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Blog - Page 484

  • Gens désespérés de la prise

    Il ne faut pas trouver étrange si gens désespérés de la prise n'ont pas laissé d'avoir plaisir à la chasse.

    (Essais II,12 Apologie de R. Sebond)

     

    L'agitation et la chasse est proprement de notre gibier : nous ne sommes pas excusables de la conduire mal et impertinemment ; de faillir à la prise, c'est autre chose. Car nous sommes nés pour quêter la vérité ; il appartient de la posséder à une plus grande puissance. (…) Le monde n'est qu'une école de recherche. Ce n'est pas à qui mettra dans le mille, mais à qui fera les plus belles courses. (III,8 De l'art de conférer)

     

    Chasse à la vérité. Chasse qui nous lance sur la piste du sens. Et de là sur la piste du bonheur, de notre ajustement concret à la vie, la vraie vie, la réalité (voir et revoir Spinoza).

    Chasse paradoxale, qui ne peut être ce qu'elle est, chasse à la vérité, qu'à condition que le gibier échappe toujours. Car que fait-on avec le gibier de la chasse, hein ? Si donc nous menions à son terme la chasse, ce serait pour sonner l'hallali de la vérité … Et idem du sens et idem du bonheur.

     

    Mais cet in(dé)terminable ne nuit pas au plaisir. Au contraire : si par malheur on s'emparait du gibier, c'est là que la chasse serait moins drôle. Surtout pour le gibier, dira-ton. Ça va de soi. Mais pas seulement. Tous ces gens qui vous disent la vérité c'est ci, c'est ça, ils sont au moins mortellement ennuyeux, parfois à mourir de rire tant ils n'ont pas le sens du ridicule.

     

    Au pire hélas et souvent, ils sont meurtriers. Surtout quand ils décrètent qu'ils parlent à la place de la plus grande puissance à laquelle Montaigne fait allusion, et qu'ils transforment tout en gibier de leur connerie.

    Les dogmatismes de tout poil ont été et restent les pires armes de destruction massive du bonheur et de l'humanité. Quand on dit ça, je dis pas qu'on mette tout à fait la main sur la vérité, mais on commence à la frôler …

     

    En tous cas (prenons le plaisir quand il se présente) c'est ici une des plus belles métaphores des Essais, venue tout naturellement sous la plume de Montaigne dans son amour du cheval. Car pour lui le plaisir de la chasse est dans le fait de galoper, de se saouler de vitesse et d'espace dans le corps à corps avec ses équidés chéris. D'être de ceux qui font de belles courses.

     

    Pour finir une troisième citation, cadeau, qui vient s'ajouter au pack dans le cadre de notre journée promotionnelle.

     

    Je ne l'entreprends (il parle ici du voyage) ni pour en revenir, ni pour le parfaire ; j'entreprends seulement de me branler, quand le branle me plaît. Et me promène pour me promener. Ceux qui courent un bénéfice ou un lièvre ne courent pas ; ceux là courent qui courent aux barres (dans le cadre du jeu de barres, donc pour s'amuser), et pour exercer leur course. Mon dessein est divisible partout ; il n'est pas fondé en grandes espérances ; chaque journée en fait le bout. Et le voyage de ma vie se conduit de même. (Essais III,4 De la diversion)

     

     

     

     

     

  • La classe

    Notre vie, disait Pythagoras, retire (ressemble) à la grande et populeuse assemblée des jeux olympiques. Les uns y exercent le corps pour en acquérir la gloire des jeux ; d'autres y portent des marchandises à vendre pour le gain. Il en est, et qui ne sont pas les pires, lesquels ne cherchent autre fruit que de regarder comment et pourquoi chaque chose se fait, et être spectateurs de la vie des autres hommes, pour en juger et régler la leur.

    (Essais I,26 De l'institution des enfants)

     

    Rentrée des classes oblige, je pense ces jours-ci à tous les élèves de France et de Navarre, et à leurs instits et profs, particulièrement ceux de mes amis et de ma famille qui assument cette exaltante mission. Pour ma part cette année encore je ne « rentre » pas (et d'ailleurs c'est selon toute probabilité définitif). Hélas ou tant mieux. Tant mieux pour mon repos et mes petits nerfs, hélas pour ma fibre pédagogique. Tant mieux pour mon otium, hélas pour mon compte en banque. En vérité j'aimerais bien être encore dans la course olympique, ou bien pouvoir vendre mon grain, genre mes livres.

    Mais bon, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je peux toujours me payer un luxe qui n'alourdira pas le déficit public (j'espère que Pépère me sera reconnaissant de ce civisme, tout contraint qu'il soit).

     

    Me payer le luxe dont parle Montaigne ici, c'est à dire regarder tout ça d'un peu loin, à distance respectueuse. Or donc, depuis cette distance, pour tous et chacun de vous rentreurs, en guise de cadeau de début d'année scolaire, cette jolie phrase joyeusement pédagogique.

     

    Qu'on lui mette en fantaisie une honnête curiosité de s'enquérir de toutes choses ; tout ce qu'il y aura de singulier autour de lui, il le verra : un bâtiment, une fontaine, un homme, le lieu d'une bataille ancienne, le passage de César ou de Charlemagne « quelle terre est engourdie par les glaces, ou rendue poudreuse par la chaleur » (Properce)

    (Essais I,26 De l'institution des enfants)

     

    Une attitude qui déborde évidemment le cadre des lieux dédiés explicitement à l'enseignement, où vous avez l'honneur et l'avantage d'oeuvrer les uns et les autres.

    Sans mettre mon grain de sel superflu, je me contente de souligner les mots « fantaisie, curiosité, voir toute chose dans sa singularité ».

    Voir et regarder le monde sous toutes ses faces, le monde réel, et aussi l'autre monde que construisent les mots, comme ici ceux de Properce.

    Se connecter avec tout ce qui se présente. Se faire bon public, et public interactif, de la vie.

    Bref la grande classe qui caractérise Monsieur des Essais, et qu'il nous propose ici.


    De quoi tenir jusqu'aux premières vacances, non ? Allez, bon courage !

  • B.attitude (20) Mais tout ce qui est remarquable ...

     

    En arrivant au terme de ce parcours, j'en ressens surtout les insuffisances. Je feuillette encore et toujours le livre pour me dire encore et toujours que chaque proposition, définition, scolie ou autre mériterait un commentaire mot à mot, qui les ferait se déplier, comme ces fleurs de papier qui dévoilent toute leur envergure quand on les plonge dans l'eau. Mais bon, nous avons fait un parcours, c'est déjà ça. Il sera peut être pour un certain nombre de mes lecteurs une introduction à leur lecture de l'Ethique. Et pour moi le début d'une réflexion plus approfondie.

     

    En partageant ma lecture, j'avais l'espoir d'avoir des échos, d'approfondir mes questions grâce à d'autres. Espoir globalement déçu. Je perçois les raisons de cette absence de réaction : manque de temps, de motivation, les deux. Cependant je sais que j'ai eu des lecteurs assez nombreux, grâce aux statistiques communiquées par la gestion du blog.

    Mais qui sont-ils, qui êtes-vous lecteurs, qu'êtes-vous venus chercher chez Spinoza ? Mystère. Lecteurs aléatoires et occasionnels, inconnus zappeurs venus du net pour la plupart ? Probablement.

     

    Anyway, je vous livre pour finir une piste. Le mode d'emploi résumé de l'Ethique existe, Spinoza l'a rédigé dans le scolie de la proposition 10 Partie 5. Il y est tel qu'on l'aime, à la fois géométrique et passionné.

     

    Pour l'instant, je m'accorde des vacances. Profitez-en, lecteurs inconnus, lecteurs assidus ou occasionnels, mais lecteurs aventuriers, pour reparcourir l'ensemble du blog : mes petits commentaires de Montaigne par exemple. Et aussi mon récit pseudo-autobiographique Petit précis de déménagement, dont Spinoza n'est pas absent ...

     

    Terminons sur la jolie dernière phrase de l'Ethique que je trouve fort à propos pour conclure un parcours où je sais pas vous mais pour ma part j'ai parfois un peu galéré.

     

    Mais tout ce qui est remarquable est difficile autant que rare.

    A bientôt.