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22/11/2016

Temps réel

 

14:52 est l'heure affichée en bas de l'écran de l'ordi tandis que je tape ces mots en ce moment précis.

(Oui je sais ce n'est pas celle où ces mots sont mis dans le blog, paske vous savez j'écris mes textes à l'avance. L'impro c'est pas mon truc).

Naturellement, le temps que j'aie bouclé cette phrase, il affiche déjà 14:53.

Laissons un bref instant courir notre imagination et figurons-nous Proust soi-même pianotant sur ce clavier-ci, en ce moment précis : parions que sa phrase aurait couvert un laps de temps nettement plus long, incommensurablement (au bas mot).

Dans ce même temps où je pianote à mon clavier, John Eliot Gardiner dirige Les Noces de Figaro dans mon lecteur de CD.

Les CD de cette intégrale des Noces durent respectivement 70:12, 63:08 et 45:20 minutes. Ce qui nous donne un total de 178:40 minutes, soit presque trois heures de bonheur pur.

En ce moment (15:17) John Eliot lance le final. La comtesse pardonne au comte, une colombe plane, ses ailes abandonnées à la mélodie.

Et moi je suis en apesanteur.

Maintenant il est 15:25, et c'est un tonnerre d'applaudissements, car il s'agit d'un enregistrement public.

Je me retiens d'applaudir aussi, au diapason de l'enthousiasme et l'émotion des spectateurs présents au Queen Elizabeth Hall en ce jour de juillet 1993.

Ou disons, selon le nouveau calendrier, l'an 23 a.b. (ante brexit).

Et puis à présent (15:27), le silence (les applaudissements n'ont pas cessé, mais le disque est fini).

Une fois de plus l'évidence : après Mozart, le silence se fait tangible, il palpite doucement comme le flanc d'un chat assoupi sur nos genoux. Et on y pose une main légère.

Cela ne dure pas. Le temps continue, c'est son travail de temps. De la joie venue dans ce moment du temps on ne fera pas provision. Mais elle a trouvé sa demeure.

Cette joie-ci, comme les autres joies, comme les douleurs et les horreurs aussi, comme tout. Dans le temps rien ne se perd.

Ce moment au clavier, moment pour rien sinon quelques mots, malgré son insignifiance, aura eu lieu d'être, se sera tissé dans la trame du temps.

Et rien désormais ne l'en arrachera.

En plus faut voir un truc : l'époque technicienne où nous vivons, si elle a ses défauts, nous gratifie de quelques présents hautement appréciables.

Pour pouvoir, demain ou tout à l'heure, me retrouver à l'instant du temps où il fait Mozart comme il fait beau, pas besoin de me donner une indigestion de madeleines. Il suffira de remettre le CD dans l'appareil.

Enchanteur, non ?

 

 

 

17:12 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

19/11/2016

En attendant Mado

Pour continuer avec les événements majeurs de la littérature, il est permis de supposer que c'est à cinq heures de l'après-midi, dix-sept heures pour le dire dans les termes usités de nos jours – influence sans doute de la place prise dans nos vies par la technique et ses précisions, au détriment des intermittences du cœur, du flou artistique et de la contemplation oisive des couchers de soleil - à cinq heures de l'après-midi (je préfère quant à moi le redire ainsi) que Proust trempa dans une tasse de thé, était-elle en porcelaine de Chine ou de Limoges, en faïence de Quimper ou de Moustiers, (le souvenir se dilue dans le flot des ans comme le sucre dans la tasse – un souvenir encore plus trouble avec l'ajout d'un nuage de lait), « un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques. »

Il est permis de le supposer.

Parce qu'au lecteur, surtout celui de Proust, tout est permis. Mais faut savoir que c'est probablement mythe légende et fariboles.

Quoique.

Pas entièrement. Il y a un fond de vérité dans la tasse en question. Proust buvait en effet des boissons chaudes, bien calfeutré dans sa chambre.

Seulement, pour le coup du flash sur ses souvenirs de Combray, les gens bien informés disent que dans la tasse y avait pas du thé, mais du tilleul.

C'est fort de café hein ?

Mais néanmoins fort probable. D'une part dans certaines variantes du texte c'est ce qu'il écrit : une tasse de tilleul. D'autre part pour un asthmatique le tilleul est plus indiqué.

Le tilleul nous amène ainsi à un méchant doute, qui risque bien de ruiner définitivement notre supposition initiale. En tant que boisson calmante, voire lénifiante, il a la faveur des insomniaques. Or insomniaque, Proust l'était.

C'est dans l'insomnie et pas ailleurs qu'il faut chercher l'origine et le déploiement de son œuvre.

Traumatisé par une enfance passée à ne pas s'endormir de bonne heure alors qu'il s'était couché comme les poules, devenu adulte, il consacrait le plus clair de ses soirées à coqueter dans les mondanités, puis, de retour chez lui, en était réduit à se raconter à lui-même des histoires, vu que sa Maman n'était plus là pour l'aider à passer le temps.

Ce qui au passage permet de déduire de la longueur de son œuvre (et de ses phrases) la récurrence et la sévérité de ses insomnies.

Bref.

Vous voyez où je veux en venir : il y a de fortes chances que la tasse de probable tilleul ait été ingérée plutôt à cinq heures du matin, à la fin d'une nuit harassante d'écriture, dans l'espoir de goûter enfin, outre la dodue madeleine, un peu de repos bien mérité.

Parce qu'écrire nuit après nuit, en proie à d'angoissantes crises d'asthme, eh bien il est clair que c'était pas de la tarte.

 

09:32 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

16/11/2016

Cinq heures du matin

Le jour commence à cinq heures. Et non à minuit. Ou zéro heure comme on dit aussi. Comme on a tort de dire. Déjà zéro heure, comparé à minuit côté poésie y a pas photo.

Exemple le titre du film de Woody Allen : Zéro heure à Paris, rien à faire ça sonnerait pas pareil. Tu t'attendrais à un film de science-fiction, un machin catastrophe, à la rigueur à un thriller, pas à ce bijou de fantaisie philosophico nostalgique.

Et puis zéro heure c'est complètement absurde quand on y pense. Dire c'est zéro heure, c'est comme entrer dans une quatrième dimension qui n'en serait pas une, c'est annuler le temps.

Qu'il commence à minuit ou zéro heure, le plus clair c'est que le jour commence en pleine nuit par aberration administrative.

Comme ce délire de nous faire commencer l'année le 1er janvier : en plein hiver, en pleine nuit d'hiver même. N'importe quoi, non ?

L'année commence avec l'automne, évidemment. D'ailleurs ainsi fait l'année scolaire. Aucun rapport, mais pour ma part je suis née à cinq heures un matin d'automne.

Bref, où voulais-je en venir ?

Ah oui : c'est à cinq heures ou environ qu'il faut situer un événement majeur de l'histoire littéraire. J'ai embrassé l'aube d'été. Combien on parie que Rimbaud a écrit ces mots à 5 h du mat ?

De nos jours on aurait la preuve. Il se serait pris en selfie devant le wasserfall et tout ça, avec dans un coin de l'écran, longitude, latitude, âge du capitaine et degré d'ébriété du bateau, et l'heure, donc.

Question : aurait-il alors éprouvé le besoin, après le selfie, d'écrire le poème, ne l'aurait-il pas jugé un peu superflu ? Quoi de plus parlant qu'une image ?

C'est bien ce qu'il a dû finir par se dire, là-bas du côté de l'Abyssinie, quand il a troqué son crayon pour un appareil photo.

Mais à l'époque où il embrassa cette fameuse aube un certain jour d'un certain été, il avait dix-sept ans. Et n'était pas encore l'homme sérieux qui s'adonnerait à des commerces respectables, genre la contrebande des armes.

À dix-sept ans, c'était encore un p'tit con qui passait son temps à fuguer en plus ou moins bonne compagnie en gribouillant ses fadaises. Finalement quand il zonait avec l'aube d'été, y avait que demi-mal.

Au fait à propos d'images, si on faisait un film sur Rimbaud, vous verriez qui, vous ? Perso il y a quelques années j'aurais bien pris Leonardo Di Caprio, le côté œil bleu et mèche sur ledit, voir Roméo+Juliette ou Titanic.

Maintenant c'est trop tard, il a perdu, outre la mèche, son côté androgyne mi ange mi démon qui lui allait si bien. Il n'a plus l'âge du rôle. Sans compter qu'il a fait récemment l'objet de soupçons rapport à des histoires d'argent.

Quoique : pas forcément contradictoire avec Rimbaud dans sa deuxième vie, là-bas en Afrique.

Surtout qu'en plus pour incarner le marchand d'armes, après tous ses films avec Scorsese, les flingues il connaît, Leo. Reste la corpulence. Il a bien forci quand même.

Alors qu'Arthur sur les dernières photos, desséché de soleil, il a le visage aussi creusé que son regard de voyant.

 

 

09:26 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (1)