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06/03/2015

I will survive

« Salut à toi ma volonté ! Et là seulement où sont des tombes, il y a des résurrections. Ainsi chantait Zarathoustra. »

(Ainsi parlait Zarathoustra. Le chant de la tombe)

 

(Cf note précédente) On est donc tenté d'interpréter - à la tentation d'interpréter ne jamais manquer de succomber - les choses ainsi : le chant de la tombe et sur le mont des oliviers ont un élément commun, et cet élément est décisif dans l'oeuvre.

Quel élément ? Réponse évidente : tous les deux relatent une expérience à qualifier au choix de mort/résurrection ou de résilience. (Cf aussi 11 février)

Le mot de résurrection est le fin mot du triptyque des trois chants nuit, danse, tombe, le titre mont des oliviers s'inscrit explicitement autant qu'ironiquement dans la référence christique qui imprègne de bout en bout le Zarathoustra. Nietzsche, fils de pasteur, s'approprie spontanément le langage biblique et évangélique dans lequel il a baigné. Exemple voir au prologue partie 4 la série des béatitudes selon Zara, construite sur l'anaphore J'aime ceux en écho au Heureux du sermon sur la montagne des évangiles (Matthieu 5, 1-12 ou Luc 6, 20-38. (Sauf que Zara parle depuis le bas de la montagne).

 

Le mot de résilience, quant à lui, nous remet dans la perspective de Deuil et mélancolie : "De même que le deuil offre au moi la prime de rester en vie, de même chacun des combats ambivalentiels singuliers (lors des épisodes bipolaires) relâche la fixation de la libido à l'objet. Ce processus peut prendre fin dans l'Inconscient, soit que sa fureur finisse par s'épuiser, soit que l'objet finisse par être abandonné comme sans valeur."

Et Freud poursuit : lequel des deux on ne sait pas, mais en tous cas "le moi peut alors savourer la satisfaction de se reconnaître comme meilleur, comme supérieur à l'objet." Je comprends ces dernières lignes de façon très basique : supérieur au sens qui a survécu, qui s'est maintenu en vie malgré tout, qui a réussi avec ses moyens à échapper à la séduction de l'objet mortel, à la contamination de la mort qui fait le fond de la maladie mélancolique. Le combat épuisant de la mélancolie cesse, la tension perpétuelle. La fureur finit par s'épuiser. L'énergie négative finit par se dissiper et se commue enfin en énergie positive ressentie comme un intense allègement : maintenant je vole, maintenant un dieu danse en moi.

 

L'énergie positive est ici notée par le mot volonté qui vient résoudre la tension entre mort et vie. « Oui il y a en moi quelque chose d'invulnérable, impossible à ensevelir, cela s'appelle ma volonté (mein Wille). (…) Encore et toujours tu te retrouves à vivre, et tu es semblable à toi-même, ma très patiente ! Encore et toujours tu as forcé ton passage à travers toutes les tombes (…) Oui, tu es encore pour moi la démolisseuse de toutes les tombes : salut à toi ma volonté ! Et là seulement où sont des tombes, il y a des résurrections. »

 

 

08:04 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

03/03/2015

Divagation

Quelle composition régit Ainsi parlait Zarathoustra ?

Mystère et boule de gomme. Suit-on une piste, crac elle débouche sur une impasse, ou alors se ramifie en intersections impossibles à explorer chacune. Ce livre se construit selon une logique qui non seulement lui est propre, donc sans modèle, mais est une logique créatrice au sens fort, donc improvisée : ce livre, on dirait que son auteur l'a laissé faire, se faire. Zarathoustra n'est peut être pas composé du tout en fait. En l'absence de forme globale clairement lisible, l'attention se déplace sur le matériau lui-même, les mots dans leur « charnalité ». C'est l'aspect poétique de l'oeuvre, déjà souligné.

L'absence de schéma a aussi pour autre conséquence de faire entendre le récurrent Ainsi parlait Zarathoustra comme l'injonction à consigner au fur et à mesure la parole reçue, pour ne pas la perdre. La fiction est donc que Zarathoustra dicte sa parole à Nietzsche. Façon de renouer avec la figure du « démon » de Socrate (et autres figures d'inspiration ou de prophétisme).

En tous cas la question est : si quand parle Zarathoustra on ne voit pas toujours bien où il veut en venir, est-ce parce que Nietzsche n'en sait rien non plus ? Ou qu'il ne le sait que trop bien et le refoule ? Or comme chacun sait, le refoulé ça s'en va mais ça revient.

 

Il en résulte une impression dominante : disons-le sans circonlocutions ce texte tourne en rond. (D'accord « éternel retour du même » on connaît la chanson, le tube au hit parade zaratiste. On connaît la chanson mais que signifie-t-elle ? On y … reviendra).

Ce texte a quelque chose de comment dire ? Plutôt que circulaire ou répétitif, voire itératif, l'adjectif qui me vient est ondulatoire. Le texte s'enroule sur lui-même comme s'enroulent des vagues. Zarathoustra pareil à la mer, toujours la même et toujours changeante, la mer la mer toujours recommencée. Ainsi lire Zarathoustra, surtout comme nous le faisons, c'est à dire pour le fun, c'est se lancer à surfer sur cette mer. Surfeur sur sa planche, funambule sur son fil : même combat, même vertige, même envol.

 

OK direz-vous mais à propos de tourner en rond, où veux-tu en venir ? Eh bien figurez-vous que j'ai signalé tout ceci afin d'attirer votre attention sur une particularité remarquable du chant de la tombe qui fait suite au chant de la danse comme ainsi je vous en causais la dernière fois. C'est une des deux seules fois de tout le livre où le récurrent ainsi parlait Zarathoustra est modifié en ainsi chantait Zarathoustra. (Avec Sur le mont des oliviers : rappelez-vous c'est là où il met de l'huile d'olive sur ses engelures cf note du 21 janvier)

Commençons par nous étonner qu'il n'y ait que ces deux modifications du refrain. C'est vrai : pourquoi ne pas avoir varié plus souvent, selon la teneur et l'ambiance des discours ?

« Ainsi hurlait Zarathoustra, ainsi chuchotait, grommelait, baratinait, pérorait, ainsi baragouinait, rabâchait, ainsi écumait Zarathoustra » ? ...

09:34 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

28/02/2015

Mélancolie

« Le soir est venu. Pardonnez-moi que le soir soit venu ! »

(Ainsi parlait Zarathoustra. Le chant de la danse)

 

Spontanément on a envie de répondre : mais voyons Zara, tu n'y es pour rien si le soir est venu ! Quelle mouche te pique ? Vieille tendance à prendre sur toi toute la misère du monde ? Poussée de mégalomanie galopante ?

 

Et puis vous revient une phrase de Freud dans l'essai Deuil et mélancolie : « L'ombre de l'objet tomba sur le moi.»

Les affects suscités par un deuil, dit ce texte, sont complexes : manque, sentiment de solitude, absence d'investissement dans la réalité. Quant à l'objet perdu (être humain ou valeur abstraite), on le magnifie, glorifie, bonifie (sur le thème ce sont les meilleurs qui s'en vont), et on se juge soi, mauvais : coupable de n'avoir pas été à la hauteur pour lui, ou à sa hauteur. Au bout d'un certain temps, ces affects s'estompent et s'apaisent. Le deuil est accompli. Le deuil normal est celui qui a une fin.

Mais, dit Freud, dans la mélancolie il en va autrement, les affects de deuil ne cessent pas d'imprégner la vie psychique : la mélancolie se présente comme « un deuil qui ne passe pas ». Pourquoi ? Pourquoi l'épreuve de réalité (qui oblige à admettre que le mort comme on dit est bien mort) ne peut-elle jouer son rôle ?

Réponse de Freud, précautionneuse, présentée comme une hypothèse de travail (Michel O. si tu me lis ...) : à la perte ou l'abandon de son objet d'amour, le sujet « futur mélancolique » réagit en incorporant l'objet à son propre psychisme. Il tente ainsi d'annuler la perte. Mais il y a un hic : en conservant l'objet perdu en lui, c'est aussi la violence de cette perte qu'il intègre. Ainsi il intègre à la fois la consolation de garder l'objet et le désir de le punir de son abandon.

Bref le ver est dans le fruit, l'ennemi dans la place. C'est le côté cheval de Troie des « solutions » névrotiques, qui sont made in ambivalence.

La mélancolie grave débouche ainsi logiquement sur le suicide, qui accomplit sur soi la punition de l'objet. Une façon radicale d'en finir avec ce que Freud nomme les combats ambivalentiels, d'éliminer la tension constante qui, de façon si caractéristique, « pompe l'énergie » des mélancoliques.

De manière plus atténuée, ce phénomène de « deuil intégré » orientera la personnalité vers ce qu'on appelle un tempérament bipolaire, où alternent phases dépressives (je vis en faisant le mort) et maniaques (je vis dans l'euphorie d'être libéré du deuil).

 

Dans le genre bipolaire Zarathoustra se pose là, on l'a déjà dit. L'intérêt de ce discours (plus exactement de la succession des trois dont il est le pivot : chant de la nuit, chant de la danse, chant de la tombe) est de donner à voir le travail de cette bipolarité, l'interprétation que Zarathoustra (et son créateur) s'en donne, et surtout son issue. 

10:45 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)