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06/10/2017

Bien mouchée

«Ce n'est pas ta destinée d'être un chasse-mouches. »

Ainsi parle à Zarathoustra je ne sais plus qui. Mais ce que je sais, c'est qu'il a vachement raison.

 

La mouche est un animal qui suscite peu de sympathie (sauf peut être chez les araignées) (à supposer que nous parlions de sympathie pour définir nos rapports avec le steak, la quiche ou le gratin dauphinois). En général on les chasse sans état d'âme, on les écrase sans mettre de gants.

C'est vrai : à un moment y en a marre de ces zinzins buzzant tà nos zoreilles, que les mouches nietzschéennes métaphorisent.

Et l'on se dit : celui-là (celle-là) je te l'écraserais bien contre une vitre !

Mais on ne le fait pas. Parce que comme Nietzsche on éprouve pour les cons et/ou méchants plus de mépris que de haine. Inutile de perdre temps et énergie avec eux.

(Bon d'accord : et aussi parce que faire les vitres c'est fatigant).

 

Dans La mouche et la fourmi (livre IV,3), la mouche prend la tête à la fourmi comme quoi elle est une fille de l'air et la fourmi un vil et rampant animal.

De plus elle ne fréquente que du beau linge. La preuve ?

La dernière main que met à sa beauté/Une femme allant en conquête,

C'est un ajustement des mouches emprunté.

Grande mode de l'époque en effet, du plus bel effet sur une joue rehaussée de carmin ou la peau laiteuse d'un sein.

 

La fourmi ne se laisse pas impressionner : Vous hantez les palais ; mais on vous y maudit. Et d'un.

Et de deux : la mouche des coquettes, OK. Mais

Ne nomme-t-on pas aussi mouches les parasites ? (…)

Les mouchards sont pendus.

(Le lecteur ne manquera pas de noter qu'avec cet argumentaire joueur de mots la fourmi rejoint ma référence à Nietzsche le philosophe philologue).

Troizio elle lui parle comme à la cigale : vas-y, fais ta belle. M'en fous je bosse pour gagner ma croûte, j'investis dans l'avenir, je mise sur le principe de réalité, moi madame.

Résultat tu sais quoi l'hiver prochain

Je vivrai sans mélancolie./Le soin que j'aurai pris de soin m'exemptera.

Je vous enseignerai par là

Ce que c'est qu'une fausse ou véritable gloire (et toc)

Bref je vois pas pourquoi je continue à te parler :

Ni mon grenier ni mon armoire/ Ne se remplit à babiller.

Ce n'est pas ma destinée d'être un chasse-mouches : voilà, c'est dit. 

Et dépêche-toi maintenant, tu vas rater le coche.

 

 

08:40 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

03/10/2017

Thérapie

Un lièvre en son gîte songeait

(Car que faire en un gîte à moins que l'on ne songe?)

 

Tout l'art de La Fontaine en deux vers. Le lièvre et les grenouilles (livre II,14) pourrait valoir par cette seule accroche.

Mais ce texte vaut encore plus pour les gens qui ont comme moi l'honneur et l'avantage de vivre avec un soupçon de phobie (que dis-je un soupçon, une larme, un tout petit scrupule).

Dans un profond ennui ce lièvre se plongeait : (ennui = gros gros souci)

Cet animal est triste, et la crainte le ronge. Être un rongeur rongé : vexant, non ? « Les gens de naturel peureux/Sont, disait-il, bien malheureux ;

Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite./Jamais un plaisir pur/

Cette crainte maudite/ M'empêche de dormir, sinon les yeux ouverts (oui anhédonie et insomnie complètent logiquement le tableau symptomatique).

Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle. La phrase qui tue.

Déjà le lièvre est angoissé, déprimé, bref a du mal à se sentir bien. Et voilà qu'en plus on lui balance c'est pas bien. Il fait des histoires, il s'écoute : ça va comme ça, qu'il prenne sur lui, quoi !

C'est ce qui s'appelle la double peine. Après on s'étonne que le lièvre reste terré dans son gîte, gisant dans son terrier.

Ainsi raisonnait notre lièvre, et cependant faisait le guet.

Il était douteux, inquiet :

Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre.

La sage cervelle ci-dessus dira qu'il jouait à se faire peur.

Comment ne sait-elle pas que l'angoisse est un pare-excitations (lui rétorquera le lièvre qui en son gîte quand il ne songe pas lit Freud). Formuler un scénario catastrophe aide à donner forme à l'angoisse informe, prégnante.

Mais c'est vrai que ça ne marche pas à tous coups. À un moment un léger bruit suffit à faire détaler le lièvre. Et voilà que par hasard

Il s'en alla passer sur le bord d'un étang. Et alors pffft ! (ou vrrrt si vous préférez) Grenouilles de rentrer dans leurs grottes profondes.

Alors le lièvre a l'illumination. C'est comme si ces grenouilles lui tendaient un miroir. Lui qui a peur peut faire peur tout pareil. Il est pas plus nul qu'un autre.

Conclusion à chacun sa névrose tous les dégoûts sont dans la nature.

 

Remarquons pour finir que ce n'est pas la sage cervelle qui l'a aidé. En fait, dit Freud, le meilleur médecin c'est la vie.

Souvent une circonstance fortuite de la vraie vie (par opposition aux songeries) provoque la guérison mieux que les donneurs de leçon. Et même parfois mieux que psychanalystes (y compris lacaniens) ou philosophes (y compris spinozistes). À condition bien sûr d'en prendre acte.

Que faire en un gîte à moins que l'on ne songe ? Faire de sa songerie une fable sans doute. Ou l'interprétation d'une fable.

10:22 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (4)

30/09/2017

Réversible

Je me demande si Lewis Carroll lisait La Fontaine.

Sans doute connaissait-il ses principales sources, Phèdre le Latin, Ésope le Grec. En tous cas la fable intitulée La chauve-souris et les deux belettes (livre II,5) n'est pas sans rapport avec certains passages d'Alice au pays des merveilles.

La chauve-souris en question tombe un jour dans le nid d'une belette envers les souris de longtemps courroucée.

Curieusement, au lieu de lui faire la peau direct, la belette entame un débat d'une logique toute lewiscarrollienne :

N'êtes-vous pas souris ? Parlez sans fiction ;

Oui, vous l'êtes, ou bien je ne suis pas belette.

La chauve-souris réplique en une subtile esquive, déplaçant les termes du débat de la réalité (convoquée par le sans fiction de la belette) à celui du langage, de la représentation symbolique : ce n'est pas ma profession (= ce que je dis de moi) des méchants vous ont dit ces nouvelles.

Et elle poursuit j'ai des ailes comme vous voyez, je suis donc oiseau. La belette est convaincue, la chauve-souris se tire à tire d'ailes.

Manque de pot elle tombe peu après chez une autre belette aux oiseaux ennemie.

Et là elle s'en sort en disant OK j'ai des ailes, mais qui (qu'est-ce que qui) fait l'oiseau ? C'est le plumage. Je suis souris : vivent les rats !

Comme chez L.C, on joue avec une pseudo-logique syllogistique, habile à masquer les failles du raisonnement.

La belette qui mange les souris ne mange pas les oiseaux, et inversement pour l'autre. On se demande bien pourquoi chacune ne peut pas manger l'un et l'autre ?

Comme si on avait posé une loi absurde qui oblige à se situer dans une rigide bipartition (on verra dans les derniers vers à quoi pense JLF).

La chauve-souris a la parade toute trouvée : dénier l'aspect conjonctif de sa double nature, le transformer en disjonction, pour répondre à la menace elle aussi disjonctive.

Faut pas me voir oiseau et souris, mais 1)ou oiseau 2)ou souris.

1)Je suis oiseau voyez mes ailes/Vive la gent qui fend les airs !

2)Qui fait l'oiseau ? C'est le plumage/Je suis souris, vivent les rats !

Par cette adroite répartie, elle sauva deux fois sa vie.

D'écharpe changeant aux dangers

Le sage dit, selon les gens : Vive le Roi ! Vive la Ligue !

 

Remarquons à la décharge de la chauve-souris que dans les deux cas elle dit vrai : avantage de sa double nature.

Pour ses changements d'écharpe et autres retournements de veste qu'alléguera pour sa part le sage ?

Peut être avec Brassens mourir pour des idées d'accord mais de mort lente.

 

 

09:55 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)