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03/12/2014

Petits joueurs

« La femme n'est pas encore capable d'amitié. Mais dites-moi, vous les hommes (Männer), qui d'entre vous est donc capable d'amitié ? »

(Ainsi parlait Zarathoustra De l'ami)

 

C'est la phrase suivante dans le texte. Et on est bien contente de la trouver.

Mais pas si étonnée finalement. C'est Nietzsche quand même, le genre de mec dont le trip était de penser plutôt que de se saouler à la bière devant un match de foot truqué. Un match de foot, quoi. (Cela dit la bière il ne devait pas cracher dessus non plus). Mais on est un peu moins contente en réalisant : si l'humanité est à ce point incapable d'amitié, femme ou homme, Mann und Weib, Célimène ou Alceste, reste-t-il donc comme seule option raisonnable la misanthropie ?

 

« Es-tu esclave, tu ne pourras être ami. Es-tu tyran ? Tu ne pourras avoir d'amis. » Donc tout n'est pas perdu. Car de ces mots on déduira que l'amitié n'est pas inaccessible à condition d'échapper à l'alternative tyran ou esclave. Bon OK c'est pas gagné. Mais pourquoi déclarer forfait d'emblée ? Battons-nous un peu, que diable !

Ni tyran ni esclave, en récusant l'alternative pouvoir-soumission, pose par le fait-même deux valeurs : la liberté et l'égalité. Il appartient aux candidats-amis à la fois de les revendiquer pour soi et de les permettre à l'autre.

C'est certes difficile, cela implique davantage qu'une sympathie spontanée ou autres affinités électives. L'amitié selon Nietzsche ce n'est pas pour les petits joueurs, faut pouvoir. Mais attention aux contrefaçons, le pouvoir n'est pas ce qu'on croit. Accepter d'être esclave ou se vouloir tyran, c'est en fait la même chose. Car être moins ou être plus signent la même impuissance à être totalement, c'est à dire être-avec.

 

L'amitié nietzschéenne est ainsi la sœur jumelle de la générosité spinoziste. La générosité d'une certaine façon « surmonte » l'homme. Car elle conçoit chaque individu comme indissociable de l'ensemble, de l'humanité entière.

 

« La camaraderie, il y en a : puisse-t-il y avoir de l'amitié ! »

Ne pas rester des petits joueurs, ne pas se cantonner à l'entre soi, qu'on soit supporters de foot, philosophes, bobos, babas, prolos, ceci, cela. L'entre soi d'un groupe d'appartenance où fatalement on finira par penser : « les autres du dehors, rien à foutre » (version soft) ou même : « les autres du dehors qu'ils crèvent » (version hard).

 

 

 

09:34 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

29/11/2014

L'amour vache

« La femme n'est pas encore capable d'amitié ; des chattes, voilà ce que sont les femmes, ou des oiseaux. Ou, au mieux, des vaches. »

(Ainsi parlait Zarathoustra. De l'ami)

 

Amis de la parité & du féminisme échevelé, bonjour !

Vous savez quoi, Monsieur Nietzsche : y a des jours on se dit que votre Zarathoustra, à force de parler, a perdu quelques bonnes occasions de se taire. Je vous le dis en toute amitié.

Bien plus, je m'en vais mettre ma cervelle d'oiselle sur le coup pour vous communiquer ma façon de penser. Car un homme est un Mensch comme les autres après tout, et il faut essayer de le comprendre, continuer à parler avec lui. C'est vrai, on n'est pas des bœufs.

 

Bref on nous la fait pas, à nous les meufs. A force de ruminer les tenants et aboutissants des complexes relations entre sexes, nous savons deux ou trois choses de vous les hommes. Celle-ci par exemple : lorsqu'il dispose d'une quantité suffisante de neurones, tel Monsieur N. avant qu'hélas la syphilis ne grignote sa précieuse matière grise, il ne tient pas un discours aussi absurde sans une bonne raison. Et pour trouver la raison d'un homme, comme dit le vieil adage : cherchez la femme.

 

Question donc : pour ce joli moment de finesse machiste, on dit merci qui ?

Merci Lou Salomé. Sans aller jusqu'à dire que cette femme fut un loup pour cet homme, nous sommes obligés de reconnaître que dans le genre félin Lou était davantage tigresse que chatte. Belle, intelligente, cultivée, et surtout hyper narcissique (elle le dit elle-même), elle avait pour séduire les hommes tous les atouts dans son jeu. Et ce fut un grand chelem : elle suscita l'amour passionné de tous ceux qui croisèrent sa route. Elle leur en fit pas mal baver, surtout les plus sensibles & passionnés du lot. Exemple le poète Rilke dont elle entretint fort habilement le syndrome bipolaire. Freud, en vieux renard de la psyché, sentit le lézard, et évita de se fourrer dans des histoires trop compliquées. Il se contenta de lui faire une place dans les groupes de la psychanalyse naissante.

Quant à Nietzsche, elle l'engagea avec Paul Ree pour tourner dans une version perso et (au moins fantasmatiquement) sado-maso de Jules et Jim. Voir la célèbre photo où Lou fait mine de fouetter les deux hommes attelés à une carriole. Une blague d'intellos anti-conformistes qu'ils étaient tous les trois, je veux bien. Mais, distance ironique ou pas, ce genre de film finit mal en général.

Bref, s'il est difficile d'estimer la part que prit Lou dans le pétage de plombs de Friedrich en ces années de crise de milieu de vie où il écrivit Zarathoustra, la phrase ci-dessus permet d'affirmer qu'à tout le moins elle l'a vachement déçu.

 

 

10:06 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

26/11/2014

Par le chemin de crête

Rien n'est simple pour la bonne raison que dans ce discours de l'arbre Zarathoustra est particulièrement branché sur le mouvement d'alternance caractéristique de tout tempérament bipolaire qui se respecte. De fait on aura remarqué depuis un moment que la bipolarité est au cœur de la structure du livre. Souvenons-nous qu'il commence sur le récit d'une montée suivie d'une descente. Zarathoustra sinusoïde le plus clair de son temps, et c'est fatigant dans les montées c'est effrayant dans les descentes (cf note du 9-9 le poème éponyme de Guillevic). Il n'a donc eu aucun mal à capter 5 sur 5 la phrase révélatrice du petit jeune « Je n'ai plus confiance en moi depuis que je veux m'élever ».

Il a commencé par donner une interprétation de cette étrange alliance d'élan et d'aquabonisme, comme si l'un impliquait l'autre selon la même nécessité qui lie l'endroit et l'envers d'un tissu. C'était la métaphore canine de la dernière fois. Un chien ça mord et ça remords. Une parfaite image de la face féroce du Surmoi (au revers de sa face plus constructive). Contre cette force de sape, Zarathoustra s'emploie à remotiver le petit jeune.« Ne jette ni ton amour ni ton espoir. »

 

Mais il sait que la sinusoïde se répétera, avec ses variantes. « Le danger que court celui qui est noble (c'est de devenir) un railleur, un destructeur. » Le cynisme, l'autre façon de laisser les chiens prendre le pouvoir.

« Autrefois ils pensaient devenir des héros : ils sont devenus des jouisseurs ». Zarathoustra rejoint ici la grande distinction spinoziste entre l'agir et la passivité. Quelles que soient les ambivalences douloureuses de son jeune disciple, il va l'engager à ne pas céder sur ce désir d'agir et de laisser opérer sa puissance, ne pas céder sur sa Wille zur Macht.

 

A l'arrivée Zarathoustra ne conseille donc pas la voie moyenne de sagesse, l'ascension de la montagne par la face sinon facile du moins ne demandant pas d'autre compétence que l'endurance et l'aptitude à se repérer dans le balisage (oui bon c'est déjà pas mal).

Il lance le petit jeune sur la route des crêtes, la plus dangereuse, la plus belle aussi, celle où l'on voit loin. Y dansera-t-il comme le danseur sur son fil, comme le seul dieu auquel Zarathoustra accepterait de croire ? (cf ma note du 5 sept)

 

Disons que ce sera déjà beaucoup s'il ne se casse pas la figure et gère à peu près son vertige …

 

 

 

 

 

 

09:30 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)