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Le blog d'Ariane Beth - Page 10

  • Universelle et commune

    « Non parce que Socrate l'a dit, mais parce qu'en vérité c'est mon humeur, et à l'aventure non sans quelque excès, j'estime tous les hommes mes compatriotes, et embrasse un Polonais comme un Français, postposant cette liaison nationale à l'universelle et commune. (…)

    Nature nous a mis au monde libres et déliés ; nous nous emprisonnons en certains détroits ; comme les Rois de Perse, qui s'obligeaient de ne boire jamais autre eau que celle du fleuve de Choaspez, renonçaient par sottise à leur droit d'usage en toutes les autres eaux, et asséchaient pour leur regard tout le reste du monde. »

    (Montaigne Essais livre III chapitre 9 De la vanité)

     

    C'est peu dire que de telles phrases résonnent par les temps que nous vivons.

    Sottise, assèchement du regard, et méconnaissance des liens qui fondent en nous l'humanité : tel est le nationalisme.

    Nous nous emprisonnons en certains détroits : ça c'est seulement dommage pour nous, mais, plus grave, nous en refusons l'accès aux autres humains que nature a mis au monde libres et déliés, eux aussi, tout autant que nous.

    Nous sommes français, polonais, européens, eux ne le sont pas, mais la chose première et essentielle, c'est que nous sommes des êtres humains, eux et nous. Nous sommes, eux et nous, devant des urgences à affronter, qui touchent l'humanité entière. C'est à cette échelle-là que nous devons raisonner et agir, nous avec eux, eux avec nous.

    La liaison nationale passe après, est postposée à la liaison universelle : si nous oublions cela, nous serons peut être toujours français, polonais, européens, mais serons-nous encore humains ?

     

  • Une profondeur muette et obscure

    « Les guerres civiles ont cela de pire que les autres guerres, de nous mettre chacun en échauguette dans sa propre maison. C'est grande extrémité d'être pressé jusque dans son ménage et repos domestique. (…)

    Je tire par fois le moyen de me fermir contre ces considérations, de la nonchalance et la lâcheté(1) ; elles nous mènent aucunement(2) à la résolution.

    Il m'advient souvent d'imaginer avec quelque plaisir les dangers mortels et les attendre ; je me plonge la tête baissée stupidement dans la mort, sans la considérer et reconnaître, comme dans une profondeur muette et obscure, qui m'engloutit d'un saut et accable en un instant d'un puissant sommeil, plein d'insipidité et indolence(3). »

    (Montaigne Essais livre III chapitre 9 De la vanité)

     

    (1)Non le fait d'être lâche, mais ce qu'on appellerait aujourd'hui le lâcher-prise.

    (2)Latinisme : d'une certaine façon.

    (3)Sans aucune sensation consciente ni douleur.

     

    Passage sombre et angoissé, qui en dit long sur la fatigue psychique de Montaigne après toutes ces années de guerres de religion. On le voit user, pour juguler l'angoisse de la mort, d'un procédé psychologique que l'on pourrait qualifier d'auto-hypnose.

     

  • Splendeur de liberté

    « J'aime tant à me décharger et désobliger(1) que j'ai parfois compté à profit les ingratitudes, offenses et indignités que j'avais reçu(2) de ceux à qui, ou par nature ou par accident, j'avais quelque devoir d'amitié, prenant cette occasion de leur faute à autant d'acquis et décharge de ma dette.(...)

    Je suis bien déplaisant(3) qu'ils en vaillent moins, mais tant y a que(4) j'en épargne aussi quelque chose de mon application et engagement envers eux. (…)

    Après tout, selon que je m'entends en la science du bien-fait et de la reconnaissance, qui est une subtile science et de grand usage, je ne vois personne plus libre et moins endetté que je suis jusques à cette heure.»

    (Montaigne Essais livre III chapitre 9 De la vanité)

     

    (1)Me délivrer d'une obligation.

    (2)Aujourd'hui on serait tenu d'écrire reçues (règle du COD placé avant le verbe, pour ceux qui ont zappé le CE1). Les accords sont à l'époque assez souples. On peut accorder par proximité, ou bien avec un seul des éléments etc. Ou ne pas se soucier d'accord comme fait Montaigne ici.

    (3)Cela me déplaît beaucoup.

    (4)En contrepartie.

     

    Compté à profit, acquis et décharge de ma dette, j'en épargne quelque chose, plus libre et moins endetté : ce champ lexical de la dette est fréquent dans les Essais à propos du commerce que Montaigne entretient avec ses semblables.

    Il en ressort la plupart du temps que l'important pour lui est de se libérer du devoir. Expression qu'il faut entendre aussi au sens moral. L'éthique pour Montaigne est affaire de libre choix, non d'obligations morales ou religieuses (bon il dit aussi qu'il n'a pas toujours pu les éviter).

    En tous cas l'idée donne lieu, un peu plus haut dans ce chapitre, à l'une des plus belles et fortes formules du livre (à mon goût) :

    « Si l'action n'a quelque splendeur de liberté, elle n'a point de grâce ni d'honneur. »

    Splendeur de liberté : ça, c'est vraiment lui.