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25/11/2016

"C'est toujours aujourd'hui"

 

Dialogue : une mère et son enfant (3 ans).

« Aujourd'hui on est à T., chez Mamie. Et demain on sera à Paris ?

- Oui c'est ça.

- Alors demain je dirai : demain je suis à Paris.

- Non, demain, tu diras : aujourd'hui je suis à Paris.

- Mais ça sera demain.

- Oui mais demain, demain sera aujourd'hui, et aujourd'hui ce sera hier. Tu diras hier j'étais à T. et aujourd'hui je suis à Paris.

- Pff ... c'est compliqué le temps ! 

- En fait il y a au moins une chose simple : pour celui qui parle c'est toujours aujourd'hui. »

 

Cette conclusion de la mère a permis de terminer fort judicieusement le dialogue à la Devos.

Remarquons au passage combien souvent l'ombre de Devos ou de Desproges plane sur les dialogues avec les enfants, habiles à interroger les évidences et à révéler le cousinage entre la logique et l'absurde. 

Fin du parcours circulaire sans fin autour du rond-point.

Hier aujourd'hui demain : tournez avec les autres.

Stop ! C'est toujours aujourd'hui.

 

C'est toujours aujourd'hui.

Évidence linguistique du fonctionnement langagier. Il n'y a d'énonciation qu'au présent, qu'elle soit le fait du « je » d'un locuteur dans le dialogue en temps réel, ou même d'un auteur en train d'écrire son texte.

Quelque position temporelle qu'il donne aux personnages ou à un éventuel narrateur, un auteur c'est toujours aujourd'hui qu'il écrit.

 

C'est toujours aujourd'hui.

Consolante maxime philosophique d'allure épicurienne.

Vivre sans retour nostalgique vers le passé, sans anticipation angoissée de l'avenir. Cueillir le jour, le maintenant qu'on a sous la main, aujourd'hui, ici.

 

C'est toujours aujourd'hui.

Oui je sais. On ne peut pas s'empêcher de se dire que ça fait aussi un peu slogan de campagne électorale.

 

Quoique. La plupart des aspirants actuels au trône sont plutôt des passéistes, incapables de construire un avenir autrement que sur le modèle du « c'était mieux avant. »

Et dire qu'ils se présentent à nos suffrages ...

Intempestif, non ?

 

 

 

09:58 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

22/11/2016

Temps réel

 

14:52 est l'heure affichée en bas de l'écran de l'ordi tandis que je tape ces mots en ce moment précis.

(Oui je sais ce n'est pas celle où ces mots sont mis dans le blog, paske vous savez j'écris mes textes à l'avance. L'impro c'est pas mon truc).

Naturellement, le temps que j'aie bouclé cette phrase, il affiche déjà 14:53.

Laissons un bref instant courir notre imagination et figurons-nous Proust soi-même pianotant sur ce clavier-ci, en ce moment précis : parions que sa phrase aurait couvert un laps de temps nettement plus long, incommensurablement (au bas mot).

Dans ce même temps où je pianote à mon clavier, John Eliot Gardiner dirige Les Noces de Figaro dans mon lecteur de CD.

Les CD de cette intégrale des Noces durent respectivement 70:12, 63:08 et 45:20 minutes. Ce qui nous donne un total de 178:40 minutes, soit presque trois heures de bonheur pur.

En ce moment (15:17) John Eliot lance le final. La comtesse pardonne au comte, une colombe plane, ses ailes abandonnées à la mélodie.

Et moi je suis en apesanteur.

Maintenant il est 15:25, et c'est un tonnerre d'applaudissements, car il s'agit d'un enregistrement public.

Je me retiens d'applaudir aussi, au diapason de l'enthousiasme et l'émotion des spectateurs présents au Queen Elizabeth Hall en ce jour de juillet 1993.

Ou disons, selon le nouveau calendrier, l'an 23 a.b. (ante brexit).

Et puis à présent (15:27), le silence (les applaudissements n'ont pas cessé, mais le disque est fini).

Une fois de plus l'évidence : après Mozart, le silence se fait tangible, il palpite doucement comme le flanc d'un chat assoupi sur nos genoux. Et on y pose une main légère.

Cela ne dure pas. Le temps continue, c'est son travail de temps. De la joie venue dans ce moment du temps on ne fera pas provision. Mais elle a trouvé sa demeure.

Cette joie-ci, comme les autres joies, comme les douleurs et les horreurs aussi, comme tout. Dans le temps rien ne se perd.

Ce moment au clavier, moment pour rien sinon quelques mots, malgré son insignifiance, aura eu lieu d'être, se sera tissé dans la trame du temps.

Et rien désormais ne l'en arrachera.

En plus faut voir un truc : l'époque technicienne où nous vivons, si elle a ses défauts, nous gratifie de quelques présents hautement appréciables.

Pour pouvoir, demain ou tout à l'heure, me retrouver à l'instant du temps où il fait Mozart comme il fait beau, pas besoin de me donner une indigestion de madeleines. Il suffira de remettre le CD dans l'appareil.

Enchanteur, non ?

 

 

 

17:12 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

19/11/2016

En attendant Mado

Pour continuer avec les événements majeurs de la littérature, il est permis de supposer que c'est à cinq heures de l'après-midi, dix-sept heures pour le dire dans les termes usités de nos jours – influence sans doute de la place prise dans nos vies par la technique et ses précisions, au détriment des intermittences du cœur, du flou artistique et de la contemplation oisive des couchers de soleil - à cinq heures de l'après-midi (je préfère quant à moi le redire ainsi) que Proust trempa dans une tasse de thé, était-elle en porcelaine de Chine ou de Limoges, en faïence de Quimper ou de Moustiers, (le souvenir se dilue dans le flot des ans comme le sucre dans la tasse – un souvenir encore plus trouble avec l'ajout d'un nuage de lait), « un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques. »

Il est permis de le supposer.

Parce qu'au lecteur, surtout celui de Proust, tout est permis. Mais faut savoir que c'est probablement mythe légende et fariboles.

Quoique.

Pas entièrement. Il y a un fond de vérité dans la tasse en question. Proust buvait en effet des boissons chaudes, bien calfeutré dans sa chambre.

Seulement, pour le coup du flash sur ses souvenirs de Combray, les gens bien informés disent que dans la tasse y avait pas du thé, mais du tilleul.

C'est fort de café hein ?

Mais néanmoins fort probable. D'une part dans certaines variantes du texte c'est ce qu'il écrit : une tasse de tilleul. D'autre part pour un asthmatique le tilleul est plus indiqué.

Le tilleul nous amène ainsi à un méchant doute, qui risque bien de ruiner définitivement notre supposition initiale. En tant que boisson calmante, voire lénifiante, il a la faveur des insomniaques. Or insomniaque, Proust l'était.

C'est dans l'insomnie et pas ailleurs qu'il faut chercher l'origine et le déploiement de son œuvre.

Traumatisé par une enfance passée à ne pas s'endormir de bonne heure alors qu'il s'était couché comme les poules, devenu adulte, il consacrait le plus clair de ses soirées à coqueter dans les mondanités, puis, de retour chez lui, en était réduit à se raconter à lui-même des histoires, vu que sa Maman n'était plus là pour l'aider à passer le temps.

Ce qui au passage permet de déduire de la longueur de son œuvre (et de ses phrases) la récurrence et la sévérité de ses insomnies.

Bref.

Vous voyez où je veux en venir : il y a de fortes chances que la tasse de probable tilleul ait été ingérée plutôt à cinq heures du matin, à la fin d'une nuit harassante d'écriture, dans l'espoir de goûter enfin, outre la dodue madeleine, un peu de repos bien mérité.

Parce qu'écrire nuit après nuit, en proie à d'angoissantes crises d'asthme, eh bien il est clair que c'était pas de la tarte.

 

09:32 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)