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Le blog d'Ariane Beth - Page 375

  • Bye bye lit grec

     

    Salut à toi ô père Homère, ô mon créateur au calame alerte, ô mon Papounet grec. Moi Pénélope, ta fille, j'ai deux mots à te dire.

    Voilà un sacré paquet de siècles que j'en ai gros sur l'amphore. Mais longtemps j'ai été retenue par le respect dû à ta tête couronnée de neige. Retenue surtout par l'habitude de filer doux.

    Car j'ai beau être une des femmes au caractère le mieux trempé de la littérature mondiale, je sais pas comment t'as fait ton compte : la postérité ne voit en moi que la nunuche de service qui passe son temps à faire tapisserie en tenant les murs.

    Pendant que son mec, lui, non seulement s'offre une croisière en Méditerranée aux rives d'or ensoleillées, mais en plus file le parfait amour avec toutes les bellasses aux charmes botoxés qu'il croise. On peut virer féministe radicale pour moins que ça.

    J'ai pourtant passé l'éponge, une éponge comme il se doit arrachée par les plongeurs au domaine de Poséidon, aux profondeurs de la mer lie de vin.

    La Sainte Nitouche chère au marin au rouge bonnet (au point qu'il donna son nom à sa nef dont la renommée aux cent bouches n'a pas oublié les exploits scientifiques), les Sirènes au chant casse-oreilles, sans compter tout ce qu'on sait pas (je parie que tu nous as pas tout dit, solidarité masculine oblige) : moi bonne fille, et surtout ta fille, longtemps j'ai fait genre je vois rien.

    Mais figure-toi que pour meubler mes longues soirées solitaires, tandis que je détricotais mon Aubusson, une esclave à la diction luchinesque me lisait le bouquin d'une consoeur à toi, la philosophe au turban chic.

    Et mine de rien, en deux fois dix ans, l'idée a fait son chemin.

    Si bien que ce matin, à peine l'aurore avait-elle insinué, à travers la jalousie, l'un de ses doigts de rose, je me suis tournée vers le héros aux mille ruses qui partage ma couche.

    Et j'ai dit à ce frimeur :

    « Ô époux valeureux, ô héros de la guerre où périrent tant de braves Achéens, tel Achille aux bouillantes colères, tel …

    - Abrège, ô mon épouse fidèle.

    - Je te quitte. »

    OK qu'il a dit. Vexant.

    Mais bon c'est pas ta faute, Papa Homère. Seulement là où tu nous a fourrés dans de sales draps, c'est avec quoi ? Pas besoin d'être Cassandre pour le deviner, hein ?

    Ta fameuse idée : le lit conjugal sculpté dans le tronc d'olivier, enraciné dans la chambre, au cœur du palais. Je dis pas, sur le papier ça fonctionne, métaphore géniale tout ça.

    Mais quand faut se débrouiller dans la réalité, c'est pas du tout la même chanson.

    Qui dit divorce dit partage du mobilier. Et toi tu nous as inventé le mobilier immobile. Alors le macho aux mille ruses : « Par Athéna au regard pers qui me protégea pendant la guerre de Troie, ce lit grec j'ai fait, ce lit grec je garde. »

    Et ne faisant ni une ni deux, il a scié l'olivier au ras des racines.

    « Ça me fait penser à nos créanciers du FMI » a dit mon ami Alexis, songeur.

     

  • Un oryx récalcitrant

     

    Armand était content. La scène à tourner aujourd'hui serait un vrai plaisir. Elle ne présentait aucune difficulté particulière. Un tournage en décors naturels ce n'est pas forcément évident, pourtant.

    La seule contrainte serait le timing, pour profiter de la lumière parfaite, comme au moment des repérages. Mais sinon ces grands espaces, ce désert, ça donnait beaucoup de possibilités. Il faisait placer plusieurs caméras, il multiplierait les angles des prises de vue.

    Et comme ça au montage, il ne se fermait aucune option de scénario. C'est ainsi qu'il avait construit ce que les critiques appelaient sa virtuosité à jouer avec les codes. La surprise, décevoir l'attente ... Sans oublier l'émotion bien sûr.

    Mais ici ? Plutôt mélo ou plutôt happy end ? Ça dépendait du public visé. Il verrait avec le producteur.

    Qui pour l'instant s'était montré enthousiaste (une fois n'est pas coutume).

    « Super ton histoire, Armand ! La petite antilope, ou gazelle, enfin bref, arrachée à sa harde, qui devient la légende du désert. L'immensité, les grands espaces, le jeu de cache cache avec les chasseurs. Un mélange de Bambi et de Lawrence d'Arabie.

    Sans compter le côté féministe (bonne idée la gazelle femelle), un soupçon de Thelma et Louise. Et puis bien sûr le thème écolo, espèce menacée tout ça, c'est un must maintenant. Bref hyper syncrétique, non, vraiment très malin, on va faire un carton. »

    Bambi … Un peu humiliant, non ? Mais bon. Ce qui comptait c'est qu'on lui laissait carte blanche. Allons, profiter du plaisir de la scène d'aujourd'hui.

    « Armand ! Ah te voilà ! Euh on a un petit souci. On a perdu l'animal.

    - Comment ça ?

    - L'antilope, l'impala, enfin le machin, là. Tu sais on avait prévu de la lâcher à la caméra 4, et puis de la suivre …On l'a lâchée. Mais on l'a perdue. En fait c'est elle qui nous a lâchés, on sait pas où elle est passée …

    - L'impala est plus là ? Mais enfin elle peut pas être bien loin. Y a pas des tonnes de planques ici, c'est le désert, merde. Et puis d'abord pourquoi elle est partie, qu'est ce que vous avez fait ?

    - Rien, voyons, on a fait comme les autres jours, mais tu sais c'est des bestioles assez capricieuses … Surtout celle-là avec son petit caractère.

    - Bon tant pis. Le temps qu'elle revienne, on va tourner avec la doublure. On s'arrangera pour les raccords, on supprimera des gros plans enfin on verra …

    - Ben c'est à dire la doublure ... L'autre impala est plus là non plus. Elles sont parties ensemble on dirait qu'elles se sont donné le mot.

    - Quoi ! Non mais qu'est-ce que c'est que cette équipe de nazes ? Je vais m'expliquer avec le directeur du parc, moi. Bon ben allez on les cherche ! Tout le monde s'y met, là, et fissa ! »

    Et voilà, on allait perdre un jour de tournage pour ces bestioles à la con ! Ces antilopes, toutes des ... Je t'en foutrai, moi, des Thelma et Louise ...

     

     

     

  • Ouessant

     

     

    « Ouais je suis pas sûr que c'était une bonne idée, la Bretagne en septembre.

    - Si tu arrêtais un peu d'être négatif une fois, pour changer ?

    - C'est pas une question de négativité, Françoise. Mais avoue que là c'est ce qu'on peut appeler une absence de perspective, non ?

    - Tu veux dire pour nous ? Notre couple ?

    - Notre couple ? Qu'est-ce que ça vient faire ? Je dis juste que d'ici on était censé voir l'île d'Ouessant, mais avec ce brouillard qu'on dirait de la ouate … Quoi notre couple ? Tu lui reproches quoi à notre couple ?

    - Eh bien en fait puisque tu en parles, il faudrait qu'on ait une discussion, qu'on aille un peu au fond …

    - Au fond de quoi ?

    Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau …

    - Quoi ? Attends tu es en train de me dire que tu … Quel nouveau d'abord ? Le frimeur de l'autre soir, à la fête chez Édouard ?

    - Lequel de frimeur ? Parce que ça manquait pas …

    - Mais si, tu sais, le con qui rentrait de Ouagadougou … ou de Ouarzazate …

    - Non, il rentrait de Ouaterloo.

    - Ah tu vois tu l'as remarqué !

    - Mais non, l'inconnu, le nouveau tout ça, c'était une citation. Un poème. Mais laisse tomber.

    - Voilà ! Je l'attendais celle-là ! Parce que j'ai pas traîné à la fac de lettres comme Madame, je suis un inculte moi, vas-y dis-le, puisque c'est ce que tu penses ! Ah tu veux qu'on aille au fond, eh bien on va y aller. Tu crois que c'est marrant pour moi de toujours naviguer à vue avec toi ? De me dire que d'un moment à l'autre la météo peut changer, que ta bonne humeur peut se transformer en grand frais ? Et après va tenir le cap, dans le brouillard, avec un vent force 4 …

    - C'est quoi cette métaphore pourrie ? Tu vois que tu fais dans la littérature quand tu veux … Hein mon Chouchou, allez, on est en vacances, on est bien. Et puis regarde, ça se dégage sur la baie. On va finir par la voir, notre île d'Ouessant …

    - Ouais ouais. Mais tu sais ce que dit le proverbe ici : qui voit Ouessant voit son sang.

    - Mais c'est pas vrai ! Tu le fais exprès ou quoi ? Et après tu diras que t'es pas négatif ? À moins que ce ne soit une manière élégante de m'informer que tu as des envies de meurtre à mon égard ? Eh bien rassure-toi Chouchou c'est réciproque. »