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23/07/2015

Faire le ménage ?

« Ceux qui, en m'oyant dire mon insuffisance aux occupations du ménage, vont me soufflant aux oreilles que c'est dédain pour avoir (= parce que j'ai) à cœur quelque plus haute science, ils me font mourir. Cela c'est sottise et plutôt bêtise que gloire. Je m'aimerais mieux bon écuyer que bon logicien. » Essais III, 9 (De la vanité)

Les occupations du ménage dont il s'agit ne consistent pas à passer l'aspirateur, cirer le parquet, décrasser la baignoire, détartrer la cuvette des toilettes et faire la vaisselle. Pour cela Montaigne disposait d'employés de maison et techniciens de surface en suffisance. Il s'agit de la gestion du domaine, du management de l'entreprise « Eyquem et fils ». Il rend à plusieurs reprises hommage aux qualités d'entrepreneurs de son grand père Ramon et surtout de son père Pierre, qui non seulement fera prospérer le domaine agricole, mais aussi travaillera fort habilement à dorer le blason de la famille pour pousser fiston dans les hautes sphères. Ce qui autorisera Michel, le premier de la famille, à être de Montaigne tout court, et non plus Eyquem de Montaigne. Avec un rien de vanité aussi naïve que vergogneuse.

 

Son regret de l'inaptitude à la gestion n'est pas feint. Incompétence et non mauvaise volonté, dit-il. Si le reproche à ce propos éveille un certain malaise en lui (ambiguïté de la formule qui se veut plaisante ils me font mourir), c'est mortification de n'être pas à la hauteur de ses prédécesseurs. Et aussi une certaine culpabilisation de ne pouvoir payer sa dette à leur égard avec une monnaie de même aloi. D'où la minimisation de son talent propre.

« Ceux que je vois faire des bons livres sous de méchantes chausses, eussent premièrement fait leurs chausses, s'ils m'eussent cru. Demandez à un Spartiate s'il aime mieux être bon rhétoricien que bon soldat ; non pas moi que bon cuisinier, si je n'avais qui m'en servît. »

 

1 Montaigne a fait un livre de génie, et en plus sous des chausses plutôt chic : le veinard.

2 J'aurais dû mieux m'appliquer quand ma mère cherchait à m'apprendre la couture, je pourrais être appréciée pour mon plumage, à défaut de ma plume et de son ramage.

2 Le ménage c'est aussi les comptes, le budget, le calendrier des prélèvements d'impôt, tout ça. Montaigne explique qu'il laissait la bride sur le cou à ceux à qui il en déléguait la gestion, sans s'illusionner sur le fait qu'ils se servaient un peu au passage, nonobstant un salaire confortable. « Si les autres me pipent, au moins ne me pipe-je pas moi même à m'estimer capable de m'en garder, ni à me ronger la cervelle pour m'en rendre. » (II,8 De l'affection des pères aux enfants)

3 Au fond ne souffrait-il pas d'une sorte de phobie administrative, comme d'autres ? Sauf que lui c'était à son détriment et non à celui des deniers publics. On comprend pourquoi il n'a pas vraiment réussi en politique.

18:56 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

20/07/2015

L'art d'être zéro

Théorème :

 

La nullité est un art où l'on atteint d'emblée le sommet.

 

Démonstration en deux points 

 

Premier point : la nullité est accessible au tout-venant.

En effet qui dit nul dit zéro. Or dans toute somme on peut inclure zéro sans la modifier. Ainsi quelle que soit votre situation, de la nullité peut s'y inclure immédiatement sans que vous ayez rien de spécial à faire. Et même rien à faire du tout, en fait.

Deuxième point : la nullité est directement accessible en son sommet.

En effet zéro beaucoup, zéro peu, zéro rien sont strictement équivalents. Zéro c'est zéro un point c'est tout. Ainsi dès l'instant que vous vous situez à zéro, que ce soit zéro d'en bas ou zéro d'en haut c'est kif kif croyez-moi.

Par conséquent vous pouvez tout autant considérer que vous êtes au pied qu'au sommet de zéro.

Conclusion : Alors un peu d'ambition que diable, prétendez au sommet de l'art de la nullité.

 

Exercice d'application

 

Soit un écrivain qui envisage de rédiger Les Mémoires d'un raté. A partir de combien de pages blanches pourra-t-il considérer que son livre est réussi ?

 

N.B.1 On peut faire le même exercice en remplaçant pages blanches par ratures.

N.B.2 Je sais pas ce qui est mieux, dans rature y a rater, c'est peut être plus adapté. D'un autre côté blanc fait clairement penser à zéro. Enfin je trouve.

N.B.3 Bon c'est pas grave faites comme vous voulez, de toutes façons vous devinez la note que vous obtiendrez ?

 

Ah et puis y a encore ça à rajouter au théorème :

 

Scolie 1

Quand on relit, après plusieurs mois ou plusieurs années, un écrit dont on n’était pas très content en le terminant, on se dit : ah mais, ce truc n’est pas si mal finalement ! Comme si le temps avait gommé les imperfections.

 

Scolie 2

Mais ce que le temps use, je crois bien, ce ne sont pas nos imperfections, ce sont nos exigences.

 

16:50 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

18/07/2015

Le complexe du cancre

Ce complexe se manifeste en particulier par le fantasme dit « de l'école qui brûle ». A la veille d'une interro, ou simplement pour éviter la lassitude des cours qui l'ennuient, et l'angoisse de ceux dans lesquels il se sent largué, mesurant la distance (croit-il) entre son manque d'intelligence et les capacités de ses camarades, le cancre se dit : si seulement l'école brûlait ! Rares cependant sont ceux qui vont jusqu'au passage à l'acte. Acte et cancre sont plutôt contradictoires : spinozistement parlant le cancre est avant tout passif.

Raison pour laquelle on le dit paresseux, sauf que la paresse n'existe pas, en tous cas pas de façon primaire. Elle est un affect secondaire, une réaction, une réponse. La solution que le cancre trouve pour éviter l'échec qu'il appréhende. Voici l'occasion de remarquer au passage que c'est à tort que la paresse est comptée au nombre des péchés capitaux : ce n'est pas un forfait, mais une déclaration de forfait. Nuance. Ledit « paresseux » ne fait que renoncer à une compétition pour laquelle il ne se sent pas à la hauteur.

 

Cet évitement se retrouve dans toutes les formes du complexe, qui est loin de concerner le seul contexte scolaire ou son prolongement professionnel. Ainsi le complexe du cancre fera désirer l'orage propre à dispenser du pique-nique inconfortable ou de la randonnée crevante en compagnie d'amis du cancre et/ou de la nature. Et ceci dans l'espoir d'éviter l'effort physique de se remuer un peu (le cancre est animal immobile), assorti de l'effort psychique de sortir de sa coquille (qu'il a en commun avec l'escargot, ce qui est logique car dans cancre il y a à la fois nacre et écran).

Autre exemple espérer qu'un AVC ou un infarctus viendront opportunément toucher votre oncle Victor ou votre tante Adèle, non par antipathie ou méchanceté, mais juste pour éviter au moins aujourd'hui la somnolente partie de Scrabble qu'en plus vous perdez toujours en cancre que vous êtes.

 

L'évitement est une solution certes, mais solution névrotique. Une solution de compromis (dixit Freud) conduisant à perdre sur les deux tableaux.

1 Marasme de la passivité renonciatrice, dépit de ne pas assumer l'effort dont vous voudriez être capable pour, précisément, vous remuer et sortir de votre coquille, vous défaire de la prégnance de la cancritude.

2 Honte de votre lâcheté : pourquoi ne savez-vous pas tout simplement dire non à ce qui ne vous attire pas, ne vous convient pas ?

 

Signalons pour finir un exemple de plus de conséquence que la vexation de Tante Adèle (regrettable au demeurant je n'en disconviens pas). Confronté à un échec social, affectif, existentiel, le cancre passe parfois à l'acte en substituant à l'incendie de l'école un attentat ou un meurtre en bonne et due forme. Prouvant par là, une fois de plus, que la vie est plus difficile à affronter que la mort. Surtout celle des autres.

 

09:15 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)