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15/07/2015

Summertime

Sans me vanter et Dieu me prête vie (sans intérêt SVP merci) j'aimerais mourir en été. Attention ne me faites pas dire ce que je ne dis pas : je n'aimerais pas mourir, tout court, mais mourir-en-été. Sous-entendu à la grande rigueur ne pas mourir du tout (oui c'est pas de moi et alors du moment que c'est génial) (non je n'ai pas dit génial « aussi », car sans me vanter je suis presque aussi humble que Proust). Mourir en été donc, exclusivement pour le cas où je ne puisse faire autrement que mourir, naturellement. Et il semble que je ne pourrai pas, naturellement. Dont acte, mais tant que j'ai mon mot à dire j'énonce ma préférence pour l'été. Voilà.

 

L'été on ne s'en lasse pas, faites un sondage. Quelque saison que les gens disent préférer, ils finiront toujours par admettre que a) l'hiver si vivifiant, la magie de la neige, les soirées autour d'un bon feu de bois euh au bout d'un moment on attend vraiment que le printemps arrive b) le printemps les arbres en fleurs, le renouveau de la nature, la poussée de la sève et pas que dans les arbres on dit OK maintenant passons à autre chose c) l'automne on aime bien, mais à condition que ça ressemble encore un peu à l'été. Et tous concluront l'été oui en fait c'est toujours bien, on pourrait y rester.

Bref en opinion favorable chaque saison récolte un pourcentage honorable, mais s'il s'agissait de voter, l'été serait élu, et au premier tour encore.

 

Interrogez vos fibres : l'été est saison de dilatation, d'épanouissement, saison d'adhésion totale et profonde à ce qui est là. Y compris à soi-même. Oserais-je dire saison spinoziste (bien que ça soit pas facile à prononcer) ? Allez oui j'ose car Dieu me conatise si c'est pas dans mon blog que je dis ce que je veux comme je veux, à ma manière, où alors, hein ?

 

Même la canicule ne peut refroidir ma passion pour l'été. Au contraire elle est pour moi je crois bien sa configuration normale, ce qui fait que l'été honore parfaitement sa nature estivale. Dans mon pays méridional, sentir par grosse chaleur la terre se sublimer en exhalant des vapeurs de graminées, de thym et autres herbes aromatiques desséchées, eh bien c'est sublime voilà un point c'est tout. Et l'odeur des immortelles, quintessence mystique de paille et de lumière ... Là je vous entends penser « Serait-ce, Dieu nous lacanise, à cause d'un mot, immortelle, qu'elle parle de mourir l'été ? » Allez savoir ...

 

Certitude en tous cas : l'été est saison sans défaut. J'entends qu'il ne peut vous faire défaut, vous manquer. On peut s'y abandonner, s'y laisser aller sans réticence. Il est enveloppant, protecteur. En fait le mot le plus exact est « utérin ». Et c'est pourquoi sans doute on peut, en été, et en été seulement, envisager la mort sans (trop) d'angoisse. Comme si, dans le giron d'été et l'imbibition de sa chaleur amniotique, il devenait possible de consentir joyeusement à l'inscription dans le cycle de la vie et de la mort.

 

10:30 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

12/07/2015

Atopique

On croit les objets silencieux, en réalité la plupart sont très bavards. Surtout ceux formatés pour l'essentielle justification d'une existence sous le règne du Tout-Marché : la célébration de la Sainte Concurrence.

Un bon exemple en est cet objet au carré qu'est le bien nommé emballage ou conditionnement, chargé en effet d'emballer, conditionner, bref racoler le client. D'abord au premier coup d'œil, par l'exhibition du logo de la marque dont il est marqué tel un bétail bêlant, dont il arbore les couleurs, tel un chevalier au service des grands feudataires des multinationales.

Mais le logo ne suffit pas à emballer tout client. Il en est chez qui le matraquage publicitaire ne provoque pas allégeance pavlovienne immédiate. Un consommateur moins facile à sommer, qui ne se satisfait pas de valoir bien tel produit, autrement dit d'en être l'équivalent, pareillement monnayable et inscriptible dans le chiffre d'affaire du fief. Qui ne se satisfait pas d'être ainsi pris pour un objet, mais a la prétention d'exister en tant que sujet. Qui ose se demander non ce qu'il peut faire pour le produit mais ce que le produit peut faire pour lui. Celui-là lira le discours affiché sur l'emballage.

Ainsi mon tube de crème de jour proclame la Parole en deux versets : « Cette crème apaisante soulage, hydrate et calme les irritations.

Elle est spécialement indiquée pour les peaux très sensibles et atopiques. »

a) Je confesse user d'une crème de jour depuis mes 15 ans. b) Aujourd'hui ma désormais vieille peau dédaigne le maquillage : inanité d'une dénégation de l'âge qui ne ferait que l'accuser. Simplification aussi : il est superflu de se composer un visage lorsque l'âge vous autorise enfin à ne plus avoir à faire bonne figure. c) Ma vieille peau ne dédaigne pas, nonobstant, calme de ses irritations (qui ne sont pas seulement physiques vous vous en doutez, quoi de plus urticant que la bêtise ou le mensonge par exemple). Quant aux luxe et autre volupté que mon albatrisme baudelairien (cf 18 juin) pavlovise au mot de calme, je n'ai rien contre. Petit ennui : si la volupté reste accessible, le luxe est définitivement exclu. Mais laissons les états d'âme pour les mots.

Mon préféré ici est atopique, séduisant en moi la joueuse par l'assonance avec atout pique, l'optimiste par l'assonance avec utopique. Dans mon inculture dermatologique je me suis demandé si ce n'était pas une coquille pour atypique (ou bug dans la traduction : la marque en question est allemande. Voilà avoué mon péché contre notre balance commerciale. Et puis quoi ? J'y suis pour rien si on n'a pas encore fait les États Unis d'Europe avec harmonisation budgétaire et fiscale, politique commune de défense d'énergie et d'accueil des immigrés, hein). Bref l'inculture dermatologique ne nuit pas pourtant à l'instinct sémantique, car Robert me dit que atopia signifie en grec rareté, le contraire du lieu commun disons.

Conclusions a) On a l'atopie qu'on peut. b) En pratique ça semble désigner une peau allergique. c) Je suis pas allergique mais phobique on peut pas gagner sur tous les tableaux. d) Une peau atoutpique ne me dirait rien qui vaille mais utopique je prends. Pour faire peau neuve et les États Unis d'Europe.

15:17 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

09/07/2015

"Comme sur de vivantes échasses"

Ce mouvement final de la Recherche commence au moment où, invité par le prince de Guermantes à une « matinée », le vieux Marcel y retrouve, longtemps après les avoir tous perdus de vue, ceux des autres personnages que la guerre n'a pas tués. Il a d'abord du mal à les reconnaître : on dirait Untel mais grimé en vieux, affublé d'un masque de lui vieilli. Après le suspense, les effets spéciaux : tous ces visages modifiés par un anamorphoseur sans pitié (dirions-nous). Quel effroyable contraste avec le temps où Swann était si charmant, ce temps lointain où avant qu'il arrive « je me (couchais) de bonne heure ».

« … à ce moment-même ce bruit des pas de mes parents reconduisant Monsieur Swann, ce tintement rebondissant, ferrugineux, intarissable, criard et frais de la petite sonnette qui m'annonçait qu'enfin M. Swann était parti et que maman allait monter, je les entendis encore, je les entendis eux-mêmes, eux situés pourtant si loin dans le passé. »

« Pour tâcher de l'entendre de plus près, c'est en moi-même que j'étais obligé de redescendre. C'est donc que ce tintement y était toujours, et aussi, entre lui et l'instant présent, tout ce passé indéfiniment déroulé que je ne savais que je portais. »

 

Et se déroule alors l'ultime et vertigineuse métaphore du livre, tandis que le narrateur replie son télescope.

 

« J'éprouvais un sentiment de fatigue et d'effroi à sentir que tout ce temps si long non seulement avait, sans une interruption, été vécu, pensé, sécrété par moi, qu'il était ma vie, qu'il était moi-même, mais encore que j'avais à toute minute à le maintenir attaché à moi, qu'il me supportait, moi, juché à son sommet vertigineux, que je ne pouvais me mouvoir sans le déplacer.

(…) comme si les hommes étaient juchés sur de vivantes échasses, grandissant sans cesse, parfois plus hautes que des clochers, finissant par leur rendre la marche difficile et périlleuse, et d'où d'un coup ils tombaient. »

 

Pour lui il le sait la chute ne va pas tarder. Mais s'agira-t-il d'une séparation ? Au contraire arrive le moment de faire définitivement corps avec le temps. Maintenant qu'il a rempli sa mission de

« décrire les hommes (cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux) comme occupant une place si considérable, à côté de celle si restreinte qui leur est réservée dans l'espace, une place au contraire prolongée sans mesure – puisqu'ils touchent simultanément, comme des géants plongés dans les années, à des époques si distantes, entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps. »

 

Répondant au « longtemps » qui la commence, le Temps est (et a) le dernier mot de la Recherche. Avec une majuscule, comme une signature.

16:40 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)