativité, hypersensible à l'ennui (comment expliquer sinon sa lassitude devant un match de foot, palpitant par essence).

Revers de la médaille (rien n'étant parfait en ce bas monde comme le dit ci-dessus Schopenhauer), les Mélancolandais préférant la vie symbolique à la réelle, ils vivent seuls et incompris.

Ils travaillent donc à se construire leur chambre de Noël, éclairée, chaude et gaie.

Si par hasard un passant levait les yeux vers leur fenêtre, il pourrait profiter un instant de la petite lumière, de la petite joie gagnée sur les ténèbres.

 

 

 

17:16 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (1)

19/12/2016

Mandarine

 

L'histoire d'interlocuteur lointain de la dernière fois m'évoque tout à coup le fameux mandarin de Rousseau.

Voici ce qu'en dit Freud car c'est par lui que je connais cette histoire. Je ne l'avais relevée, je l'avoue, ni dans Rousseau ni dans Balzac, lectrice insuffisante (dirait Montaigne) que je suis.

« Dans Le Père Goriot, Balzac fait allusion à un passage des œuvres de J.J. Rousseau dans lequel cet auteur demande au lecteur ce qu'il ferait si – sans quitter Paris naturellement et sans être découvert – il pouvait, par un simple acte de volonté, tuer à Pékin un vieux mandarin dont le décès ne manquerait pas de lui apporter un grand avantage. Il laisse deviner qu'il ne tient pas la vie de ce dignitaire pour très assurée. 'Tuer son mandarin' est devenu une expression proverbiale pour cette disposition secrète, propre aussi aux hommes d'aujourd'hui. » 

Freud Considérations actuelles sur la guerre et la mort.

 

Les derniers mots de ce passage : aussi délicieusement sucrés-acidulés qu'une mandarine, non ? Preuve s'il en fallait de l'humour de Papa Sigmund, se manifestant souvent ainsi par une pointe finale, selon le schéma du Witz (cf ce blog 1-5-2014).

Et quand ça lui plaît, Sigmund, il est comme un gamin, il ne se lasse pas de la répétition. cf chapitre 7 du Malaise dans la culture, à propos du surmoi et du sentiment de culpabilité.

« (chez l'enfant) la conscience de culpabilité n'est manifestement qu'angoisse devant la perte d'amour, angoisse 'sociale'. Chez le petit enfant elle ne peut jamais être quelque chose d'autre, mais même chez beaucoup d'adultes le changement se limite à ceci que la communauté plus vaste des hommes vient en lieu et place du père ou des deux parents. Aussi se permettent-ils régulièrement de commettre le mal qui leur promet des agréments, pour peu qu'ils soient sûrs que l'autorité n'en apprendra rien ou ne pourra rien leur faire, et ils n'ont d'angoisse que celle d'être découverts. »

Ici renvoi à une note : « Que l'on pense au célèbre mandarin de Rousseau »

Et de conclure joliment

« C'est avec cet état que la société contemporaine doit généralement compter. »

Généralement, oui c'est le moins qu'on puisse dire.

 

Sans me vanter, j'ai mes mandarins.

Sauf que mes mandarinades n'envisagent pas l'avantage que telle ou telle mort m'apporterait, mais l'idée (naïve et/ou tartufière ?) de «faire justice », à d'autres ou à moi. Une vengeance peut être, mais surtout un empêchement de nuire davantage.

J'y pense quelquefois, je l'avoue.

À l'inverse, qui pourrait chercher un avantage dans mon élimination ? C'est tout l'intérêt d'une vie sans pouvoir : on a toutes les chances de n'être le mandarin de personne.

 

 

14:24 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)