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26/11/2014

Par le chemin de crête

Rien n'est simple pour la bonne raison que dans ce discours de l'arbre Zarathoustra est particulièrement branché sur le mouvement d'alternance caractéristique de tout tempérament bipolaire qui se respecte. De fait on aura remarqué depuis un moment que la bipolarité est au cœur de la structure du livre. Souvenons-nous qu'il commence sur le récit d'une montée suivie d'une descente. Zarathoustra sinusoïde le plus clair de son temps, et c'est fatigant dans les montées c'est effrayant dans les descentes (cf note du 9-9 le poème éponyme de Guillevic). Il n'a donc eu aucun mal à capter 5 sur 5 la phrase révélatrice du petit jeune « Je n'ai plus confiance en moi depuis que je veux m'élever ».

Il a commencé par donner une interprétation de cette étrange alliance d'élan et d'aquabonisme, comme si l'un impliquait l'autre selon la même nécessité qui lie l'endroit et l'envers d'un tissu. C'était la métaphore canine de la dernière fois. Un chien ça mord et ça remords. Une parfaite image de la face féroce du Surmoi (au revers de sa face plus constructive). Contre cette force de sape, Zarathoustra s'emploie à remotiver le petit jeune.« Ne jette ni ton amour ni ton espoir. »

 

Mais il sait que la sinusoïde se répétera, avec ses variantes. « Le danger que court celui qui est noble (c'est de devenir) un railleur, un destructeur. » Le cynisme, l'autre façon de laisser les chiens prendre le pouvoir.

« Autrefois ils pensaient devenir des héros : ils sont devenus des jouisseurs ». Zarathoustra rejoint ici la grande distinction spinoziste entre l'agir et la passivité. Quelles que soient les ambivalences douloureuses de son jeune disciple, il va l'engager à ne pas céder sur ce désir d'agir et de laisser opérer sa puissance, ne pas céder sur sa Wille zur Macht.

 

A l'arrivée Zarathoustra ne conseille donc pas la voie moyenne de sagesse, l'ascension de la montagne par la face sinon facile du moins ne demandant pas d'autre compétence que l'endurance et l'aptitude à se repérer dans le balisage (oui bon c'est déjà pas mal).

Il lance le petit jeune sur la route des crêtes, la plus dangereuse, la plus belle aussi, celle où l'on voit loin. Y dansera-t-il comme le danseur sur son fil, comme le seul dieu auquel Zarathoustra accepterait de croire ? (cf ma note du 5 sept)

 

Disons que ce sera déjà beaucoup s'il ne se casse pas la figure et gère à peu près son vertige …

 

 

 

 

 

 

09:30 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

22/11/2014

Les chiens aboient et la pente est raide

« Souvent je saute des marches quand je monte, - pas une marche ne me le pardonne.

Suis-je en haut, je m'y trouve toujours tout seul, personne ne parle avec moi, le frimas de la solitude me fait grelotter. Que viens-je chercher dans les hauteurs ? » (Ainsi Parlait Z De l'arbre sur la montagne)

 

Visiblement Nietzsche a un truc avec les marches, les escaliers, y a de l'image récurrente dans l'air (peut être de l'empreinte archaïque comme on dit en Psyland ?)

Les phrases ici ne sont pas mises dans la bouche de Zarathoustra, mais dans celles d'un jeune homme qu'il rencontre. Zarathoustra a en effet ceci de commun avec une œuvre de théâtre (et souvent aussi un roman) que l'auteur s'y diffracte dans l'ensemble des personnages. Le jeune homme en question interprète la notion de surhumain comme dépassement de soi, élévation, recherche de sublimité, et forcément finit par fatiguer un peu dans l'effort ascensionnel. « Suis-je à la hauteur des exigences athlético-éthiques de la surhumanitude ? », telle est la question du pauvre petit gars à bout de souffle. « Il trouva ce jeune homme assis appuyé à un arbre, jetant sur la vallée un regard fatigué. »

 

Feeling ou condition physique ou les deux, j'ai renoncé à l'ascension pour me poser de temps en temps quelques questions, le postérieur bien calé sur ma chaise. Par exemple celle-ci cf notes précédentes : de quelles implications sont porteuses les notions homme-plus et homme-plusieurs, en quoi sont-elles contradictoires ou pas, comment les articuler ?

 

Or dans ce discours le débat est posé de façon embrouillée pour ne pas dire sibylline, au point qu'à l'arrivée on se demande si Zarathoustra conseille au petit jeune de monter ou de descendre sur sa foutue échelle.

Il lui reformule à sa façon le fameux Qui veut faire l'ange fait la bête : « Tu veux monter vers les hauteurs libres, ton âme a soif d'étoiles. Mais tes mauvais esprits eux aussi ont soif de liberté. Tes chiens sauvages veulent être libres ; ils en aboient d'envie dans leur cave quand ton esprit se propose d'ouvrir toutes les prisons. » Pour qui a la phobie des chiens, je vous assure que ça porte méchamment ...

Logiquement (du moins s'il suivait Montaigne ou Spinoza) il devrait lui conseiller dans la foulée de laisser tomber son échelle et de gérer au mieux la cohabitation entre les anges du loft au dernier étage avec vue sur les étoiles, et les clébards de la cave.

 

Mais non, la réponse de Zarathoustra est plus compliquée que ça. Ce qui ne nous étonnera pas, car on commence à savoir au moins une chose sur Nietzsche : avec lui rien n'est simple.

 

 

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19/11/2014

Gré et degrés

« C'est au créateur, au moissonneur, à celui qui célèbre des fêtes que je veux me joindre : c'est l'arc-en-ciel que je veux leur montrer et toutes les marches qui mènent au surhumain. » (Ainsi parlait Z Prologue 9)

 

Je ne sais pas pour vous, mais pour moi il y a quelque chose qui ne colle pas dans l'interprétation de Monsieur Z à propos de l'arc-en-ciel. Une chose qui tient dans le mot de marches (ou degrés ou échelons). Je me demande si Nietzsche ne raboudine pas ici en une seule deux images bibliques : l'arc-en-ciel post diluvien en fondu-enchaîné avec l'échelle de Jacob. Jacob fait un joli rêve en passant par Genèse chap 28 v.12. Il voit une échelle reliant le ciel et la terre, avec un essaim d'anges buzzant dessus comme des abeilles sur leur rayon de miel. Jacob c'est le petit malin qui, en échange d'un plat de lentilles, a piqué à son frère Esaü le droit d'aînesse assorti de la bénédiction du papa Isaac. Je ne sais pas si les lentilles étaient bonnes, mais l'histoire est assez croustillante dans le genre rivalité mimétique de deux frères et chouchoutage du petit dernier par Maman tandis que Papa y voit que dalle (Isaac est vieux et aveugle au moment des faits). Une rivalité qui obligera Jacob à fuir pour sauver sa vie le temps qu'Esaü digère le coup des lentilles. Une rivalité qui prolonge la tragédie initiale de Caïn et Abel. C'est comme ça, dans le livre de la Genèse côté relations fraternelles harmonieuses on repassera, quand ça veut pas ça veut pas.

Bref une échelle a des marches ou échelons, et on peut admettre qu'il y a une sorte de progression lorsqu'on part de l'échelon du bas pour arriver à celui d'en haut. (On peut admettre, mais je pense qu'on peut interpréter aussi tout autrement le rêve de Jacob que dans ce style plan de carrière en entreprise, ou je m'voyais déjà de la chanson d'Aznavour).

En tous cas il est clair qu'un arc-en-ciel n'a pas ce genre de marches. L'échelle qu'il déploie n'est pas faite de marches hiérarchisées. Au contraire dans l'arc-en-ciel les différents tons n'existent que par leur simultanéité. Lorsque la lumière se diffracte, elle déploie toujours toutes les couleurs à la fois dans son prisme. Ce n'est pas on installe d'abord le rouge puis on passe à l'étage au-dessus avec l'orange etc. Et d'ailleurs, échelle ? Plutôt un pont, car si l'arc-en-ciel décolle de terre, c'est pour y revenir en construisant son demi-cercle. Par conséquent si Nietzsche entendait utiliser l'arc-en-ciel comme image d'un chemin d'ascèse et de perfectionnement, voire comme symbole d'initiation un tantinet gnostique, ce n'était pas un bon choix. Auquel cas c'est rassurant même les génies ont leurs faiblesses.

Mais je me demande si en fait, comme pour l'Océan et le fleuve (cf note du 12-11), cette image n'est pas plutôt là pour dire : surhumain n'est pas humain ++ mais déploiement, diffraction de tout l'humain. Il est possible que ce ne soit pas tout à fait ce que Nietzsche ait voulu dire, mais c'est ce qu'il a laissé dire à ses mots.

 

En tous cas la conclusion sera : à bas les degrés, vive le (bon) gré.

09:14 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)